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Les femmes, le métal et le progressif : les négligés du Temple de la renommée du rock and roll

Annie Lennox et Dave Stewart du groupe Eurythmics sont sur scène
Annie Lennox et Dave Stewart du groupe Eurythmics Photo: Associated Press / Zach Cordner
Philippe Rezzonico

Le Temple de la renommée du rock and roll fera connaître, en décembre, l'identité de ses nouveaux membres qui seront officiellement intronisés en 2018. En toute objectivité, ce n'est pas le résultat du vote qui retient l'attention cette année, mais plutôt les noms qui figurent sur le bulletin.

Depuis sa création et la première intronisation en 1986, le musée américain a soulevé maintes controverses. Or, cette année, on a l’impression que le comité de sélection tente de faire du rattrapage et de se faire pardonner ses oublis. Analyse.

La sous-représentation féminine

Il y a actuellement 317 individus ou groupes intronisés au Temple de la renommée dans les diverses catégories (artistes, musiciens, premières influences, etc.), mais seulement 38 femmes y figurent, ce qui représente 11,9 % de la représentation totale. Sous-représentées, les femmes? Plutôt, oui.

Parmi les 19 noms inscrits sur le bulletin de vote cette année, 9 y apparaissent pour une première fois. Excluons d’emblée ceux de Radiohead et de Rage Against the Machine qui y figurent à leur première année d’admissibilité. On remarque ensuite que plus de la moitié des autres nominations de première année (quatre sur sept) sont celles de femmes ou de groupes où figurent des femmes.

Temple de la renommée du rock and roll à Cleveland en 2016Le Temple de la renommée du rock and roll Photo : Associated Press / Beth J. Harpaz

Ainsi, Kate Bush, Nina Simone, Sister Rosetta Tharpe et les Eurythmics (Annie Lennox et Dave Stewart) sont en lice pour une première fois. Ce qui est fascinant, c’est de voir depuis combien de temps ces femmes et ce duo auraient pu figurer sur les bulletins de vote. Il faut savoir que l’on est admissible au Temple de la renommée 25 ans après la date de son premier enregistrement sonore commercial, peu importe le format.

Or, le duo formé de Lennox et de Stewart est admissible depuis plus d’une décennie (2006), Bush l’est depuis 14 ans (2003), Simone, depuis 1983, et Sister Rosetta Tharpe, qui a tracé la voie à toutes les Wanda Jackson, Tina Turner et Janis Joplin de ce monde, était qualifiée plus de 20 ans avant la naissance du musée américain de la musique. Sister Rosetta Tharpe a commencé sa carrière dans les années 1930.

La chanteuse et guitariste américaine Sister Rosetta TharpeSister Rosetta Tharpe Photo : Getty Images / Chris Ware

Ce n’est pas d’hier que les femmes sont la cinquième roue du carrosse au Temple de la renommée. Un coup d’œil sur les années d’intronisation de quelques-unes des plus grandes artistes du 20e siècle est révélateur.

Si Aretha Franklin (1987), Madonna (2008) et les Supremes de Diana Ross (1988), notamment, ont bel et bien été intronisées dès leur première année d’admissibilité, ça n’a pas été le cas pour Tina Turner (avec Ike Turner, 1991), Etta James (1993), Dusty Springfield (1999), Brenda Lee (2002), Patti Smith (2007), The Ronettes (2007), Wanda Jackson (2008) et Heart (2013), pour ne nommer que celles-là.

La chanteuse Madonna parle dans un micro sur une scèneMadonna (et Justin Timberlake) lors de son intronisation au Temple de la renommée du rock and roll en 2008 Photo : Associated Press / Jason DeCrow

Toutes se qualifiaient pour une intronisation bien plus hâtive. Dans les faits, plus de 80 % des femmes élues au Temple de la renommée l’ont été bien après leur première année d’admissibilité.

Il est important de noter que nombre d’artistes et de groupes exclusivement masculins ont vécu la même chose. Lors des 10 premières années de vote (de 1986 à 1995), tous ceux ayant commencé leur carrière depuis les années 1950 jusqu’en 1970 étaient qualifiés. Et même avec 10 intronisés par année, certains grands noms ont dû patienter quelques années. C’est compréhensible. Mais cette tendance se révèle nettement plus marquée chez les femmes.

