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Où y a-t-il le plus de prisonniers dans le monde?

Radio-Canada

Plus de 10 millions de personnes dans le monde sont derrière des barreaux. Qu'ils aient été condamnés ou qu'ils soient en attente de procès, les droits de millions d'hommes et de femmes ne sont pas toujours respectés.

Un texte de Ximena Sampson

En regardant la carte du monde, un pays sort immédiatement du lot : les États-Unis. Quelque 2,2 millions de personnes y sont emprisonnées, ce qui représente environ un cinquième de tous les prisonniers de la planète.


Carte du monde

Taux d'incarcération par pays par 100 000 habitants (Source : World Prison Brief)

Photo : Radio-Canada

La version originale de ce document a été modifiée. Pour des raisons techniques, la version interactive de la carte n'est plus disponible.



La plupart des autres démocraties occidentales ont des taux inférieurs à la moyenne mondiale, qui est de 144 par 100 000 habitants.

Ce sont des pays peu reconnus pour leur attachement aux droits de la personne, comme le Turkménistan et Cuba, qui côtoient les États-Unis au sommet du palmarès.

Pour ce qui est du portrait global, c’est dans les Amériques que le taux d’emprisonnement est le plus élevé, à cause des États-Unis. À l’inverse, c’est en Asie et en Afrique qu’il est le plus bas.

Par contre, si l'on s’attarde plutôt à la façon dont le taux d’emprisonnement a évolué au fil des ans, on constate que c’est l'Océanie qui a enregistré la plus forte hausse des 15 dernières années, en raison notamment de politiques pénales plus répressives mises en place en Australie.

La hausse du nombre de détenus est encore plus marquée en Amérique du Sud : 145 % depuis 2000.

Cela serait dû principalement à la guerre contre la drogue, qui ne fait pas toujours de distinction entre trafiquants et toxicomanes, pense Catherine Heard, directrice du programme de recherche sur les prisons dans le monde à l’Institut de recherche sur la politique criminelle de Birkbeck, à l'Université de Londres.

Cette approche de tolérance zéro qui criminalise les délits liés aux drogues est un instrument inefficace, parce qu’elle ne cible pas les acteurs au sommet de la chaîne d’approvisionnement qui sont ceux qui causent le plus de dégâts.

Catherine Heard, Institut de recherche sur la politique criminelle

Ainsi, au Brésil, des jeunes peuvent se retrouver derrière les barreaux pour la possession de petites quantités de stupéfiants, malgré de récents changements législatifs visant à restreindre l’emprisonnement des personnes ayant commis des infractions graves liées aux drogues.

Des hommes à contre-jour sont adossés au grillage de la cour de la prison.

Des détenus du complexe pénitentiaire Anisio Jobim, à Manaus, au Brésil, le 17 février 2016. La section pour hommes du pénitencier accueille 1200 détenus, soit plus du double de sa capacité.

Photo : Getty Images / Mario Tama

La situation est semblable en Thaïlande, où un nombre très élevé de femmes sont incarcérées pour ce type de méfait.

Cette situation est en fait un exemple parfait du problème majeur avec les prisons, croit la chercheuse.

Les prisons, partout dans le monde, sont remplies principalement de gens qui n’ont pas été condamnés pour des crimes violents et qui ne présentent pas un risque important pour la sécurité.

Catherine Heard, Institut de recherche sur la politique criminelle de Birkbeck

C’est que les États, qui se sont fortement désengagés du domaine de la protection des plus vulnérables, emploient fréquemment l’incarcération pour faire face à des problèmes comme la pauvreté, la maladie mentale ou l’exclusion, croit Justin Piché, professeur de criminologie à l’Université d’Ottawa.

C’est la normalisation de l’enfermement comme réponse à divers problèmes sociaux.

Justin Piché, professeur de criminologie à l’Université d’Ottawa

Ainsi, aux États-Unis, le déclin de l’État-providence, ajouté à la guerre contre les drogues et à des lois particulièrement répressives a entraîné une augmentation fulgurante du nombre de prisonniers.

Celui-ci a atteint un sommet de 2,3 millions de personnes en 2008 avant d’entamer un fléchissement grâce à diverses politiques mises en place par l’administration Obama.

En 2015, le taux d’emprisonnement pour les Américains de 30 à 34 ans était de :

  • 1101 pour 100 000 hommes blancs;
  • 2365 pour 100 000 hommes latinos-américains;
  • 5948 pour 100 000 hommes noirs.

