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Eau contaminée : les résidents de Shannon ne perdent pas espoir

Jean Bernier assit à son bureau avec des documents liés à la contamination au TCE de l'eau potable de certains résidents
Jean Bernier du Regroupement des citoyens de Shannon Photo: Radio-Canada / Maxime Corneau
Radio-Canada

L'étude de la Direction de santé publique sur les liens entre l'eau contaminée et le cancer à Shannon alimente toujours la grogne dans la petite communauté. Les résidents espèrent maintenant qu'une nouvelle analyse sera admise par la Cour d'appel et ont espoir que les avancées qui se font ailleurs, notamment aux États-Unis, vont les aider dans leur combat.

Un texte d’Esther Normand d’Enquête

Avril 2016. Les membres du Regroupement des citoyens de Shannon retiennent leur souffle. Après un long combat, ils connaîtront enfin les conclusions de l’étude de la Direction de santé publique de la Capitale-Nationale (DSP).

Cela fait 17 ans qu’ils ont appris que leur eau avait été contaminée au trichloroéthylène (TCE). Ce dégraissant cancérigène utilisé à la base militaire de Valcartier lors de la fabrication et du nettoyage de munitions a été déversé dans la nature pendant des décennies.

Après plusieurs refus, la santé publique a accepté de faire une recherche épidémiologique. Les résidents ont obtenu ce gain après avoir manifesté leur inquiétude face aux nombreux cas de cancer du cerveau dans la communauté. La recherche porte aussi sur les cancers du rein et du foie, ainsi que sur le lymphome non hodgkinien, un cancer qui prend naissance dans les cellules du système lymphatique.

« Il y a des gens qui sont morts. Il y a des gens qui sont atteints de cancer encore aujourd’hui et qui souffrent. Il y a des jeunes, il y a des enfants [...] Il y a deux semaines, il y a une jeune dame de 52 ans qui est décédée d’un cancer du côlon », s’indigne Marie-Paule Spieser, présidente du Regroupement des citoyens de Shannon.

Les conclusions de l’étude de la DSP lui laisseront un goût amer.

Le directeur de la santé publique, le Dr François Desbiens, annonce les résultats : le nombre de cancers à Shannon est normal, sauf pour le foie et les voies biliaires, mais l’étude n’établit pas de lien avec le TCE.

Des voitures et des camions militaires entrent et sortent de la base militaire Valcartier, près de ShannonEntrée de la base militaire Valcartier, près de Shannon Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

Le médecin Claude Juneau avait pourtant constaté de nombreux cas de cancer chez ses patients de Shannon. « Il y avait du cancer dans toutes les maisons à peu près », se rappelle-t-il.

Le Dr Juneau a été très déçu du rapport de la DSP. Chantal Mallette aussi. La saga du TCE à Shannon l’a profondément marquée. Son fils Alexandre a souffert d’un cancer du cerveau agressif qui l’a emporté en février 2009. Elle est convaincue que la maladie de son fils est liée à la présence de ce produit toxique dans l’eau potable.

Photo de Chantal Mallette devant un lac au YukonChantal Mallette au Yukon Photo : Courtoisie de Chantal Mallette

« Qu'est-ce que vous allez dire aux citoyens de Shannon? a demandé Mme Mallette au directeur de la santé publique. Les gens vont penser qu’il n’y a pas de problème, qu’il n’y en a jamais eu, puis qu’il n’y en aura jamais ».

« [Le directeur de la santé publique] a dit que c'était lui qui prenait les décisions, qu'il était très à l'aise avec la méthode qu'il avait employée pour y arriver », ajoute-t-elle.

Le directeur de santé publique, François Desbiens, défend son étude. La population touchée par la contamination au TCE à Shannon est trop petite pour qu’il soit possible d’obtenir des résultats statistiques significatifs.

La concentration et la durée de l’exposition sont par ailleurs inconnues, plaide aussi la santé publique, qui ajoute que d’autres facteurs comme le tabagisme ou la consommation d’alcool peuvent influencer les taux de cancer.

