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Où la violence conjugale fait-elle le plus de victimes?

Ximena Sampson

Près d'une femme sur trois dans le monde a déjà subi de la violence physique ou sexuelle de la part de son partenaire intime. En changeant les lois et les mentalités, les choses pourraient s'améliorer.

C’est en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud-Est qu’on trouve les pourcentages les plus élevés de violence conjugale. Dans ces régions, ce sont environ 37 % des femmes qui subissent de la violence aux mains de leur conjoint, avec des sommets atteignant 78 % dans certains pays d’Afrique centrale.


La violence conjugale dans le monde

Carte du monde

Plus la couleur est foncée, plus le taux de violence conjugale est élevé (en jaune, 6 %, en rouge, plus de 70 % ont subi de la violence physique ou sexuelle de la part d'un partenaire intime au cours de leur vie.)

Photo : Radio-Canada

Sources : ONU et OCDE

La version originale de ce document a été modifiée. Pour des raisons techniques, la version interactive de la carte n'est plus disponible.


On observe également des taux très importants dans certains pays andins et en Asie du Sud. Et même dans des pays à revenus élevés, le quart des femmes ont déjà été battues par leur compagnon.

« La violence à l’égard des femmes, c’est partout, dans les pays développés comme dans les pays sous-développés », constate Papa Seck, chef statisticien à ONU Femmes. « C’est un phénomène global. »

Le 25 novembre est la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes.

Il n’existe pas de données sur la violence à l’égard des femmes pour plusieurs pays du monde. Mais cette absence d’information est éloquente.

« Dans les pays du Golfe ou de l’Afrique du Nord, le sujet est toujours tabou, soutient M. Seck. Le fait qu’il n’y ait pas de données, ça en dit beaucoup. »

Là où on dispose de données, il faut aussi savoir que celles-ci peuvent ne pas être fidèles à la réalité.

« La prévalence de la violence contre les femmes est difficile à mesurer méthodologiquement », affirme Alessandra Guedes, conseillère régionale sur la violence familiale à l’Organisation mondiale de la santé (OMS). « Elles peuvent ne pas vouloir en parler – par honte ou par crainte de représailles. »

Il est très probable que ces estimations soient inférieures à la prévalence réelle.

Alessandra Guedes, conseillère régionale sur la violence familiale à l’OMS

Une opinion que partage Manon Monastesse, directrice générale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes du Québec. « Même nous, dans notre réseau, on ne rejoint pas toutes les femmes victimes de violence conjugale », dit-elle. Les statistiques, ajoute-t-elle, sont « très en deçà de la réalité ».

Gros plan en noir et blanc d'une jeune femme souriante.

Manifestation en souvenir de Valeria Sosa, assassinée par son mari policier, en Uruguay.

Photo : Getty Images / PABLO PORCIUNCULA

Selon Statistique Canada, 70 % des actes de violence conjugale ne sont pas déclarés à la police. Cela explique peut-être les bas taux du Canada, bien inférieurs à ceux des pays scandinaves, par exemple, une région du monde considérée comme à l’avant-garde en ce qui concerne la situation des femmes.

C’est que les Scandinaves, elles, n’hésitent pas à dénoncer les atteintes à leurs droits, pense Louise Langevin, professeure à la Faculté de droit de l'Université Laval.

Ce que les statistiques démontrent, c’est que dans ces pays-là, les femmes dénoncent; elles sont crues, et le système de justice intervient.

Louise Langevin, professeure à la Faculté de droit de l'Université Laval.

Les actes de violence physique les plus fréquents sont les gifles, les coups de poing et de pied, les bousculades, les secousses, les brûlures, les menaces de mort et les tentatives d’étranglement.

En fait, la très grande majorité de la violence physique et sexuelle que subissent les femmes dans le monde émane de leur partenaire intime.

On voit une pancarte sur laquelle apparaît une femme nue avec un oeil au beurre noir.  À côté est écrit : qu'est-ce qui vous choque le plus?

Des manifestants réclament que le gouvernement libanais adopte une loi contre la violence conjugale, le 1er avril 2014, à Beyrouth.

Photo : Getty Images / JOSEPH EID

En ce qui concerne les meurtres, on estime qu’environ 38 % des femmes assassinées dans le monde le sont par leur conjoint ou ex-conjoint. Pour les hommes, on parle de 6 %.

Au Canada, 84 personnes ont perdu la vie en 2015 aux mains de leur compagnon, dont 70 femmes. Selon les données de Statistique Canada, 80 % des victimes de la violence conjugale sont des femmes.

Changer les mentalités… et les lois

Qu’est-ce qui explique qu’on trouve encore des comportements violents dans nos sociétés?

« La violence conjugale, ce sont des rapports de domination; des rapports de pouvoir des hommes sur les femmes, qui s’inscrivent dans les structures de la société patriarcale », affirme Manon Monastesse. « La violence conjugale s’inscrit dans ce continuum. »

Quand on est dans une relation égalitaire, c’est presque impossible qu’il y ait de la violence.

Manon Monastesse, directrice générale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes du Québec

« Dans les pays à revenus élevés, cette violence n’est pas acceptée, rapporte Alessandra Guedes, alors que dans les pays à bas revenus, il y a de hauts niveaux d’acceptabilité – y compris parmi les femmes. »

Une femme se tient la tête dans les mains tandis qu'une infirmière soigne sa blessure.

