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Des paroles de lapin qui en disent long sur une époque

Le livre « Paroles de lapin : les grands entretiens du magazine 'Playboy' » en trois dimensions
La page couverture du livre « Paroles de lapin : les grands entretiens du magazine 'Playboy' » Photo: Éditions du sous-sol
Franco Nuovo

Aujourd'hui, les jeunes garçons ne vont plus chez le marchand de journaux pour feuilleter Playboy en cachette.

Aujourd’hui, les jeunes garçons ne se présentent plus à la caisse du dépanneur en posant sur le comptoir leurs achats, dont un magazine pour homme posé à l’envers. Ils croyaient berner le vendeur, espéraient qu’il n’y voie que du feu. Le caissier, qui avait été jeune lui aussi, jouait le jeu.

Aujourd’hui, les jeunes garçons ne volent plus des numéros de la collection de Playboy de leur grand frère dans le but de se rincer l’œil et d’assouvir leurs pulsions.

Non, aujourd’hui, les jeunes garçons l’ont beaucoup plus facile. Ils regardent leurs écrans…

Pour les adolescents des années 1950 et 1960, et peut-être même ceux des années 1970, le magazine Playboy évoquait la beauté et éveillait le désir. Il nous révélait des poitrines somptueuses, le galbe des corps, ainsi que l’inatteignable féminité et ouvrait, bien sûr, à un moment où la société était étouffée par le catholicisme prohibitif, de diaboliques portes sur les plaisirs solitaires et néanmoins interdits. Je parle des années 1950 et 1960.

Le fondateur de la revue Playboy, Hugh Hefner, montre un numéro d'archives. L’éditeur de Playboy, Hugh Hefner, montre le premier numéro du magazine, sur lequel apparaît Marilyn Monroe en page couverture Photo : La Presse canadienne / Ian West

Puis, en vieillissant, on s’est mis à rigoler, en disant à qui voulait bien l’entendre, sans forcément y croire, qu’on achetait Playboy pour les extraordinaires articles qu’on y publiait. Et on se croyait, même si on n’avait jamais lu une ligne de la populaire publication, sauf les vignettes sous les dessins coquins.

Or, l’autre matin, j’ai reçu à mon bureau, gracieuseté des Éditions du sous-sol, un très joli ouvrage blanc, orné d’une tête de lapin rouge, intitulé Paroles de lapin : les grands entretiens du magazine Playboy. Évidemment, je n’allais pas faire comme si… Je l’ai empoigné et feuilleté pour constater que ses pages roses ne contenaient pas une seule photo, mais la retranscription d’une vingtaine d’interviews réalisées au cours des ans avec des personnalités aussi prestigieuses que Stanley Kubrick, Marcello Mastroianni, Gabriel Garcia Marquez, Dennis Rodman, Clint Eastwood, Joan Baez, Johnny Depp, Roman Polanski, Donald Trump et quelques autres…

Il est sidérant de voir étalée ainsi avec moult précisions et explications la pensée de ces gros noms, d’autant plus qu’il s’agit dans plusieurs cas d’entrevues réalisées à des époques où la langue de bois semblait absente et la liberté d’expression bien présente. Ce magazine n’a pas été qu’un fer de lance de la révolution sexuelle, il a aussi été la radiographie de l’actualité et des changements sociaux étalés sur une cinquantaine d’années.

L’entrevue avec Mastroianni remonte à juillet 1965. L’acteur venait d’être propulsé en haut de l’affiche grâce à Huit et demi et à La Dolce Vita, véritable succès mondial. Dans ses propos, aujourd’hui impensables, il était, comme dans ses films, naïf et transparent. Jamais aujourd’hui, par exemple, un homme ne pourrait faire de telles déclarations à propos des femmes sans s’attirer les foudres des féministes et des femmes en général. Ça mérite quelques extraits :

Les femmes se transforment en hommes, et les hommes en femmes. En tout cas, les hommes sont plus faibles, mais c’est avant tout leur faute. On a crié : les femmes sont égales aux hommes… Regardez ce qui s’est passé. La femme active est apparue – méchante, agressive, doutant de sa féminité - et elle s’est reproduite… Je n’ai jamais vu autant de femmes mélancoliques et malheureuses. Elles sont libres, mais elles sont désespérées… Un homme comme moi a peur de ces femmes contemporaines, mais l’homme perd en effet son pouvoir, sa virilité et même son intelligence.