La surreprésentation des minorités dans les pénitenciers est assez généralisée. « Dans la majorité des nations du monde où il y a des populations minoritaires, ce sont souvent ces gens-là qui se retrouvent en prison en premier », soutient Justin Piché.

Une dizaine d'hommes noirs en tenue de prisonniers regardent devant eux.

Des prisonniers de la prison de Cook County, Illinois, regardent des codétenus qui participent à un tournoi d’échecs en ligne, le 17 mai 2017. La prison de Cook County, qui accueille 7000 prisonniers, est une des plus grandes du pays.

Photo : Getty Images / Scott Olson

Aux États-Unis, ce sont les Noirs, dans certains pays européens, ce sont les Roms, et au Canada, ce sont les Autochtones.

Les Autochtones constituent environ 3 % de la population adulte canadienne, mais 27 % des détenus, selon Statistique Canada, une situation dénoncée à plusieurs reprises par le Bureau de l’enquêteur correctionnel du Canada.

Selon le rapport de 2013 de l’Enquêteur correctionnel, les Autochtones reçoivent de plus longues sentences et passent plus de temps en isolement et dans des secteurs à sécurité maximale. Ils sont également moins susceptibles d’obtenir une libération conditionnelle.

Les données du World Prison Brief révèlent qu’au moins 2,5 millions de personnes sont en prison en attendant leur procès ou leur sentence.

Dans la majorité des pays, la proportion des détenus non condamnés varie de 10 % à 40 % de l’ensemble de la population carcérale.

« Étant donné que la Chine ne déclare pas le nombre de personnes en détention provisoire, ce nombre doit être plutôt proche de 3 millions, soit environ le quart de la population carcérale », croit Roy Walmsley, auteur du World Prison Brief.

Dans certains pays, on emprisonne les gens « aussitôt qu’on les soupçonne d’avoir commis un délit », souligne M. Walmsley. L’ensemble du système étant peu efficace, ils peuvent rester longtemps en attente de leur procès.

L’abus de la détention préventive

Ce nombre élevé préoccupe l’organisme Fair Trials, qui défend les droits des détenus à un procès équitable et dénonce cette « utilisation excessive de la détention provisoire ».

« Si on employait des mesures alternatives, comme la défense de quitter le territoire ou l’obligation de faire rapport à la police régulièrement, on diminuerait le nombre de personnes en détention provisoire », affirme Gianluca Cesaro, porte-parole de l’organisation, basée à Londres.

Des dizaines d'hommes revêtus de maillots jaunes s'entassent dans une grande pièce.

Des détenus dans la prison de Quezon City, à Manille, le 11 juillet 2017. La répression tous azimuts du président Rodrigo Duterte en vue d'éradiquer les drogues illicites a submergé un système judiciaire déjà lent et sous-financé.

Photo : Getty Images / NOEL CELIS

Fair Trials s’inquiète également du recours accru à la reconnaissance de culpabilité. Aux États-Unis, ce sont 97 % des personnes déclarées coupables qui ont renoncé ainsi à leur procès, à la suite d’une entente avec le procureur.

C’est un glissement préoccupant, pense Gianluca Cesaro, dans la mesure où « si la personne accusée est piégée dans une négociation dont elle ne connaît pas tous les éléments, elle pourra confesser quelque chose qu’elle n’a pas fait, seulement pour avoir la certitude de ne pas passer des années en prison ».

La négociation de la reconnaissance de culpabilité est un mécanisme qui, sans les garanties adéquates, peut conduire à des abus.

Gianluca Cesaro, porte-parole de l’organisme Fair Trials

Encore une fois, les minorités, et particulièrement les minorités ethniques, sont les plus susceptibles d’en subir les conséquences, dans la mesure où elles sont souvent présumées coupables « juste en raison de leur appartenance ethnique », pense M. Cesaro.

L’incarcération à outrance est-elle inévitable? Pas nécessairement, pense Catherine Heard. « Le fait que la situation soit si différente d’une région à une autre suggère qu’il n’y a rien d’inévitable dans la croissance du nombre de prisonniers », affirme-t-elle.

Par contre, il est temps, selon elle, de réfléchir aux raisons pour lesquelles on emprisonne les individus et de s'inspirer de pays comme les Pays-Bas, qui ont considérablement baissé leur taux d’incarcération au cours des dernières années en mettant l’accent sur la réhabilitation plutôt que sur la punition.

« Il y a de grandes questions politiques auxquelles on doit répondre, et on doit d‘abord commencer par se les poser, au lieu d’assumer que la prison est la seule solution aussitôt que quelqu’un commet un délit », pense Mme Heard.

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