Shannon et le TCE en cinq dates

1953 à 1985 : Déversement dans la nature du TCE utilisé sur la base militaire Valcartier. Des citoyens affirment que cela remonte aux années 30 et va au-delà des années 80.
2000 : Des résidents de Shannon apprennent que leurs puits privés sont contaminés. La DSP interdit la consommation de l’eau.
2001 : Création du Regroupement des citoyens de Shannon.
2012 : Jugement dans le recours collectif intenté par les résidents : la Cour supérieure ne reconnaît pas le lien entre le TCE et leurs problèmes de santé.
2017 : Début de l’audition pour obtenir la permission de produire de la preuve nouvelle dans le cadre de l’appel déposé par les résidents.

Affiche de l'hôtel de ville de ShannonHôtel de ville de Shannon Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

Autre étude, autres résultats

Claude Tremblay, qui détient un doctorat en épidémiologie et en toxicologie, juge qu’il y a des problèmes avec l’étude de la DSP. En se servant de données partielles colligées, il obtient des résultats complètement différents. Il a comparé la zone exposée, appelée le triangle rouge, avec une autre zone moins exposée. Ses conclusions sont percutantes : 3,5 fois plus de risques de développer un cancer du rein ou du foie ou le lymphome non hodgkinien dans le secteur exposé.

M. Tremblay était le représentant des résidents de Shannon au sein du comité-conseil formé par la santé publique pour l’épauler dans son étude. Le groupe, composé de huit experts, a insisté pour que la DSP aille plus loin dans sa recherche. Mais le refus fut catégorique.

« Il y a une instance scientifique, l’Institut national de santé publique du Québec, pour supporter tous les DSP par rapport à ce qu'on fait comme travail et ils sont arrivés à la conclusion que ce qu'on me proposait ne passait pas la rampe », se défend le Dr François Desbiens.

Claude Tremblay déplore que la DSP ait seulement voulu étudier la fréquence des cancers dans la population et non le risque en lien avec l’exposition au TCE.

Des puits d'eau avec des cadenasPuits d’eau à Shannon Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

L’épidémiologiste Larissa Takser, qui faisait aussi partie du comité-conseil, explique qu’il y a une approche scientifique et une approche administrative. « Elle [la DSP] suivait vraiment leur propre protocole [...]. Ça ne change pas le fait que les citoyens ont subi des préjudices », explique-t-elle.

Les travaux de la DSP ont duré près de 4 ans et ont coûté 500 000 $. À la fin de l’exercice, la moitié des membres du comité-conseil ont refusé d’appuyer le rapport.

Le Dr François Desbiens, lui, est très satisfait de son étude et de toute sa gestion depuis le début de la saga à Shannon. Le directeur de santé publique soutient qu’il a fait son devoir en interdisant la consommation de l’eau après la découverte du TCE à Shannon, en 2000.

Pièce maîtresse en cour

Les résidents avaient intenté un recours collectif contre la Défense nationale et deux entreprises privées pour obtenir un dédommagement.

Un vieux bâtiment abandonnéAnciennes installations où l’on utilisait le TCE Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

En 2012, le jugement est tombé. Une amère déception pour les résidents. Les résidents du triangle rouge n’ont eu droit qu’à une indemnité maximale de 15 000 $.

Marie-Paule Spieser réclamait, au nom des résidents, plus de 200 millions de dollars. Dans cette décision, le lien de causalité entre les cancers à Shannon et l’exposition au TCE n’a pas été reconnu.

Après avoir encaissé le coup, Mme Spieser a porté la cause en appel. Aujourd’hui, l’analyse de M. Tremblay est au coeur de cette cause.

Marie-Paule Spieser et Jean Bernier, vice-président du Regroupement, attendent avec impatience la décision de la Cour d’appel. Ils espèrent qu’elle acceptera leur nouvelle preuve et se rangera aux arguments de leur expert pour reconnaître enfin le lien de causalité entre le TCE et les cancers à Shannon.

Cela fait 17 ans que les citoyens croisent le fer avec les responsables de la contamination… et avec la Direction de santé publique. Ce n’est pas la première fois que Jean Bernier a l’impression que des analyses de la DSP et de l’Institut national de santé publique du Québec nuisent à leur cause.