Marcello Mastroianni
L'actrice française Jeanne Moreau et l'acteur italien Marcello Mastroianni posent ensemble en 1985Jeanne Moreau et Marcello Mastroianni en 1985 Photo : Getty Images / RALPH GATTI

Les Italiennes ont aussi, semble-t-il selon Marcello, une odeur particulière qu’il reconnaîtrait entre toutes. Il parle de son image, de Jeanne Moreau, « une des rares femmes [qu'il] connaisse dont il vaille la peine de tomber amoureux », de son amie Sophia Loren, de Fellini, du socialiste qu’il est, etc. Fascinant!

On a aussi reproduit une entrevue accordée par Donald Trump, bien avant qu’il accède à la Maison-Blanche, en 1990. Étonnant de voir à quel point l’homme, même en se prêtant au jeu, a peu changé, sinon dans sa déclaration : « Je ne veux pas être président. Je suis sûr à 100 %. » Eh bien, voilà qui est raté!

Donald Trump, dans les pages du livre « Paroles de lapin : les grands entretiens du magazine "Playboy" »Donald Trump, dans le livre Paroles de lapin : les grands entretiens du magazine Playboy Photo : Facebook/Éditions du sous-sol

Il parle de son enfance, de la richesse, des pauvres, des travailleurs, de son ego démesuré comme celui de mère Teresa, de Jésus Christ et du pape, de la faiblesse de l’Amérique, ainsi que de la peine de mort, qu’il a défendue à grande page de publicité payée.

Notre pays est en train de s’effondrer et ça me révolte. Nous sommes la risée du reste du monde. Pour ramener la loi et l’ordre dans nos villes, nous avons besoin de la peine de mort.

Donald Trump

« Et si vous deveniez président? » lui demande le journaliste en 1990. « Si ce pays perd sa poigne, il va cesser d’exister, tout simplement… Avec moi, il y aurait des représailles. Je ferais par exemple savoir aux preneurs d’otages qu’ils ont une semaine pour les libérer, sinon, je ne réponds plus de rien… Je pense souvent à la guerre nucléaire… »

Bref, l’homme est le même.

Un mot, si vous le voulez bien, sur une dernière entrevue surprenante, soit celle avec Roman Polanski, en 1971, peu de temps donc après le massacre que Charles Manson et les siens commis, en 1968, chez lui, et dont sa femme Sharon Tate et quatre de ses amis ont été victimes, et quelques années avant ses accusations pour viol. L'échange est déstabilisant.

Il y a des propos arrogants aussi de la part du réalisateur de Rosemary’s Baby, qui en profite pour régler ses comptes avec les médias, « la presse pour qui il ne ressent que du mépris… comme si elle avait un nouveau dictionnaire, avec des mots comme sodomie, suicide, sorcellerie, toxicomanie, sadisme… Les victimes ont été assassinées deux fois : d’abord par les meurtriers, puis par la presse… »

Roman Polanski en cour à Santa Monica en 1977Roman Polanski en cour à Santa Monica en 1977 Photo : AP Photo

Polanski y évoque son enfance, la perte de ses parents dans les camps de concentration, son histoire d’amour avec Sharon Tate, « qui lui a fait vraiment prendre conscience du bonheur », de son deuil, de la peine de mort et des femmes. « Il n’y a rien de plus plaisant que la compagnie d’une femme qui ne transforme pas la relation en un concours d’ego… Je les domine, c’est un fait. Et ça leur plaît. Je sais, je sais, ce genre d’attitude est considéré aujourd’hui comme digne d’un homme de Néandertal, mais je connais une militante à la tête d’un mouvement d’émancipation des femmes qui, d’après des amis, est très douée pour les pipes… D’ailleurs, quelle est la position des féministes en matière de fellation? Acceptable, mais seulement dans le cadre de la répartition des tâches? »

Et après ça, on dira que le monde n’a pas changé!

Franco Nuovo anime l'émission Dessine-moi un dimanche à ICI Radio-Canada Première les dimanches à compter de 6 h.

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