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Nos lacs sont-ils en bon état?

Radio-Canada

Dans la grande majorité des cas, oui. Cela dit, bon nombre d'entre eux, surtout dans le sud du Québec, sont amochés par les activités agricoles ou de villégiature. Explorez notre carte sur l'état de 665 lacs de la province.

Un texte de Danielle Beaudoin

Le Québec regorge de lacs. On compte près d'1 million de plans d’eau d’au moins un hectare. Probablement que 99,9 % d’entre eux sont en bon état, selon Yves Prairie, professeur de sciences biologiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et titulaire de la Chaire UNESCO en changements environnementaux à l’échelle du globe.

Ce dernier précise que la plupart des lacs se trouvent dans le nord de la province. Et ceux qui sont dans le sud du Québec, là où il y a plus d’activités humaines, sont « dans un état tout à fait acceptable », poursuit le professeur Prairie.

Si on se compare à l’Europe, je dirais que la vaste majorité de nos lacs sont dans un meilleur état. Ceci dit, on a des cas patents de lacs qui sont vraiment amochés.

Yves Prairie, de l’UQAM

Les experts évaluent l’état général des lacs en vérifiant notamment leur eutrophisation, c’est-à-dire leur fertilité. Ils le font en analysant la transparence de l’eau et en mesurant les concentrations de phosphore, de chlorophylle a et de carbone organique dissous.

L'eau est transparente, et on voit les cailloux.Le lac Davignon, en Estrie Photo : Radio-Canada / Martin Thibault

L’eutrophisation?

C’est le processus d’enrichissement graduel d’un lac en éléments nutritifs. L’eutrophisation est un phénomène naturel qui peut être accéléré par les activités humaines.

Un lac en très bon état est peu nourri. On dira alors qu’il est oligotrophe. « Augmenter la fertilité, pour les lacs, n’est pas une bonne chose en soi », explique Yves Prairie. Quand un lac est trop nourri, il est eutrophe. Parmi les signes d’eutrophisation : surabondance des algues microscopiques, une eau moins transparente et moins d’oxygène dans les couches profondes.

Les degrés de fertilité (de peu nourri à très nourri) :

  • ultra-oligotrophe (très peu enrichi);
  • oligotrophe (peu enrichi);
  • oligo-mésotrophe (entre oligotrophe et mésotrophe);
  • mésotrophe (moyennement enrichi);
  • méso-eutrophe (entre mésotrophe et eutrophe);
  • eutrophe et hyper-eutrophe (enrichi et très enrichi).

État de 665 lacs du sud du Québec

Source : Ministère du Développement durable, de l’Environnement du Québec (Nouvelle fenêtre)
(Nouvelle fenêtre)


Le ministère québécois de l’Environnement estime que cette carte, basée sur des données colligées de 2002 à 2011, donne un portrait juste de la situation encore aujourd’hui, les lacs n’évoluant pas rapidement, sauf exception.

L’état trophique d’un lac ne change pas très vite, confirme Yannick Huot, professeur en géomatique appliquée et directeur scientifique du Réseau du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) sur l’état des lacs canadiens. « Ce sont des centaines d’années, quand il n’y a pas d’impact humain. »

Par contre, poursuit-il, un lac peut se dégrader en quelques dizaines d’années, voire moins, à cause des activités humaines.

L’agriculture au banc des accusés

En regardant notre carte, Yannick Huot observe que les lacs eutrophes et hyper-eutrophes se trouvent surtout dans le sud du Québec. L’agriculture est, selon lui, en grande partie responsable du mauvais état de ces plans d’eau.

C’est vraiment l’agriculture et les milieux urbains ou la villégiature, surtout quand les fosses septiques ne sont pas adéquates, qui mènent à ces conditions.

Yannick Huot, de l’Université de Sherbrooke

De son côté, Yves Prairie précise qu'il y a plus d'eutrophisation dans les lacs de l'Estrie. La carte montre aussi des lacs en mauvais état en Abitibi, ce qui semble curieux de prime abord, note-t-il. Du même souffle, M. Prairie avance une explication : il y a des activités agricoles dans cette région et les lacs y sont peu profonds, comparativement à d'autres endroits.

Tout comme Yannick Huot, le professeur Prairie estime que les pratiques agricoles ont beaucoup à voir avec la dégradation de nos lacs. Il explique que les agriculteurs ont tendance à surfertiliser leurs champs pour s’assurer d’avoir une bonne récolte. « Même si, surtout dans la plaine du Saint-Laurent, nos sols n’ont pas besoin de phosphore, mais pas besoin du tout, les agriculteurs vont continuer à en mettre. »

Parmi les lacs les plus endommagés par l’agriculture : le Waterloo et le Petit lac Saint-François, en Estrie, ainsi que la baie Missisquoi, dans la partie nord-est canadienne du lac Champlain.

Un canard nage au bord de l'eau.Le lac Brome, en Estrie Photo : Radio-Canada / Martin Thibault

Yves Prairie déplore que l’agriculture se pratique sans qu’on tienne compte des écosystèmes aquatiques. « On dirait que ces deux sphères-là ne se parlent pas. Il y a des questions de lobby politique là-dedans, c’est sûr. »

On a les règles les plus libérales – ça, c’est dans un sens négatif ici que je dis libérales – concernant les règlements encadrant les pratiques agricoles près des cours d’eau, près des plans d’eau.

