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chronique

Comment j'ai découvert de faux médias québécois basés en Ukraine

Illustration d'un homme devant un ordinateur. Il est sur la page du Quebec Times. De l'écran émanent des signes de dollar. Il y a le logo de Google Traduction dans une bulle de dialogue provenant de la tête de l'homme.
Nous avons découvert un réseau de faux médias québécois créés par un Ukrainien. Photo: Radio-Canada / Sophie Leclerc
Jeff Yates

CHRONIQUE - Avez-vous déjà entendu parler du Quebec Times, du Quebec Telegraph ou du Sherbrooke Times? Non? Ces sites web prétendent pourtant être des « journaux provinciaux québécois » de langue anglaise. En vérité, ils font partie d'un réseau de faux médias d'information québécois, ukrainiens et russes. Nous avons retrouvé l'Ukrainien derrière ces sites. Son stratagème lui permettrait de gagner cinq fois plus d'argent que son épouse... une radiologue.

En jetant un coup d'œil rapide à la page principale du Sherbrooke Times, on pourrait croire qu'il s'agit d'un journal local anglophone. On y voit un article à propos de la chaîne d'épiceries Métro, un autre à propos de l'entreprise Bombardier et un profil de Cathy Wong, récemment nommée présidente du conseil municipal de Montréal.

La page d'accueil contient plusieurs articles, dont un sur l'épicerie Métro, un autre sur l'entreprise Bombardier et un autre sur la fermeture de 30 journaux canadiens.Agrandir l’imageLa page d'accueil du site « The Sherbrooke Times », en date du 27 novembre 2017 Photo : Capture d'écran

Or, quelque chose cloche. L'anglais est tellement truffé de fautes qu'il est presque illisible. Il s'agit en fait de traductions de piètre qualité d'articles de médias québécois, dont le Devoir (Nouvelle fenêtre), TVA et Radio-Canada.

Dans la section « À propos », on peut lire que le Sherbrooke Times serait établi au 352, rue Bloor, à Toronto, soit l'adresse du quotidien canadien The National Post. Le patron du Sherbrooke Times serait Ivan Koponay (un ancien joueur de soccer ukrainien (Nouvelle fenêtre)), et l'éditrice serait Anne Marie Krebs (une fausse journaliste du site satirique The Onion (Nouvelle fenêtre)), selon le site.

Ce n'est clairement pas un vrai média. Mais pourquoi avoir créé ce site? C'est une question qui nous mène jusqu'en Ukraine.

Un réseau de faux médias

Nous avons trouvé au moins six autres sites créés par la même personne et qui se font aussi faussement passer pour des sites d'information québécois : The Quebec Telegram (Nouvelle fenêtre), The Stopru (Nouvelle fenêtre), The Quebec Post (Nouvelle fenêtre), The Quebec Times (Nouvelle fenêtre), The Siver Times (Nouvelle fenêtre), The Siver Telegram (Nouvelle fenêtre) et Vtabloid (Nouvelle fenêtre) (aujourd'hui inactif). Tous publient du contenu mal traduit et ont une mise en page presque identique. Le Sherbrooke Times est hébergé en Russie, tout comme The Stopru. Deux autres sites du réseau, le Quebec Times et le Quebec Telegram, sont hébergés à Kiev, en Ukraine.

Ce n'est pas tout. La même personne a aussi (Nouvelle fenêtre) créé six (Nouvelle fenêtre) sites (Nouvelle fenêtre) en Russie (Nouvelle fenêtre) et en Ukraine (Nouvelle fenêtre), tous de faux médias (Nouvelle fenêtre) d'information très semblables.

Comment savons-nous que ces sites ont été créés par la même personne?

Lorsque l'on place des publicités sur son site en utilisant la plateforme Google AdSense, on reçoit un code unique. Si des sites possèdent le même code, ils sont gérés par la même personne. En effectuant une recherche à l'aide de l'identifiant Google AdSense trouvé sur le Sherbrooke Times, nous avons pu trouver d'autres sites qui utilisaient le même code.

En fait, deux des « médias » québécois se disaient jadis ukrainiens. Les métadonnées du Siver Times (Nouvelle fenêtre) affichent encore la mention que le site est « le plus gros journal anglophone de la région de Tchernihiv », en Ukraine. Même chose pour The Stopru, qui en 2015 se disait être un journal de Ternopil (Nouvelle fenêtre), une autre ville de ce pays. Si le logo actuel de The Stopru montre fièrement un drapeau canadien, l'ancien logo était plutôt à saveur antirusse (« ru » est une abréviation courante de la Russie. Stopru voudrait donc dire « arrêter la Russie »).