Ségrégation musicale?

Cela dit, cette mémoire sélective ne s’applique pas qu’aux genres masculin et féminin, mais aussi aux genres musicaux. Je suis de ceux qui voient d’un très bon œil les intronisations d’artistes issus d’autres univers que celui du rock and roll. Après tout, le Temple a été créé quand le rock était le genre musical dominant, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Dès la première intronisation, les artistes clairement liés au rock and roll (Elvis Presley, Chuck Berry, Fats Domino, Little Richard, Jerry Lee Lewis, Buddy Holly) côtoyaient un duo d’inspiration folk (The Everly Brothers) et les légendes de la soul (Ray Charles, Sam Cooke, James Brown). Des artistes issus du blues (Muddy Waters, B.B. King, Albert King), du gospel (The Staple Singers, Mahalia Jackson) et du jazz (Billie Holiday) ont fait leur entrée au Temple par la suite, la plupart dans la catégorie des premières influences.

Donna Summer chante sur scèneDonna Summer Photo : Associated Press / John McConnico

Donc, il n’y a pas de problème à voir des artistes émanant de l’univers du disco (Donna Summer) ou du rap et du hip-hop (Run D.M.C., Tupac Shakur) faire leur entrée au musée américain de la musique. Mais peut-être pas au détriment de vedettes dont l’essence vient des racines du rock and roll.

Le métal oublié

Encore à ce jour, Black Sabbath et Metallica sont les seuls groupes véritablement issus du métal à être admis au Temple. On peut ajouter le précurseur qu'a été Deep Purple à ce duo sélect, même si le groupe a été admis en 2016, soit 23 ans après sa première année d’admissibilité. Et peut-être Kiss, si ça vous chante. Moi pas.

Ozzy Osbourne, Bill Ward, Tony Iommi et Geezer Butler de Black Sabbath posent pour les photographes de lors de leur intronisation au Temple de la renommée du rock and roll en 2006Les membres de Black Sabbath lors de leur intronisation au Temple de la renommée du rock and roll en 2006 Photo : Associated Press / STUART RAMSON

Judas Priest a droit, cette année, à sa première nomination. Dire que ça vient un peu tard est un euphémisme. Mais la bande à Rob Halford doit peut-être se considérer comme chanceuse. Après tout, Iron Maiden, Mötorhead et Thin Lizzy ne sont pas au Temple non plus, ce qui est incompréhensible quand on scrute l’apport et l’influence de ces groupes sur les générations actuelles. Mesurez l’ironie : Lemmy Kilmister, le leader de Mötorhead, n’est pas au Temple de la renommée du rock and roll, mais Abba s’y trouve depuis 2010…

Doit-on y voir un certain chauvinisme américain plutôt qu’une incapacité à honorer le genre musical qui est le prolongement naturel du rock et du hard rock? N’oublions pas que Iron Maiden et Mötorhead viennent de Londres. Et que Thin Lizzy a vu le jour à Dublin. Même les gars de U2 admettraient que Thin Lizzy aurait dû entrer au Temple avant eux.

Outre Judas Priest, originaire de Birmingham, un autre nommé de 2018 vient de cette ville d’Angleterre : The Moody Blues. Le groupe verse dans le rock progressif plutôt que le métal, mais curieusement, eux aussi en sont à une toute première nomination après 28 ans d’admissibilité (1989).

Le groupe The Moody Blues sur scène en 2012The Moody Blues Photo : Associated Press / HARRY SCULL JR

Notons au passage que le rock progressif n’est pas le genre le plus représenté non plus. Genesis (2010) y est arrivé sur le tard, et King Crimson, Emerson Lake and Palmer, Jethro Tull et Gentle Giant attendent toujours l’appel du Temple.

Finalement, peu importe de quelle façon on analyse la logique du comité de sélection et le vote de ses quelque 900 membres, force est d’admettre que le Temple de la renommée a une mémoire très sélective.

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