Yves Prairie, de l'UQAM

Comment expliquer ce laissez-faire? Yves Prairie avance qu’il y a une certaine perception au Québec comme quoi on a beaucoup de lacs et que ce n’est pas grave d’en abîmer quelques-uns au profit des activités agricoles.

La menace des changements climatiques

L’agriculture, le développement urbain, la pisciculture, la villégiature, les activités industrielles et l’exploitation forestière sont donc parmi les principales causes de l’eutrophisation accélérée des lacs.

En avant-plan, des tables de pique-nique. Plus loin, deux femmes en maillot de bain sont debout sur un quai et regardent le lac.Le lac Nick, en Estrie Photo : Radio-Canada / Martin Thibault

Mais les changements climatiques ont aussi un rôle à jouer, selon les experts. Par exemple, s’il y a des précipitations plus fortes et plus fréquentes, les lacs pourraient recevoir plus de phosphore en provenance des bassins versants.

La hausse des températures pourrait aussi nuire aux lacs. Cela pourrait notamment amener un réchauffement des eaux de surface et moins d’oxygène dans les zones profondes.

Les plantes aquatiques, pas toujours un mauvais signe

Algues et plantes aquatiques, ce n’est pas la même chose.

Les algues sont des microorganismes en suspension (phytoplancton) ou qui se fixent aux roches, aux embarcations et aux quais (périphyton). Leur surabondance est un signe que le lac est trop fertile. Quand il y a beaucoup d’algues en suspension, l’eau du lac est verte. Les fameuses cyanobactéries sont des algues (bleu-vert), et certaines d’entre elles sont très toxiques pour l’humain et les animaux.

Deux kayakistes sur le lacLe lac Bromont, en Estrie Photo : Radio-Canada / Martin Thibault

Quant aux plantes aquatiques, ce sont des végétaux munis de tiges, de racines et de feuilles, qui poussent sur le bord des plans d’eau. Elles peuvent être un signe d’eutrophisation, mais on les trouve aussi dans les lacs en bon état.

C’est sûr que, généralement parlant, on associe une surabondance des plantes aquatiques à quelque chose qu’on ne veut pas. Mais encore là, c’est très anthropomorphique. On ne veut pas nager à travers les macrophytes tout le temps.

Yves Prairie, de l’UQAM

Mais attention aux plantes envahissantes

Mis à part l’eutrophisation, un autre phénomène est préoccupant, selon le ministère de l’Environnement : l’introduction et la prolifération de plantes aquatiques exotiques. Elles constituent une menace pour l’environnement et l’économie, toujours selon le ministère, car elles peuvent nuire à la faune et à la flore, et restreindre l’accès aux plans d’eau pour la pêche ou la baignade.

Parmi ces plantes nuisibles, le myriophylle à épi ou plante zombie. Cette plante venue d’Europe est présente dans une quarantaine de lacs dans les Laurentides, et il y en a ailleurs aussi.

« C’est juste qu’elles recouvrent les systèmes, qu’elles peuvent prendre une très grande biomasse. S’en débarrasser est difficile. Ça se reproduit par boutures; si un brin de la plante est coupé, ça peut se propager de cette façon. Donc, elle est facilement transposée de lac en lac », explique Roxane Maranger, professeure en écologie écosystémique aquatique à l’Université de Montréal et membre du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique.

Elle insiste sur l’importance de bien nettoyer les bateaux qui sont déplacés d’un lac à l’autre.

Comment protéger nos lacs?

Roxane Maranger souligne l’importance de la replantation et du reboisement des bandes riveraines, car ces dernières sont le dernier filtre pour capter les éléments nutritifs avant qu’ils n’arrivent dans les plans d’eau. Elle croit aussi qu’il faut sensibiliser les gens, leur faire comprendre ce qui influence l’état des lacs.

Pour ce qui est des terres agricoles, il faut essayer de réduire le ruissellement des éléments nutritifs vers les cours d’eau, conclut-elle.

Si la majorité de nos lacs sont en bon état pour le moment, que réserve l’avenir? Le professeur Yves Prairie a été très étonné dernièrement, en prenant connaissance d’une étude scientifique américaine (Nouvelle fenêtre) sur l’évolution de l’état de 1000 lacs entre 2007 et 2012 aux États-Unis. Cette étude révèle une augmentation marquée de l’eutrophisation sur une très courte durée.

« Ce qu’ils ont vu, c’est qu’en 2007, il y avait 50 % [des lacs échantillonnés] qui étaient mésotrophes et mieux, et en 2012, ça a descendu à 25 % », explique Yves Prairie. Les auteurs de l'étude ne comprennent pas encore les causes de cette baisse, souligne le professeur Prairie. Cela montre qu’en très peu de temps, les choses peuvent changer, ajoute-t-il. « Si ça arrive là, ça peut arriver chez nous! »

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