À gauche, le logo de Stopru contient un drapeau canadien. À gauche, le logo contient une barre d'interdiction sur le mot « Ru », et le journal affirme être basé en Ukraine.Comparaison de la page « The Stopru » en 2017 et en 2015 Photo : Capture d'écran

Qui se cache derrière ces sites?

Tous ces sites sont enregistrés anonymement. Il serait donc, en temps normal, impossible de connaître l'identité de la personne à l'origine de ce réseau. Par contre, en utilisant la plateforme d'analyse web DomainTools, nous avons pu consulter les données antérieures de ces sites web. C'est ce qui nous a permis de trouver le créateur du réseau, un Ukrainien de 38 ans.

Dimitri (nom fictif) a seulement accepté de témoigner sous le couvert de l'anonymat. Il affirme empocher de 400 $ US à 500 $ US par mois avec ses sites. C'est nettement plus que son épouse, une radiologue, qui gagne selon lui 80 $ US par mois. Son réseau lui permet aussi de rémunérer trois employés. Deux de ses « rédacteurs », un homme de 63 ans et une femme de 29 ans, gagnent chacun 80 $ US et 65 $ US par mois. Dimitri verse aussi à sa sœur un salaire mensuel de 100 $, assure-t-il.

Il faut dire que le salaire moyen en Ukraine était d'un peu moins de 272 $ US par mois en octobre 2017.

Je travaille de la maison et je garde ma fille [...]. C'est pourquoi j'ai peur de perdre ces sites. C'est mon seul moyen de faire plus d'argent pour ma famille.

« Dimitri (nom fictif), créateur du réseau de faux médias

Avant de lancer ses sites en Ukraine et en Russie en 2008, Dimitri a été professeur dans un collège (pour un salaire mensuel de 150 $ US, nous précise-t-il). « J'ai commencé par des sites en russe, parce que c'était beaucoup plus profitable qu'en ukrainien, écrit-il. Je me suis dit que je créerais des sites en anglais, parce que je pourrais faire encore plus de profits. » Il a lancé ses « journaux provinciaux québécois » de langue anglaise en 2016.

Il a été possible de vérifier des éléments du témoignage de Dimitri. Son CV apparaît sur une page de recherche d'emplois en Ukraine, et contient des détails qui corroborent ce qu'il nous a dit. Les adresses inscrites auprès des fournisseurs web correspondent aussi au nom de Dimitri.

Pourquoi avoir choisi de faire passer ses sites anglophones pour des médias québécois? « Parce que je ne peux pas faire des sites américains. J'ai essayé pendant deux ans, et ça n'a pas fonctionné », raconte-t-il.

Du plagiat sans remords

Un des sites de Dimitri, le Siver Times, avait fait parler de lui en mars 2016. La journaliste Marie-Ève Martel, du quotidien de Granby La Voix de l'Est, avait dénoncé le plagiat de ses articles sur ce site. De nombreux journalistes d'autres médias avaient alors constaté avoir aussi été victimes de plagiat. Toutefois, on ne savait pas à l'époque que le site faisait partie d'un réseau organisé de sites semblables.

Étrangement, Dimitri constate que d'autres sites ont, à leur tour, copié puis traduit ses articles plagiés. Il est relativement facile de traduire du contenu volé à d'autres médias, explique-t-il, même s'il reconnaît avoir reçu des réclamations de la part de médias québécois.

Se sent-il mal de voler le travail de journalistes québécois? « En Ukraine, les nouvelles ne sont pas protégées par les droits d'auteur, seulement les articles en comme tels », se défend-il.

La traduction [d'articles], ce n'est pas du vol. Je suis allé voir le prêtre à l'église et je me suis confessé. Il m'a dit que ce n'était pas du vol.

Dimitri

« Scandaleux » et « inquiétant », dit la FPJQ

Cette mentalité fait bondir le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Stéphane Giroux. « C'est scandaleux, quand on y pense. On essaie de développer une presse locale avec des artisans d'ici, et des gens qui n'ont jamais même mis le pied au Québec viennent voler nos articles. On s'attaque aux artisans du Québec, s'insurge-t-il. C'est très, très inquiétant. »

Selon M. Giroux, ces sites sont « créés spécifiquement pour induire le lecteur en erreur », en se faisant passer pour des médias québécois. « Les Québécois sauraient sans doute faire la différence entre ces sites et de vrais médias, mais pour les gens à l'étranger, qui chercheraient des nouvelles à propos du Québec, je ne suis pas certain », juge-t-il.

