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Une réforme du travail au nom de la flexibilité en France

Un homme devant ses multiples écrans d'ordinateur,
Vincent Radé, programmeur d’un simulateur de traitement dentaire dans la petite société HRV, située à Laval, dans La Mayenne. Photo: Radio-Canada / Sylvain Desjardins
Sylvain Desjardins

Une petite révolution se prépare en France. La Loi travail du gouvernement Macron, qui entrera en vigueur en janvier 2018, menace les acquis sociaux et le pouvoir de négociation des syndicats. Dans ce pays connu pour ses grèves à répétition, les effets de cette nouvelle loi seront particulièrement importants pour les PME, qui comptent plus de 70 % des salariés du pays.

Imaginez une salle de classe dans une faculté de médecine. Les étudiants portent un casque de réalité virtuelle et sont plongés dans l’environnement d’une salle de naissance. Un bébé est en souffrance, il y a urgence. L’étudiant doit réagir : stimuler le bébé, lui donner de l’oxygène, prendre sa température… et progresser selon l’état du nouveau-né.

C’est une technique d’apprentissage qui émerge, en France, en Chine et aux États-Unis. Le logiciel hautement sophistiqué qui permet de l'appliquer est conçu par la petite société HRV, située à Laval, dans La Mayenne.

Sept hommes travaillent à leur bureau devant une panoplie d'écrans d'ordinateur.Ingénieurs informaticiens au travail, chez HRV Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

Ici, les 13 jeunes employés sont des « cracks » en informatique. Ils possèdent des diplômes universitaires de haut niveau, ils ont des horaires de travail flexibles et fonctionnent par objectifs, par projets. Ils ne sont pas payés à l’heure. Or, selon la loi du travail actuellement en vigueur en France, ce mode de rémunération est illégal.

« Ça nous donne une liberté intéressante et un sens des responsabilités pour développer des produits qui permettent de pérenniser l’entreprise, dit Vincent Radé, programmeur d’un simulateur de traitement dentaire chez HRV. Parfois, on va traîner un peu le soir pour relever un défi. Mais il n’y a pas d’obligation. »

Avec la nouvelle loi Macron, cette flexibilité sera mise de l’avant. Les conditions de travail pourront varier et seront déterminées par des accords d’entreprise. Plus besoin de respecter les grandes conventions collectives négociées à l’échelle nationale, comme le veut la tradition française. Le patron de HRV, Arnaud Cosson, est ravi.

Le forfait jour est adapté à nos besoins. Ce n’est pas une chaîne de montage, ici. On a besoin de flexibilité. Nos employés sont pilotés par des objectifs. Ce sont des gens qui ont besoin d’autonomie, de souplesse, des gens fortement diplômés qui attendent d’être responsabilisés.

Arnaud Cosson

Dans ce secteur de travail en informatique, les employés talentueux sont grandement recherchés. Cela modifie le rapport de force avec l’employeur, reconnaît-il.

« Comme employeur, j’ai intérêt à ce que mes employés soient heureux. S’ils s’en vont, on ferme la boutique. Donc, la relation est totalement inversée. »

Autre PME, même besoin de flexibilité

Xavier Rolland, président de Neolix, dans un entrepôt avec des machines en arrière-plan.Xavier Rolland, président de Neolix Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

Neolix est une petite entreprise de 15 employés, spécialisée dans la fabrication de forets pour les fraiseuses de dentistes. Ici, les employés travaillent 39 heures par semaine; 35 heures normales et 4 heures supplémentaires. C’est la façon qu’a trouvée le patron, Xavier Rolland, pour obtenir une marge de manœuvre en cas de coup dur ou de baisse du carnet de commandes, par exemple.

Selon la convention collective en vigueur en France pour ce secteur de travail, il est impossible de toucher à l’horaire de base de 35 heures, mais il est possible de réduire les « heures sup ». Le président de Neolix espère que la nouvelle loi va lui permettre de changer ça.

Tout ce qui permet l’adaptabilité à la réalité est favorable à la pérennité de l’entreprise. S’il y a de la flexibilité, on peut moduler le temps de travail. S’il y a un fort ralentissement, le manque de flexibilité peut emporter une entreprise comme la nôtre.

Xavier Rolland

Les employés de Neolix se considèrent bien payés. Ils se disent prêts à réduire leur temps de travail si nécessaire, confirme le technicien Émilien Paul. « Je ne pense pas que tous les employeurs essaient de nous arnaquer. Surtout dans les start-up, comme ici. Le but du chef, c’est tout de même de créer de l’emploi, c’est une fierté pour lui. »

Son collègue, Olivier Duval, abonde dans le même sens. « Ce qui est inquiétant, c’est le chômage. Faut essayer les nouvelles lois… même si ça peut paraître effrayant pour certaines personnes... »

Plus facile de licencier des employés

La nouvelle loi française permettra aussi aux patrons de licencier plus facilement leurs employés. Les indemnisations à verser seront plafonnées, alors qu’auparavant, elles pouvaient, en cas de conflit, être négociées devant un tribunal administratif.

Même si son entreprise est en pleine croissance et qu’il souhaite garder tous ses employés, Xavier Rolland admet que cela pourrait lui faciliter la tâche en cas de conflit.

