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Franchir la frontière canadienne en français : un défi

L'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC)
L'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) Photo: La Presse canadienne / Adrian Wyld
Radio-Canada

Attente plus longue, processus complexe et absence d'agents bilingues, de nombreux francophones sont déçus à leur retour d'un séjour à l'étranger lorsqu'ils veulent être servis en français aux douanes canadiennes. Au Commissariat aux langues officielles, le nombre de plaintes contre l'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a presque doublé en deux ans.


Un texte de Colin Côté-Paulette

Au plus important passage frontalier du Canada, à Windsor, en Ontario, il y a 500 agents, mais un seul guichet pour le service bilingue destiné aux deux points d’entrée desservant le public : le pont Ambassador et le tunnel Windsor-Détroit.

C’est pourtant le lien transfrontalier le plus achalandé du pays. Environ 4,2 millions de véhicules l’ont traversé en 2015, sans compter les camions de marchandises.

« Je suis un peu têtu, j’essaie toujours de prendre la file bilingue et de me faire servir en français. Je dirais que quatre fois sur cinq, c’est difficile », explique Dylan Orr, un francophone qui a grandi à Tecumseh, en banlieue de Windsor.

« La personne dit toujours : "Bonjour/Hello", mais c’est très rare qu’elle peut avoir une conversation en français, et on s’entend que ce ne sont pas des questions compliquées, aux douanes. »

Le jeune homme raconte que ce problème ne date pas d’hier. Son grand-père était soudeur à Détroit et traversait la frontière tous les jours. Il arrivait très rarement à se faire servir en français.

Il était extrêmement découragé, ça le dépassait et il ne s'obstinait plus.

Dylan Orr, à propos de son grand-père

M. Orr dit qu’à chaque fois, on lui demande si ça le dérange de se faire servir en anglais. Il accepte toujours.

« C’est juste plus facile, tu ne veux pas rester longtemps à la frontière. Ce n’est pas un drame, mais on se dit toujours : "Peut-on avoir au moins une ou deux personnes qui parlent français, en rotation?" » résume-t-il.

Dylan Orr n’a jamais porté plainte.

Dessin sur lequel on voit six files, avec un seul guichet où le douanier parle français. Agrandir l’imageIl existe un débalancement entre le nombre de guichets bilingues et ceux anglophones dans les postes frontaliers canadiens. Photo : Radio-Canada / Chantal Mainville

Hausse des plaintes

Dans l'ensemble du pays, le Commissariat aux langues officielles a reçu 85 plaintes contre l’ASFC cette année. On ne sait pas encore combien d’entre elles sont recevables, mais si on compare ce chiffre à celui des années précédentes, on remarque une certaine croissance.

De son côté, l’ASFC a reçu depuis janvier 19 plaintes relatives à la Loi. Celles-ci touchent les communications et les services au public. Presque toutes (18) sont liées à la langue française : 14 touchaient des postes frontaliers de l'Ontario.

« L’AFSC fait partie des institutions fédérales pour lesquelles on reçoit le plus de plaintes, mais ce n’est pas anormal pour une institution qui traite directement avec le citoyen », commente la commissaire aux langues officielles par intérim Ghislaine Saikaley.

En 2015, le Commissariat a effectué une vérification (Nouvelle fenêtre) à l’agence des services frontaliers.

« L’ASFC ne compte pas suffisamment d’employés bilingues pour assurer ses services dans les deux langues officielles en tout temps, lorsque cela est nécessaire », peut-on y lire.

Huit recommandations ont été émises. Un rapport devrait être publié l’an prochain pour indiquer si l’ASFC s’est améliorée.

On remarque quand même une bonne volonté de la haute direction. Je vois certains progrès, dont les bornes automatisées qu’ils ont mises dans certains aéroports. Elles permettent aux voyageurs d’avoir leurs services dans leur langue.

Ghislaine Saikaley, Commissaire aux langues officielles par intérim
Dessin d'un homme au volant anxieux et en sueur. Agrandir l’imageSe faire questionner dans une autre langue que sa langue maternelle aux douanes peut être stressant pour les voyageurs. Photo : Radio-Canada / Chantal Mainville

Être fouillé « in English  »

De simples questions en anglais sont tolérées par certains francophones. Mais le niveau de stress peut augmenter si une deuxième inspection est nécessaire et qu'elle ne se fait pas dans la langue maternelle du voyageur.

