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  • Exclusif
  • « Toi, je vais te casser! » : Gilbert Sicotte suspendu du Conservatoire d'art dramatique de Montréal

    Gilbert Sicotte est professeur au Conservatoire d'art dramatique de Montréal depuis 30 ans.

    Photo : Radio-Canada

    Radio-Canada

    Abus de pouvoir, harcèlement psychologique, violence verbale : pendant 25 ans, le célèbre comédien et professeur au Conservatoire d'art dramatique de Montréal Gilbert Sicotte aurait lancé des cris et des insultes à des étudiants. La direction du Conservatoire vient de le suspendre. Gilbert Sicotte défend ses méthodes d'enseignement et soutient vigoureusement n'avoir jamais voulu « casser » ses étudiants.

    Une enquête de Louis-Philippe Ouimet

    Ksenia Sysolyatina rêvait jour et nuit du Conservatoire d'art dramatique de Montréal. Elle attendait avec fébrilité la période des auditions où, sur 375 candidatures, seulement 12 seraient retenues. « Je collais des pages de mon texte à la porte de ma douche. Je rêvais du Conservatoire. Je me suis même agenouillée sur les marches du Conservatoire. Je voulais tellement être acceptée. » Son rêve s'est réalisé, elle a été sélectionnée pour faire partie de la cohorte de la rentrée de septembre 2016.

    Elle a vite déchanté.

    La jeune femme de 23 ans affirme avoir été victime d'abus de pouvoir et de harcèlement psychologique de la part de Gilbert Sicotte. « Ça a commencé la première journée. Des petits commentaires [...] Ensuite, des regards de mépris. »

    Puis, un jour, Gilbert Sicotte a explosé. « Il m'a crié après devant toute la classe, parce que j'avais croqué dans une pomme. »

    Il m'a dit : ''Tu sais que tu as le droit de t'en aller et que personne ne va te retenir ici''. Tu te sens complètement humiliée, petite. Et tu peux rien dire.

    Ksenia Sysolyatina

    L'étudiante aurait subi de nombreux autres accès de colère du professeur, avant de s'en plaindre à la direction du Conservatoire.

    Ksenia SysolyatinaAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Ksenia Sysolyatina

    Photo : Radio-Canada

    En décembre dernier, Ksenia Sysolyatina, a reçu une lettre lui demandant de changer de comportement pour « s'épanouir » comme actrice. En mai, elle était renvoyée du Conservatoire sans plus d'explications, selon elle.

    De présumées victimes sur une période de 25 ans

    Cette étudiante n'est pas la seule à dénoncer le comportement de M. Sicotte. Vingt personnes ont confié à Radio-Canada avoir été victimes ou témoins d'abus de pouvoir, d'humiliation et de harcèlement psychologique au Conservatoire entre 1991 et 2017. Il y a trois semaines, une finissante du Conservatoire a rencontré son directeur, Benoît Dagenais, pour se plaindre d'abus de pouvoir de la part de Gilbert Sicotte. Les événements se seraient déroulés il y a environ 10 ans.

    La direction du Conservatoire d'art dramatique, qui a adopté en décembre 2016 une politique contre le harcèlement, l'intimidation et la violence, a décidé de suspendre temporairement son professeur, le temps de mener une enquête.

    Le comédien Stéfan Perreault, de la cohorte 1994-1997, est l'une des nombreuses victimes présumées. Selon lui, Gilbert Sicotte s'est acharné sur sa personne et le menaçait.

    Gilbert Sicotte m'a dit : ''Toi, je vais te casser, le grand''. Je lui ai demandé : ''Tu vas casser quoi?'' Il m'a répondu : '' Je vais te casser ''.

    Stéfan Perreault, un ancien étudiant du Conservatoire d'art dramatique de Montréal
    Stéfan PerreaultAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Stéfan Perreault

    Photo : Radio-Canada

    En plus des personnes qui ont accepté de témoigner à visage découvert, 15 ex-étudiants, dont plusieurs sont connus du grand public, ont voulu que leur nom demeure confidentiel, par peur de représailles. Leurs témoignages vont sensiblement tous dans le même sens.

    « Gilbert Sicotte me disait : ''J'ai pas de temps à perdre avec toi '' [...]. Il nous poussait à bout en disant des choses comme : '' Mon ostie de câlisse, vas-tu la jouer ta scène? '' », confie l'une d'elles.

    « Gilbert Sicotte était le plus dur, dit une autre [...] Un jour, il a crié, il était enragé et il m'a dit à maintes reprises : '' Va chier, pour qui tu te prends? '' Moi, j'ai peur, parce que le milieu est petit et parce que c'est un homme qui est protégé. »

    « Il y avait deux classes d'étudiants, il y avait les meilleurs et les pas bons [...] C'était un enseignement sadique. C'est comme s'ils voulaient détruire les autres. On m'a même dit que j'avais des problèmes psychologiques et que ce serait pas un psychologue qui allait régler ça », soutient un ancien du Conservatoire.

    D'autres ex-étudiants ont des positions plus nuancées.

    « Gilbert Sicotte a été le meilleur professeur que j'ai eu, mais en même temps, la personne la moins pédagogue. [...] