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Enquête sur les femmes autochtones : la fin du mythe du père Joveneau

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Le père Alexis Joveneau avec une famille innue près d'une tente

Le père Alexis Joveneau avec une famille innue

Photo : Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Des femmes de la communauté innue de Pakuashipi ont profité de leur témoignage devant l'Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées pour lever le voile sur les agressions répétées de celui qu'elles décrivaient comme un « Dieu à l'époque », le missionnaire Alexis Joveneau.

Un texte d’Emmanuelle Latraverse

La sauge, son odeur et ses effluves régnaient dans l’antichambre de la grande salle communautaire de Maliotenam.

En ce mardi de tempête, cette herbe sacrée pour les Innus allait revêtir tout son symbolisme : le fait d’entrer en contact avec son cœur, sa vérité.

Des membres de la communauté de Pakuashipi commençaient leur témoignage. Deux femmes s’apprêtaient à briser un immense tabou et déboulonner un des plus grands personnages de l’histoire de la Basse-Côte-Nord, le missionnaire qui a présidé leur destinée pendant près de 40 ans.

Un secret si longtemps gardé. C’est tout en pudeur que le voile a été levé.

Mary Mark, la directrice générale du Conseil de bande, a raconté comment la confession s’est révélée un supplice à l'âge de 7 ans. « Il nous invitait à venir nous asseoir sur ses genoux, il nous disait c’est moi votre père », raconte-t-elle à propos du père Alexis Joveneau.

La voix du traducteur désigné par sa communauté fait écho à son récit en langue innue dans une salle où règne le silence.

« Il a commencé à glisser sa main sous ma chemise. Il a commencé à me toucher le ventre et à se déplacer vers le bas. »

Mary Mark ajoute que les mères et les pères de sa communauté ont également subi des sévices.

L’étouffante omerta qui régnait depuis des années était rompue. Thérèse Lalo a ensuite pris le relais. Même récit des tourments de la confession, et la troublante suite.

Elle mentionne que lorsqu'elle avait 7 ans, Alexis Joveneau a profité de sa tournée de la communauté pour arrêter chez elle, au moment où son père était absent.

Il aurait demandé à voir sa mère qui « se cachait du curé ». « Puis, le curé s’en allait vers la chambre et il est resté là. »

Troublée, Thérèse Lalo a parlé de l’épisode à son père, et c’est là que le drame s’est décuplé. « C’est là qu’il a commencé la violence contre ma mère », dit-elle, la voix étouffée par les sanglots, ajoutant qu’elle craint encore à ce jour de décevoir ses parents en dévoilant l’impensable.

Le pouvoir de leur curé aura suffi pendant des décennies à taire sa trahison, selon les témoignages présentés hier.

J’avais peur de lui. Je ne pouvais pas parler contre lui parce que le monde trouvait que c’était une personne très importante et les gens le prenaient pour un Dieu.

Thérèse Lalo

Un mythe déboulonné

Pour saisir l’ampleur de l’onde de choc provoquée par ces témoignages, il faut comprendre l’ampleur du rôle qu’a joué le père Alexis Joveneau dans l’histoire des Innus de la Basse-Côte-Nord.

Certains décrivent le missionnaire oblat comme un Dieu, ou un pape. Il parlait leur langue, présidait leur destinée. Il avait le téléphone, recevait leurs chèques d'aide sociale. Il a même organisé le déménagement forcé de la communauté de Pakuashipi vers celle d’Unamen Shipu, à La Romaine en 1961.

J’étais contente quand il est mort, je ne suis pas allée le saluer.

Thérèse Lalo

Mary Mark ira plus loin, en faisant valoir que des dizaines d’hommes et de femmes ont sombré dans l’alcoolisme, brisés par ce mal de vivre transmis de génération en génération.

« Ces personnes ont été touchées dans leur estime, leur bien-être », dit-elle.

Des destins, des rêves et des ambitions auraient été anéantis par les gestes d’un homme tout puissant.

Le début d’une guérison

Mary Mark nous a confié que le père Joveneau aurait agressé la moitié du village à l’époque.

Son témoignage et celui de Thérèse Lalo ne sont que la pointe de l’iceberg. Mercredi, des femmes de la communauté d’Unamen Shipu viendront, elles aussi, raconter les agressions qu’elles ont subies aux mains de celui qui disait les aimer et les aider.

C’est ainsi que ces hommes et ces femmes de Pakuashipi ont pleuré leur trop long silence, leurs si déchirantes épreuves.

Puis, le tambour de l’un des aînés a résonné dans la salle communautaire de Maliotenam. Ces victimes et les membres de la communauté ont dansé le makusham.

Leur lourd secret a été enfin dévoilé. Les victimes étaient libérées. Cette danse traditionnelle innue pourrait marquer le début de leur guérison.

Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées

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