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L'ex-entraîneur de ski Bertrand Charest condamné à 12 ans de prison

Bertrand Charest

Photo : Archives Radio-Canada

Radio-Canada

Le juge Sylvain Lépine, de la Cour du Québec, accède à la requête de la Couronne et condamne l'ex-entraîneur de ski Bertrand Charest à 12 ans de détention pour des crimes sexuels commis dans les années 1990 sur plusieurs de ses protégées. Mais son avocat, qui conteste sa condamnation, souhaite qu'il retrouve une liberté provisoire en attendant la décision de la Cour d'appel.

La sentence a été lue par le magistrat vendredi matin au palais de justice de Saint-Jérôme. Quatre victimes ayant témoigné pendant le procès étaient présentes; quatre autres ont assisté à la lecture du jugement par visioconférence. L'accusé lui, n'a pas eu de réaction particulière.

Bertrand Charest, qui n'a pas témoigné à son procès, avait été reconnu coupable en juin dernier de 37 des 57 chefs d'accusation qui avaient été déposés contre lui concernant des gestes à connotation sexuelle commis entre 1991 et 1998 sur neuf jeunes skieuses âgées de 12 à 18 ans.

La poursuite avait réclamé 12 ans de détention en insistant sur le grand nombre de victimes, l'avortement subi par l'une d'elles à l'âge de 15 ans et le fait que l'agresseur ait été en position d'autorité. Bertrand Charest se pose en « victime de la société qui ne le comprend pas », avait soutenu la procureure Caroline Lafleur lors des observations sur la peine, le mois dernier. Elle lui avait reproché son manque d'empathie et de remords.

À l'inverse, la défense avait suggéré au tribunal d'imposer une peine de 4 à 6 ans de détention. Son avocat, Antonio Cabral, avait soutenu que Charest, ingénieur de formation, était un « atout » pour la société et qu'il n'avait pas récidivé depuis les années 1990. Il avait également fait valoir qu'ayant porté la condamnation en appel, la capacité de son client à admettre ses crimes était « limitée ».

Bertrand Charest est détenu depuis mars 2015. Ces deux ans et demi passés derrière les barreaux sont calculés à temps et demi, comme le prévoit la loi. Théoriquement, il devrait donc être libéré dans 7 ans et 10 mois.

Une peine exemplaire

Dans sa décision, le juge Lépine s'est rangé aux arguments de la poursuite, insistant sur le fait qu'il était en position d'autorité, que ses victimes étaient vulnérables en raison de leur âge et que les conséquences sur celles-ci avaient été dévastatrices.

Le magistrat a d'ailleurs souligné le courage des victimes qui sont allées au bout du processus judiciaire et qui ont témoigné 20 ans après les faits reprochés. Plusieurs de ces femmes, a-t-il rappelé, mènent encore aujourd'hui une bataille quotidienne pour surmonter les séquelles de cette relation malsaine qu'elles entretenaient avec Bertrand Charest.

Dénoncer un vol ou une fraude est certainement plus facile que de dénoncer des agressions sexuelles. Il s’agit d’une attaque intime, visant le corps, le physique, et constitue également une atteinte à la santé psychologique des victimes.

Extrait du jugement

Le juge n'a pas été tendre envers l'entraîneur de ski, martelant que les victimes et leurs parents avaient confiance en lui. Pour dénoncer ce type de comportement, une peine « exemplaire » était requise, d'après le magistrat, qui n'a pas tenu compte des excuses de Bertrand Charest, disant douter de sa sincérité. Les gestes d’un homme de son âge sur des adolescentes, a-t-il jugé, sont « inexcusables et criminels. »

Le fait que l'ex-entraîneur de ski bénéficie encore du soutien de plusieurs proches a également influencé la peine imposée par le juge, qui a déclaré qu'il ne considérait pas son entourage comme un filet de protection suffisant pour empêcher l'accusé de récidiver une fois sa liberté retrouvée.

Canada alpin « profondément désolé »

Dans sa décision, le juge écorche aussi Canada alpin, qui avait aussi la confiance des victimes et de leurs parents. Selon lui, l'organisme n'a pas su protéger ses athlètes et a fermé les yeux sur les crimes de Bertrand Charest lorsque celui-ci a été évincé de son poste, en 1998. Lors du procès, plusieurs victimes ont dit ne pas avoir reçu de soutien de la part de leur fédération, ajoutant qu'on leur avait demandé de « penser aux commanditaires ».

Par voie de communiqué, Canada alpin reconnaît sa faute.