« S’il y a un désaccord personnel entre un salarié et un dirigeant, oui, la nouvelle loi nous permettra de licencier plus facilement. Ça aussi, ça nous donne plus de flexibilité », explique-t-il.

Les organisations syndicales de France ne partagent pas cet avis. Les nouvelles modalités de licenciement représentent, selon elles, un des principaux dangers de la nouvelle loi.

« Les indemnités en cas de licenciement s’élèveront à un mois de salaire par an d’ancienneté, c’est-à-dire presque gratuit, affirme Sophie Binet, secrétaire générale adjointe de la CGT-cadres. Ça veut dire que tous les jeunes nouveaux salariés, on pourra les sortir de l’entreprise sans aucun motif. Ça nous pose un gros problème, parce que la protection contre le licenciement abusif, c’est la clé de voûte du droit du travail. »

Le cas de CTM Laser

Des employés dans une entreprise de fabrication de pièces de métal.Mélie Chauvinc, Jean-Claude Gagnard et Pierre Gonzales, employés de CTM Laser, entreprise de fabrication de pièces de métal Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

La compagnie CTM Laser est établie en région parisienne depuis une bonne cinquantaine d’années. Après avoir connu des hauts et des bas, cette entreprise est maintenant dirigée par une nouvelle équipe, dont fait partie Joël Tanguy.

Il y a 28 employés, ici. Des « collaborateurs », comme les appelle le directeur. Il souhaite insuffler une nouvelle dynamique dans les relations de travail de sa boîte. Les salaires sont plus élevés que ce que prévoit la convention collective du secteur de la métallurgie. Les salariés ont aussi droit à des primes, des bonus, plusieurs fois par année. Le nouveau patron aimerait modifier tout ça, et la nouvelle loi devrait lui permettre de le faire.

La prime de production, c’est important qu’elle soit expliquée. C’est une prime d’usage… on la tenait pour acquise. Maintenant, il faut qu’elle soit expliquée.

Joël Tanguy, directeur chez CTM Laser

Autrement dit, cette prime, il faudra la mériter. Le directeur souhaiterait aussi modifier les horaires de travail pour augmenter la productivité, au besoin. Encore une fois, le mot-clé est flexibilité. Une notion qui passe moins bien chez les employés de CTM.

« Ce qu’on a, c’est acquis. On ne touchera pas à nos acquis, lance Pierre Gonzalès, délégué des salariés. Les primes à Noël et en avril, si on nous les enlève du jour au lendemain, ça va pas le faire! »

De son côté, Jean-Claude Gagnard, 50 ans, travaille chez CTM depuis 11 ans. Il est d'accord avec l'idée de faire des changements, mais reste sceptique devant cette nouvelle loi. « Il peut y avoir des abus, ça m’inquiète un peu. Mais c’est normal de revoir les lois. Ce que fait Macron, c’est pas trop mal. L’esprit, c’est de faire bouger tout ça », dit-il.

La cadette du groupe, Mélie Chauvinc, vient d’arriver dans l’entreprise. La soudeuse de 22 ans est la seule fille dans l’usine. Très motivée, elle aspire à évoluer, mais elle ne cache pas son inquiétude. « Cette loi travail, pour les jeunes, elle fait un peu peur. On ne sait plus si on aura droit à la retraite comme les plus vieux. Je veux aussi avoir des enfants, un jour. »

Le Code du travail prévoit 16 semaines de congé de maternité, mais la jeune soudeuse s'inquiète. « On ne sait pas trop si ça va durer. Il y a encore des inégalités homme-femme en 2017. C’est dommage. »

Le reportage de Sylvain Desjardins sera diffusé à l'émission Désautels le dimanche, le 26 novembre, de 10 h à 12 h.

Choisir son interlocuteur dans une négociation

La nouvelle Loi travail permettra également aux patrons d’entreprises de moins de 50 employés de choisir eux-mêmes le délégué du personnel avec lequel ils vont négocier. Or, les syndicats ne représentent que 11 % de l’ensemble de la main-d’œuvre en France. Il s'agit d'une situation inquiétante pour Rémi Bourguignon, maître de conférences et spécialiste du syndicalisme et du dialogue social à Paris-Sorbonne.

« Si, aujourd’hui, la négociation se passe sans les organisations syndicales, le danger, c’est d’avoir des gens qui ne sont pas en capacité de négocier. »

Mais il renvoie la balle aux organisations syndicales françaises, qu’il juge élitistes.

« Cette réforme s’adresse aussi aux échecs du syndicalisme des dernières années, puisque ces organisations n’ont pas su s’implanter dans les petites entreprises. Ils sont renvoyés à leurs propres difficultés de ce point de vue-là, et quand on va dans ces entreprises où il y en a, on se rend compte d’une vraie faiblesse des délégués syndicaux, pas assez formés, accompagnés. Il y a une vraie faiblesse des organisations syndicales dans les petites et moyennes entreprises », affirme-t-il.

Le taux de chômage se maintient au-dessus de 10 % depuis 2015 en France. Il est supérieur à 8 % depuis plus de 30 ans. Le principal objectif sous-jacent à cette grande réforme des relations de travail est de parvenir à faire baisser ce taux, comme l’ont fait les voisins allemands au début des années 2000, avec une augmentation marquée de la précarisation des emplois.

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