Jean Bernier devant une pile de documents Jean Bernier du Regroupement des citoyens de Shannon Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

Il déplore que tous les « semblants » d'études qu'ils ont produits étaient contre les résidents de la municipalité de Shannon. « La Défense nationale s'est servie de ces rapports-là, de ces études », dit-il.

Depuis 2012, il y a pourtant consensus scientifique. Le Centre international de recherche sur le cancer, qui fait partie de l’Organisation mondiale de la santé, confirme que le TCE est cancérigène. L’année précédente, l’Agence pour la protection de l’environnement des États-Unis en était venue aux mêmes conclusions.

Cela donne des ailes aux résidents, même si certains avouent ressentir une certaine lassitude. Mais ils refusent de baisser les bras.

L’exemple de Camp Lejeune

Des militaires s’entraînent dans un champ de tir à Camp LeJeune.Exercice militaire à Camp LeJeune Photo : Corps des marines des États-Unis / Samuel Ruiz

Depuis des années, les résidents de Shannon suivent de près les succès remportés par les militants de Camp Lejeune.

Cette importante base de la marine américaine en Caroline du Nord a été frappée par un retentissant scandale qui rappelle l’histoire de la petite municipalité québécoise. Des produits toxiques, dont le TCE, ont contaminé l’eau que les marines et leurs familles ont consommée des années 50 jusqu’à la fin des années 80.

Jerry Ensminger, un ex-marine qui a passé un quart de siècle à Camp Lejeune, a perdu sa fille Janey en 1985. Elle a été terrassée par la leucémie à l’âge de 9 ans.

« Ma fille Janey était la seule de mes quatre filles à avoir été conçue, portée et mise au monde à Camp Lejeune », précise-t-il.

M. Ensminger a transformé sa douleur en combat politique quand il a appris, en 1997, que les autorités militaires ont tenté de garder secrète la présence de produits toxiques, dont le TCE, dans l’eau potable de la base.

Il est alors parti en croisade contre son ancien employeur, les puissantes forces navales américaines. En 2012, il a obtenu une victoire éclatante : une loi spéciale, signée par le président Obama, qui porte le nom de sa fille, Janey.

La loi donne aux marines et à leur famille une couverture médicale pour plusieurs maladies qui ont un lien possible avec le TCE. Elle oblige également le ministère américain de la Défense à financer des études épidémiologiques.

Il a fallu se battre, parce que la Navy menaçait de ne pas financer les études. J’ai dû aller au Congrès plusieurs fois [...] Quand on se bat contre le gouvernement, il faut être déterminé. À défaut de quoi, mieux vaut abandonner.

Jerry Ensminger

Des militaires américains entourent un hélicoptère à Camp LejeuneExercice militaire à Camp Lejeune Photo : Corps des marines des États-Unis/Heather Atherton

L’agence américaine qui se consacre à l’étude des substances toxiques et des maladies qui y sont associées, l’ATSDR, a publié une série d’études épidémiologiques sur l’exposition au TCE à Camp Lejeune ces dernières années.

L’épidémiologiste Frank Bove a notamment étudié les registres de mortalité de plus de 150 000 militaires et civils à Camp Lejeune. Il les a comparés à ceux de Camp Pendleton, une autre base des marines en Californie où les gens n’ont pas été exposés à de l’eau contaminée.

« Nous avons réussi à identifier quelques cancers dont l’incidence était plus élevée à Camp Lejeune, en particulier le cancer du rein, la leucémie et le myélome multiple. L’étude s’ajoute aux connaissances et à la preuve scientifique », explique l’épidémiologiste.

En janvier dernier, Jerry Ensminger et son groupe de militants ont fait un autre gain majeur : le département des Anciens Combattants a accepté d’indemniser les vétérans de Camp Lejeune. Ils n’ont qu’à prouver qu’ils y ont séjourné pendant 30 jours. Les études épidémiologiques ont convaincu le gouvernement de reconnaître la relation possible entre huit maladies et l’exposition au TCE. Une reconnaissance qui devrait coûter 2,2 milliards de dollars au département des Anciens Combattants.

Comme les victimes de Camp Lejeune, les résidents de Shannon espèrent eux aussi savourer une victoire sur le front judiciaire.

Avec la collaboration de Catherine Varga

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