Paulin Louis reçoit de l’aide à l’hôpital après avoir été attaquée par son partenaire avec une pierre dans une rue de Port-au-Prince. Elle a décidé de ne pas déposer d'accusations.

Photo : Getty Images / ROBERTO SCHMIDT

Maïmouna Dioncounda Dembélé, responsable au Mali de la prévention des violences basées sur le genre dans le cadre du projet Justice Prévention Réconciliation (JUPREC) (mis en œuvre par le Centre d'étude et de coopération internationale [CECI]), Avocats sans frontières Canada et l'École nationale d'administration publique, le constate quotidiennement.

« Si une femme se dérobe aux tâches qu’on considère comme obligatoires, telles que la cuisine, le ménage, les soins aux enfants ou les relations sexuelles, les gens trouvent normal qu’elle se fasse frapper », soutient-elle.

Dans les tribunes téléphoniques à la radio, raconte-t-elle, « quand une femme dit qu’elle est violentée, la première chose qu’on demande, c’est ce qu’elle a fait pour le mériter ».

Une question de perceptions

Selon les données compilées par les Nations unies, dans la plupart des pays où le taux de violence conjugale est élevé, l’acceptabilité de cette violence est très importante aussi.

Ainsi, au Mali, 76,3 % des femmes considèrent qu’il est justifié pour un homme de battre son épouse s’il estime qu’elle néglige les soins aux enfants, si elle est sortie sans le lui dire ou si elle refuse d’avoir des relations sexuelles, entre autres.

Les taux varient selon les pays, mais dépassent 50 % dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. Ils sont beaucoup moins élevés en Asie et en Amérique latine, mais ils y frôlent encore 15 %.

Cette perception que la violence conjugale peut être justifiée dissuade les femmes de demander de l’aide et fait également que les proches sont moins portés à venir à leur secours.

Les photos d'une cinquantaine de femmes sont accrochés à un grillage avec des fils violets

Des photos de femmes assassinées sont exposées sur un mur pour protester contre la violence faite aux femmes, à Ankara, en Turquie, le 6 mars 2015.

Photo : Getty Images / ADEM ALTAN

La seule façon de changer les mentalités et les comportements est d'effectuer un travail d’éducation sur le terrain, explique Mme Dembélé. Son organisme aide ainsi à former des « facilitateurs communautaires » qui portent le message, préparent des activités de sensibilisation et aident à déconstruire les stéréotypes.

Leur travail cible les jeunes, pour leur montrer dès l’école ce que sont les relations égalitaires, mais aussi les couples, dans des « écoles de maris » (où les époux peuvent notamment discuter de l’importance de la communication conjugale).

Un travail de longue haleine

En parallèle, l’organisme œuvre à mettre en place des modifications législatives, explique Maïmouna Dioncounda Dembélé. « Au Mali, les violences conjugales sont considérées comme quelque chose qui doit être géré en famille, précise-t-elle. Ça échappe au contrôle de l’État : on ne mène pas son mari devant la justice. »

Ainsi, si les femmes violentées sont prêtes à se confier aux intervenantes, à peine 20 % d’entre elles osent déposer une plainte en bonne et due forme. « Elles regrettent et raccrochent le téléphone », conclut-elle.

Le grand défi avec la violence conjugale, c’est de faire reconnaître que c’est un crime et non une affaire privée.

Louise Langevin, professeure à la Faculté de droit de l'Université Laval

L’État a un rôle à jouer pour interdire ces comportements et assurer une protection aux victimes, insiste Mme Langevin. Cela passe par la formation d’un appareil policier et judiciaire adéquat. « Si votre corps policier n’est pas formé à la violence conjugale, s’il ne croit pas les femmes, s’il considère que ce n’est pas grave de battre sa conjointe, ce comportement ne sera pas criminalisé. »

Une longue route

Mumtaz Bibi, défigurée par l'acide, attend avec son fils à l'hôpital de Rawalpindi.

Mumtaz Bibi, 35 ans, et son fils Moazam Raza, 6 ans, ont tous deux subi une attaque à l’acide.

Photo : Getty Images / BEHROUZ MEHRI

Si la violence conjugale est aujourd’hui reconnue comme un crime dans les pays occidentaux, la route a été longue.

Et jusqu’à tout récemment, cette violence exercée par un partenaire intime n’était même pas reconnue comme une atteinte aux droits fondamentaux des femmes, rappelle Rasha Moumneh, du Centre pour le leadership global des femmes de l’Université du New Jersey. Celui-ci est à l’origine d'une campagne de 16 jours d’activisme contre la violence faite aux femmes, du 25 novembre au 10 décembre.

La campagne a vu le jour en 1991, raconte-t-elle, pour réclamer que les droits des femmes soient reconnus comme des droits fondamentaux. Cette reconnaissance est maintenant obtenue, mais d’autres combats restent à mener.

« Les changements de normes et des rôles de genre prennent du temps, mais sont faisables », croit Alessandra Guedes. C’est surtout une question de volonté politique et de moyens financiers.

S’il y avait un autre problème de santé publique, [par exemple] une maladie comme la malaria, qui touchait 3 femmes sur 10 dans le monde, la réaction serait immédiate.

Alessandra Guedes, conseillère régionale sur la violence familiale à l’Organisation mondiale de la santé

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