En 2015, l'ambulancier Mathieu Otis passe quelques heures aux États-Unis pour y effectuer des achats. Il revient par le poste douanier de Cornwall, en Ontario.

Dans la file pour le poste bilingue, on lui répond en anglais. M. Otis demande d'obtenir des services en français.

L'agent bilingue lui demande d’aller payer ses taxes à l’intérieur. Au moment de payer, M. Otis se fait accueillir par un agent unilingue anglophone. Il réitère sa demande d’être servi en français.

« Son langage corporel m’indique qu’il n’est pas trop content, mais il acquiesce à la demande et quelqu’un vient me servir en français au comptoir », raconte M. Otis.

Environ 20 % de la population de Cornwall est francophone. Je n’arrive pas à comprendre qu’on ne puisse pas mieux servir la communauté francophone

Mathieu Otis

Après avoir payé ses frais et taxes, M. Otis est à nouveau approché par l'agent unilingue, qui lui indique que son véhicule sera fouillé.

L’ambulancier obtempère. Deux agentes unilingues anglophones viennent le rejoindre pour effectuer la fouille. M. Otis demande une fois de plus à être servi en français.

« Déjà que les gens sont stressés de passer les douanes, même si on n'a absolument rien à se reprocher, le fait qu’ils soient plusieurs et que je doive demander [d'obtenir des services en français] à trois reprises, ça devient un peu intimidant. On sait qu’ils peuvent te faire "niaiser" aux douanes. »

Je me suis senti humilié; c’était comme si j’étais un citoyen de deuxième classe.

Mathieu Otis
Dessin d'un automobiliste qui essaie de parler en français à un douanier qui répond en anglais. Agrandir l’imageMalgré le traditionnel «Hello, bonjour» des douaniers en guise d'accueil, seulement un tiers des agents de l'ASFC sont bilingues. Photo : Radio-Canada / Chantal Mainville

Manque d’agents bilingues

Un tiers des agents de douanes, soit 1739 agents, sont bilingues au pays.

Un nombre insuffisant, selon le président national du Syndicat des Douanes et de l’Immigration (SDI) Jean-Pierre Fortin.

« Le manque chronique de personnel depuis deux ou trois ans fait en sorte que partout au Canada, on travaille avec des effectifs réduits. Par ricochet, le service en français et le manque de personnel bilingue écopent », dit-il.

D’après lui, les conditions de travail des agents, sans convention collective depuis trois ans, ne favorisent pas le recrutement.

Les agents qui sont bilingues reçoivent une prime annuelle imposable de 800 $.

« Le montant n’a pas augmenté depuis 30 ans. Au privé, c’est entre 1500 et 2000 $ de plus pour trouver des gens parfaitement bilingues », souligne M. Fortin.

L’ASFC dit promouvoir le recrutement d’agents bilingues.

« Nous avons mis en œuvre une stratégie de recrutement ciblée pour promouvoir les postes bilingues en première ligne. En 2016-2017, l’ASFC a participé à 63 activités de sensibilisation destinées à des communautés bilingues », indique un porte-parole de l’institution fédérale.

Ces activités auraient eu lieu à La Cité collégiale, au Cégep Ahunstic, au Carrefour St-Georges et au Cégep de Rimouski, notamment.

M. Fortin soutient aussi que les budgets de formation en langues secondes ont diminué dans les dernières années.

Assimilation tranquille

Pour certains, la difficile prestation des services de l’ASFC en français contribue à l’assimilation au Canada.

Gilles LeVasseur, professeur de gestion et de droit à l’Université d’Ottawa, croit que l’absence de visibilité d’une des langues officielles dans les institutions publiques peut avoir un impact à long terme.

« Les individus ont tendance à moins vouloir utiliser la langue et, par conséquent, ça a un effet sur les prochaines générations qui elles aussi ne voient pas l’utilité de la langue », estime le Franco-Ontarien.

Cette notion d’être servi dans les deux langues officielles a une conséquence à long terme sur toute la perception qu’on a de vouloir apprendre l’autre langue, ce qui amène ce cycle d’assimilation.

Gilles LeVasseur, professeur de gestion et de droit à l'Université d'Ottawa

Une réalité que beaucoup de francophones en milieu minoritaire au Canada acceptent malgré eux, comme Dylan Orr.

« C’était quelque chose de normal pour nous, que tout ce qui était officiel se faisait en anglais. Il y a un petit pincement qui dit : "C’est plate, j’aurais aimé ça, me faire servir dans ma langue" », dit-il.

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