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Ottawa en mission pour empêcher un nouvel afflux de demandeurs d’asile haïtiens

Une famille de demandeurs d'asile traverse la frontière canadienne.

Des demandeurs d'asile franchissent chaque jour la frontière canadienne illégalement par le chemin Roxham, près de Hemmingford, au Québec.

Photo : La Presse canadienne

Radio-Canada

Le député fédéral Emmanuel Dubourg rencontrera mardi divers organismes de la communauté haïtienne de New York, dans le cadre d'une nouvelle offensive visant à empêcher un afflux de demandeurs d'asile haïtiens semblable à celui survenu l'été dernier au Québec. L'optimisme du ministre quant aux chances de succès de sa mission n'est toutefois pas partagé par tous.

La crainte d’un nouvel exode a été ravivée lundi, après que l’administration Trump eut annoncé la fin d’un programme temporaire qui a permis à près de 60 000 Haïtiens de résider et de travailler aux États-Unis après le violent séisme qui a secoué le pays en janvier 2010. Dès juillet 2019, ils seront tous sujets à être déportés en Haïti.

En entrevue à Radio-Canada, le député libéral de Bourassa, lui-même d’origine haïtienne, a précisé qu’il donnera des entrevues à la radio, qu'il rencontrera des élus d’origine haïtienne de la région, et qu’il discutera avec les membres d’une association d’avocats d’origine haïtienne et un regroupement de femmes haïtiennes.

« Je vais dire aux gens que tenter de passer la frontière entre les points d’entrée, ça ne leur donne pas un laissez-passer pour entrer au Canada. Je vais leur parler des façons légales de faire pour entrer au Canada. Et aussi répondre à leurs questions. Leur dire les conditions pour demander l’asile au Canada », a-t-il fait valoir.

C’est important que ces gens-là sachent que, avant de prendre une décision de venir au Canada, ils doivent être au courant des conséquences et des risques. C’est de leur dire aussi que nous avons un système d’immigration assez robuste. Il y a des lois ici qu’on doit respecter.

Emmanuel Dubourg

Même si la seule annonce d’une fin possible du programme américain a déjà poussé des milliers d’Haïtiens à franchir la frontière canado-américaine, Emmanuel Dubourg n’est pas d’avis que ces voyages ne sont qu’un coup d’épée dans l’eau.

« Je ne suis pas de cet avis-là. La dernière fois que je suis allé à Miami, c’était à la fin du mois d’août. À l’époque, on avait des pics de jusqu’à 500 personnes [par jour] à la frontière, et suite à ce voyage, ça a tombé à moins d’une centaine à la frontière. Environ 50 personnes. Et les Haïtiens, qui étaient en majorité, ne l’étaient plus », a-t-il estimé.

Selon M. Dubourg, environ 10 % des demandes d’asile déposées cet été seront jugées admissibles, ce qui prouve qu’il est difficile de répondre aux exigences du gouvernement, mais aussi qu’il est possible, dans certains cas, d’être accepté.

« Donc, nous, ce qu’on dit, c’est que si ces gens-là sont persécutés, sont exposés à des dangers de mort, le Canada est prêt à les accueillir », a-t-il résumé. « Si toutefois ils ne respectent pas les conditions [d’accueil], le Canada n’aura pas d’autre choix que de les retourner, non pas aux États-Unis, mais dans leur pays d’origine. »

Les douaniers demandent plus de ressources

Un demandeur d'asile et un agent de la GRC à la frontière canado-américaine.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un demandeur d'asile interrogé par un agent de la GRC à la frontière canado-américaine

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Le président du Syndicat des douanes et de l'immigration, Jean-Pierre Fortin, presse néanmoins le gouvernement Trudeau de se préparer à une nouvelle « vague » de demandeurs d’asile à la frontière. Il croit toutefois que cela se produira « progressivement », une fois l’hiver terminé.

On risque d’être fort occupés au cours des deux trois prochaines années, et j’espère qu’on va avoir une planification adéquate.

Jean-Pierre Fortin

« Le bon côté des choses, c’est que l’Agence des services frontaliers [ASFC] peut se préparer à l’avance [à] ce coup-là; il y a des sursis qui ont été donnés », a-t-il fait valoir dans une entrevue accordée à Radio-Canada.

Malgré la situation constatée à la frontière l’été dernier, « il n’y a toujours pas eu de nouvelles ressources qui ont été affectées à l'ASFC », dit-il. « Et pour faire face à cette demande-là, il va falloir augmenter les ressources de façon substantielle ».

M. Fortin rappelle que le système d’immigration canadien est déjà « embourbé » à l’heure actuelle, et que la situation va empirer si rien n’est fait.

« Habituellement, au bout de 60 jours, il y a un commissaire qui statue sur la demande [de statut de réfugié], dans le meilleur des mondes. Mais à l’heure actuelle, dans le système informatique, toutes les demandes sont bloquées à partir du 1er juin. C’est-à-dire que le côté canadien a perdu le contrôle à cause de la demande des demandeurs d’asile de l’été dernier », assène-t-il.

Y aura-t-il une nouvelle vague ou non?

Dans la communauté haïtienne, tous ne s’entendent pas sur ce qui se produira dans les prochains mois. Certains ne croient pas à un nouvel afflux de demandeurs d’asile.