En effet, certains des plus gros succès du réseau ont été partagés par des gens à l'extérieur du Québec, selon ce que nous avons pu déterminer grâce à la plateforme d'analyse des réseaux sociaux BuzzSumo. Par exemple, le 7 avril 2017, le chanteur belge Jonatan Cerrada a partagé un article du Quebec Times (Nouvelle fenêtre) (aujourd'hui disparu) à son sujet. L'article du Quebec Times était en fait une mauvaise traduction de cet article, du site français Voici (Nouvelle fenêtre). Peu importe, la publication du chanteur a suscité près de 800 interactions sur Facebook.

Le 20 novembre, un autre article du Quebec Times a été repris par l'ancienne candidate du parti politique britannique United Kingdom Independence Party (UKIP) et activiste anti-islamique, Anne Marie Waters.

La politicienne l'a partagé sur Facebook et Twitter, suscitant des centaines de réactions.

Quelques articles semblent aussi avoir été relayés par un réseau de faux profils automatisés (bots) russes sur Twitter. Quelque 300 comptes Twitter ont partagé cet article du Quebec Post (Nouvelle fenêtre) à propos de l'athlète canadienne Marie-Hélène Pedneau. Ils appartenaient supposément tous à de jeunes femmes russes.

On voit huit comptes Twitter. Tous ont des noms en russe et des photos de profil de jeunes femmes.Agrandir l’imageQuelques-uns des robots russes sur Twitter qui ont partagé un article d'un faux média québécois Photo : Capture d'écran BuzzSumo

BuzzSumo nous permet de déterminer que tous ces profils ont partagé les mêmes articles en même temps, ce qui suggère très fortement qu'il s'agit d'un réseau de robots. De plus, tous ces profils ont été suspendus par Twitter depuis.

Dimitri ne se cache pas d'avoir eu recours à des stratagèmes du genre pour faire mousser ses affaires. Il nous a envoyé un lien vers un site russe où l'on peut acheter des abonnements et des clics sur le marché noir. Pour 500 roubles (10 $ CAN), un utilisateur promet d'ajouter 3000 « vrais abonnés » à toute page Facebook.

Si ça vous intéresse, vous pouvez également faire votre propre propagande à très bon marché.

Dimitri

Justement, le président de la FPJQ s'inquiète aussi que ces sites puissent être utilisés pour faire circuler de fausses nouvelles ou de la propagande. Au moins un des sites de Dimitri a participé à propager, en novembre, une théorie du complot selon laquelle la NASA aurait trafiqué les images de la mission lunaire Apollo 17. Le blogueur américain John Scott-Railton s'insurgeait d'ailleurs que cet article apparaisse dans le fil de Google Actualités (Nouvelle fenêtre). Dimitri affirme que ces fausses nouvelles se glissent par erreur dans ses sites. « Mes rédacteurs ajoutent parfois de nouvelles provenant de sites russes, avec leurs mensonges », reconnaît-il.

Google réagit

Nous avons contacté Google pour savoir pourquoi ces sites pouvaient contenir des publicités de sa plateforme AdSense, et comment ils pouvaient apparaître dans les recherches Google Actualités, alors qu'il s'agit de faux médias.

Le terme est écrit dans la barre de recherche de Google Actualités. Nous voyons la première page de résultats. En bas de l'image, un article du Quebec Telegram, un faux média québécois, apparaît dans les résultats.Agrandir l’imageRésultats de recherche dans Google Actualités en date du 8 décembre pour le terme « harassment climate UN » (harcèlement climat ONU) Photo : Capture d'écran Google

Google a réagi rapidement après avoir été contacté par Radio-Canada. « Nous ne voulons pas de sites qui se représentent de manière inexacte ou qui tentent de tromper les utilisateurs dans notre réseau. Puisque nous avons déterminé que ces sites contreviennent aux politiques de Google Actualités et d'AdSense, nous les avons retirés de Google Actualités et nous avons supprimé leurs comptes AdSense », a répondu Aaron Brindle, chef des communications et des affaires publiques pour Google Canada.

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