« Au lieu d’être là pour les athlètes, au lieu d’offrir son soutien au moment où les gestes pour lesquels M. Charest a été condamné ont été mis à jour, Canada alpin a choisi de se protéger au lieu de protéger les victimes. Ce faisant, Canada alpin les a laissé tomber. Plus de 20 ans plus tard, je souhaite donc affirmer, en mon nom personnel et au nom de Canada alpin, que nous sommes profondément désolés », a écrit la présidente du conseil d'administration, Martha Hall Findlay.

Canada alpin souligne aussi la détermination dont ont fait preuve les plaignantes. « Je tiens aussi à ce qu’elles sachent que leurs actions ont aidé Canada alpin, la famille du ski alpin compétitif tout entière ainsi que d’autres organisations sportives au Canada à modifier leurs politiques et leurs procédures et – surtout – à adopter de nouvelles attitudes à l’égard des relations entre entraîneurs et athlètes », ajoute la présidente du C. A.

La Couronne satisfaite, la défense déçue

La procureure aux poursuites criminelles et pénales Marie-Nathalie Tremblay s'est réjouie que le magistrat se soit rangé aux arguments qu'elle a fait valoir avec sa collègue Caroline Lafleur. « Le juge a bien ciblé chaque point aggravant dont on avait fait mention, mais il a surtout parlé du facteur de dénonciation, a-t-elle remarqué. Ce genre de crime n’est plus acceptable dans notre société, n’a jamais été accepté et il n’est plus acceptable. »

« Je suis un peu surpris; 12 ans, c’est une peine qui est très importante », a pour sa part déclaré l'avocat de Bertrand Charest à sa sortie de la salle d'audience, observant que le jugement « tient surtout compte des objectifs qui ont été mentionnés par la poursuite et très peu des objectifs qui ont été soulignés par la défense ».

Concernant les excuses de l'accusé – qui sont venus « un peu tardivement dans les circonstances », a-t-il reconnu – Me Cabral a dit respecter la décision du juge de ne pas en tenir compte. Il a toutefois exprimé son désaccord avec celui-ci. « C’est quand même quelqu’un qui a éprouvé des regrets et qui en a fait part aux gens à la fin des processus », a-t-il plaidé.

L'avocat a confirmé que son client ne sentait pas le besoin de suivre une thérapie. « Vous devez comprendre que ce sont des événements qui se sont produits il y a très longtemps, il y a environ 25 ans », a-t-il rappelé, réitérant, comme il l'avait fait au cours du procès, qu'aucune autre infraction n'avait été rapportée depuis 1998. « C'est la raison pour laquelle je crois que M. Charest a mentionné ne pas avoir besoin de thérapie. »

Me Cabral, qui fait déjà appel de la condamnation de son client, pourrait aussi porter en appel la peine qui vient de lui être imposée. « On va prendre le temps de regarder tout cela, puis on prendra une décision par la suite avec le client », a-t-il expliqué.

Quelques heures plus tard, il déposait une « requête pour mise en liberté provisoire », exigeant que son client soit libéré en attendant la décision de la Cour d’appel dans ce dossier. Me Cabral devrait être entendu la semaine prochaine.

« Le risque de fuite et le potentiel de dangerosité sont bas », peut-on lire dans la requête.

Libération conditionnelle totale : pas avant le tiers de la peine

À moins d'avoir gain de cause en appel, Bertrand Charest devra attendre d'avoir purgé le tiers de sa peine avant d'être admissible à une libération conditionnelle, soit environ 2 ans et 7 mois. Six mois plus tôt, il pourra toutefois demander son transfert en maison de transition.

Dans les deux cas, Bertrand Charest devra demander à être entendu par la Commission des libérations conditionnelles du Canada. Mais même s'il est admissible, rien ne lui garantit qu'elle lui donnera son aval, explique la présidente de l'Association des avocates et avocats en droit carcéral du Québec, Sylvie Bordelais.

Dans le cas d'un agresseur sexuel, « on s'attendrait à ce qu'il ait complété un programme [de traitement de la] délinquance sexuelle », affirme-t-elle.

Bertrand Charest aura donc le fardeau de démontrer qu'il a cheminé dans un programme thérapeutique derrière les barreaux, qu'il a pris conscience de la gravité de ses crimes et qu'il ne récidivera pas.

Aux deux tiers de sa peine, un détenu bénéficie généralement d'une libération d'office, à moins qu'il ne présente un risque élevé de récidive.

Mais les délinquants sexuels se font souvent imposer des conditions particulières de remise en liberté, prévient l'avocat spécialisé en droit carcéral Pierre Tabah.

« Par exemple, ils devront déclarer à leur agent de libération conditionnelle toute relation intime ou non avec des personnes du sexe opposé. Que ce soit de l'amour ou de l'amitié », affirme-t-il. L'agent voudra savoir si la nouvelle amie a un casier judiciaire et si elle connaît les antécédents du délinquant.

Avec les informations de Geneviève Garon

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