« C’est sûr qu’il va y en avoir quelques-uns », croit Ernest Jean-Pierre, avocat et directeur de CPAM, la station de radio ethnique de langue française à Montréal. « Mais la commotion qu’on a connue au mois de juillet dernier devrait être beaucoup moindre, étant donné la campagne [gouvernementale] qui a été mise en branle et qui a donné quand même quelques résultats. »

Selon M. Jean-Pierre, les informations avançant que le Canada déroulait le tapis rouge pour des étrangers ont été corrigées. « On voit aussi les résultats de ceux qui ont pu entrer au Canada. Les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous. [Ce sont] donc autant de facteurs qui devraient décourager l’exode vers le Canada. »

Reste à voir si elles ne referont pas surface, toutefois. Emmanuel Dubourg a lui-même admis lundi avoir entendu de nouvelles informations diffusées par un média haïtien laissant croire erronément que le Canada ouvrait ses portes aux immigrants. Il a expliqué avoir appelé le média, après avoir réalisé que l'article en question avait été partagé des centaines de fois sur Facebook.

« Je ne sais pas s’il va y avoir une deuxième vague, ou si les gens qui devaient prendre une décision l’ont déjà prise » s’interroge pour sa part Marjorie Villefranche, directrice générale de La Maison d'Haïti, à Montréal. « Il faut s’attendre à tout, en fait. »

On ne peut pas s’attendre à un déferlement de 60 000 personnes non plus; certaines personnes ont peut-être pris d’autres décisions, d’autres vont attendre. Il faudra voir comment les choses vont se passer.

Marjorie Villefranche

Pour elle comme pour M. Jean-Pierre, une chose est toutefois très claire : les Haïtiens touchés par la fin annoncée du programme américain n’ont aucune envie de retourner en Haïti.

« Sans aucune mesure d’accompagnement, et [étant donné] l’incapacité d’Haïti à protéger ses citoyens, c’est clair que les gens ne veulent pas rentrer en Haïti », assure Mme Villefranche.

« Retourner en Haïti va être extrêmement difficile pour eux », admet M. Jean-Pierre. Ils devront « faire avec les moyens du bord. »

Un triste sort

Le rédacteur en chef de la radio CPAM, Pierre Emmanuel, n’hésite pas pour sa part à parler d’un « drame effrayant » qui se prépare pour tous les Haïtiens susceptibles d'être renvoyés dans leur pays d'origine.

« Il y a des milliers d’enfants qui sont nés aux États-Unis qui sont concernés par cette mesure. Il y beaucoup d’autres choses qu'il faudrait considérer : des gens qui se sont constitué une vie, qui se sont acheté des maisons, par exemple », souligne-t-il. « C’est ce sentiment de sauve-qui-peut qu’on avait senti l’été dernier et qui avait provoqué cette affluence à la frontière. »

Le porte-parole du Comité d’action des personnes sans statut, Frantz André, pourfend pour sa part la décision du gouvernement américain qui, à l’instar du gouvernement canadien, estime désormais que des Haïtiens arrivés après le tremblement de terre peuvent retourner chez eux.

« Haïti est loin d’être un pays sûr ou sécuritaire, comme on le déclare. D’ailleurs, sur les sites d’immigration du Canada ou celui des États-Unis, il y a une mise en garde pour les ressortissants canadiens ou américains de faire attention quand ils vont en Haïti, parce qu’il y a trop de violence, ils sont exposés à des kidnappings », a-t-il noté en entrevue à Radio-Canada.

Sur les deux sites [Internet gouvernementaux], on dit : "si vous êtes un Haïtien de la diaspora canadienne ou américaine, vous êtes plus à risque si vous retournez en Haïti".

Frantz André

M. André croit par ailleurs que la visite de M. Dubourg aux États-Unis, lui-même devenu citoyen canadien après avoir été admis au pays en vertu d’un programme gouvernemental, dans les années 70, n’est pas nécessairement bien accueillie par la diaspora montréalaise

« Beaucoup dans la communauté haïtienne trouvent que c’est mal venu de quelqu’un qui a pu être reçu ici grâce à un programme de leur dire de ne pas venir, alors que le choix de retourner en Haïti n’est pas un choix », laisse-t-il tomber.

Des milliers d'autres demandeurs d'asile potentiels?

Les Haïtiens d’origine ne sont pas les seuls à être susceptibles de chercher refuge au Canada en raison des politiques migratoires de l’administration Trump. Les ressortissants du Honduras, du Nicaragua et du Salvador bénéficient d’un programme semblable depuis le passage de l'ouragan Mitch en 1998.

L'administration américaine a annoncé le 6 novembre que 57 000 Honduriens ne pourront plus profiter de ce statut temporaire à compter de juillet 2018, et qu’il en ira de même pour 5300 Nicaraguayens en janvier 2019. Une décision concernant environ 200 000 Salvadoriens a été repoussée au mois de janvier.

Le message que livrera M. Dubourg à New York mardi a aussi été porté la semaine dernière par les députés libéraux Pablo Rodriguez et Randy Boissonnault auprès de membres des communautés hispaniques de New York et de Miami. D’autres voyages similaires doivent avoir lieu, notamment au Texas et en Californie, selon Immigration Canada.

Avec les informations de La Presse canadienne

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