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Enquête sur les femmes autochtones : l’homme qui traduit les maux en mots

Un homme est photographié de face, souriant.

Gervais Malleck est l'un des trois traducteurs de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA).

Photo : Radio-Canada / Caroline Girard

Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Gervais Malleck est l'un des trois traducteurs à Maliotenam, sur la Côte-Nord, pour l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA). Sa mission : « traduire le plus fidèlement possible, mais mettre aussi l'émotion pour que les commissaires et le public saisissent la douleur de ce qui se passe dans nos communautés ».

L'ancien animateur de radio connaît très bien les réalités des communautés qui ont témoigné cette semaine à l’ENFFADA.

Natif de la Romaine, il vit désormais à Pakuashipi, où il est directeur des programmes. Il gère notamment l’emploi, la formation et le développement économique. Mais avant, il a été organisateur communautaire, ce qui lui a donné l’expérience d’écouter des propos difficiles.


Comment réussir à trouver les bons mots pour expliquer toute cette douleur?

Gervais Malleck : Premièrement, il faut que tu comprennes le français, car certains mots dans la langue française n’existent pas dans la langue innue… surtout quand tu dois traduire des mots très durs, des mots sur la sexualité, ce n’est pas évident de traduire cela en innu. Je vais prendre un exemple avec le mot école. Dans la langue française, c’est assez court, mais quand tu essaies de le traduire en innu : katshishkutamatsheutshuap veut dire la maison où tu enseignes, où tu apprends, c’est assez long et imagé.

Trouver les mots pour décrire les émotions, les sentiments, n’est pas évident non plus, car tu as beaucoup de variantes en français, comparé à l’innu. Cela prend aussi beaucoup d’écoute. De plus, il faut connaître la réalité des personnes qui témoignent : connaître le village, leur environnement et cette réalité, pour mieux saisir ce qu’ils ont à dire. Enfin, il faut mettre l’émotion dans le mot. Le monde, que ce soit les commissaires, le public ou les médias, saisit mieux ainsi la réalité autochtone!

Est-ce que des fois la pudeur vient vous tirailler?

G.M. : Oui, des fois, je n’osais pas… puis je me disais que je devais faire abstraction de ce que je ressentais. Mon rôle est de rapporter le mot utilisé. Je trouve cela important, car je ne serai pas neutre si je n’interprétais pas bien.

Il est certain que des fois, ça me faisait quelque chose. C’est une femme qui a subi des choses par un homme et je suis un homme… des fois, ça m’a un peu effleuré, mais je me suis dit que je devais faire abstraction et faire mon travail au meilleur de moi-même. Je suis là pour les aider, aider les femmes innues qui ont perdu des enfants, qui ont disparu, pour aider la commission d’enquête à bien saisir ce que vivent nos femmes.

Comment arrive-t-on à tenir quand on est submergé par l’émotion?

G.M. : Je suis beaucoup intervenu par le passé et j’ai écouté plusieurs fois les Innus parler de leur réalité, je connais ce qu’ils vivent. Quand j’étais travailleur autonome, sur ma carte d’affaires était écrit ce slogan : « être compris et entendu ». Là, je n’ai pas eu peur d’utiliser les mots. Si je ne traduisais pas fidèlement, je me demanderais ce que je fais là. Ce sont les vrais mots. C’est sûr que c’est douloureux, mais ce sont les mots utilisés.

Simone Bellefleur, lors de son témoignageAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Simone Bellefleur, lors de son témoignage

Photo : Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées

Vous êtes interprète et membre de la communauté, ce ne doit pas être évident…

G.M. : Ce n’est pas évident de mentionner le nom d’une personne et surtout de vivre dans une petite communauté où tout le monde se connaît. Des fois, c’est vraiment dur. Les gens avaient le choix de parler à huis clos ou de parler devant le public. C’est leur choix, leur vécu. Ils disent que c’est une forme de guérison pour nous et je peux les comprendre, mais il y en a qui ne voulaient pas parler publiquement, car ils trouvaient ça... il y avait la pudeur, ils étaient trop pudiques et je peux les comprendre aussi.

Pour l’instant, je n’ai eu à traduire que les attouchements sexuels, mais les gens n’ont pas encore parlé des vrais contacts sexuels et il y en a eu. Ils n’en ont pas parlé, car … c’est trop… ce genre de choses ne se discute pas en public.

Comment voyez-vous les conséquences du passage de la commission?

G.M. : J’ai beaucoup d’espoir dans les recommandations qui vont émaner de cette commission. Mais le travail dans les communautés doit continuer. Quelques personnes ont témoigné, mais imaginez ceux qui ont entendu cela. Dans le cas du producteur américain (Harvey Weinstein) et du fondateur de Juste pour rire (Gilbert Rozon), cela a eu un effet boule de neige et j’espère que la commission va avoir le même effet pour que ce genre d’actes soit dénoncé.

Il va falloir qu’on augmente significativement les intervenants dans nos communautés aussi. Oui, il y a l’aide qui sera offerte aux femmes, mais il ne faut pas oublier qu’on vit dans une communauté, il faut aussi penser aux hommes, car ils ont aussi vécu des choses qui se sont transmises de génération en génération. Cela a commencé au contact des prêtres, puis dans les pensionnats.

La commission doit aller encore dans les communautés, car ce qu’on a entendu, ce ne sont que quelques personnes…

C’est la pointe de l’iceberg?

G.M. : Oui, mais je ne sais pas comment est l’autre partie de l’iceberg.

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