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Carte blanche | Lettre aux censeurs, de Jacques Goldstyn

L'auteur et illustrateur Jacques Goldstyn

L'auteur et illustrateur Jacques Goldstyn

Photo : La Pastèque

Radio-Canada

Existe-t-il encore des livres à l'index comme à la belle époque de Duplessis, des livres jeunesse interdits dans certaines bibliothèques? Pourquoi des livres d'ici, qui sont traduits en anglais au Canada ou aux États-Unis, se voient-ils parfois tronqués de certaines images? Au Québec, serions-nous plus permissifs (ou plus tordus) que nos voisins? L'auteur-illustrateur jeunesse Jacques Goldstyn s'attaque à la bien-pensance et la rectitude politique en littérature jeunesse.

La série « Carte blanche aux gagnants des Prix littéraires du Gouverneur général 2017 » a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

De la censure en littérature jeunesse

D’abord, je vais vous demander de joindre les mains et de réciter une prière :

« Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y. Et nous, nous resterons sur Terre, qui est quelquefois si jolie. »

Ce savoureux poème-prière de Jacques Prévert, peut-on le réciter à un enfant de 10 ans sans le traumatiser? Sans lui infliger des cicatrices psychologiques indélébiles? Est-il possible d’expliquer, de réfléchir, de mettre en contexte, de rire même? Voilà la question.

Chez certains éditeurs, la règle est la suivante : dans le doute, abstiens-toi.

Ce qui fait que tout texte controversé est expédié subito presto dans la grande trappe des mots perdus. C’est juste à côté de la fosse aux dessins litigieux.

Il y a trois ans, j’ai écrit un conte intitulé Le petit tabarnak. Ça raconte l’histoire d’un petit garçon qui veut savoir ce qu’est un tabarnak. Tous ses copains ont des réponses plus farfelues les unes que les autres.

– C’est un monstre du moyen-âge qui dévorait tout sur son passage.

– Non, dit l’autre, c’est une maladie contagieuse et mortelle. C’est pour ça qu’il ne faut pas prononcer son nom.

Ou alors, comme dit Binh, le petit Vietnamien :

– Moi, je sais! « Tabarnak » est le nom d’un village où les soldats ont tué tout le monde, même les femmes et les enfants.

– Mais non, c’est pas ça du tout, un tabarnak, a rassuré monsieur le curé.

Finalement, les enfants vont apprendre la vérité sur le tabernacle. Vérité qui est un peu plus plate.

En publiant ce conte, les éditeurs de La Pastèque ont eu de l’audace. D’autres éditeurs ne voulaient pas y toucher, même avec une perche de 10 pieds. Néanmoins, à La Pastèque, ils m’ont mis en garde : « Jacques, on te prévient, tu ne rentreras jamais dans les écoles avec un titre pareil. » Ah oui? Et pourquoi?

LA CENSURE VA SÉVIR.

Eh bien, ils n’ont pas eu tout à fait raison. Évidemment, dans certaines écoles, on m’a tenu à distance avec un goupillon d’eau bénite. En revanche, des enseignants un tantinet iconoclastes m’ont invité dans leurs classes.

Bien sûr, pas des maternelles. On parle plutôt de classes de 4e ou de 5e. Et là, pas de problème. Cette histoire a suscité des réflexions intéressantes : – pourquoi « tabarnak » est un gros mot et pas « crucifix »? Ou « Bible »? Étrange.

Dans des classes multiethniques, en jasant comme ça, on s’est rendu compte que les gros mots canadiens-français étaient pas mal moins sulfureux que les jurons anglais, espagnols ou arabes.

Ce livre du Petit tabarnak n’est qu’un exemple de livre qui se cogne le nez à la grille de la bien-pensance de la bibliothèque scolaire. Mettons-nous à la place de tout-puissants censeurs à l’école. Pourquoi diable prendre le risque de laisser s’infiltrer ces brûlots transgressifs alors qu’on peut très bien garnir la bibliothèque avec des milliers de livres inoffensifs sur les papillons, les licornes ou même des recettes de cuisine?

Jacques Goldstyn est né en 1958 à Saint-Eugène-d'Argentenay. En 1981, il a illustré un premier livre, soit Le petit Débrouillard, un recueil d'expériences scientifiques dans lequel évoluent les personnages qu'il a créés, la bande des Débrouillards. À ce jour, une dizaine de livres d'expériences et de bandes dessinées mettant en vedette les Débrouillards ainsi que Van l'inventeur ont été publiés. À la Pastèque, il a publié Le petit tabarnak et L'arbragan, qui a remporté le Prix des libraires du Québec en 2015. Azadah, le troisième livre qu'il signe à La Pastèque, lui a valu en 2017 le Prix littéraire du Gouverneur général dans la catégorie littérature jeunesse (livres illustrés) (Nouvelle fenêtre).


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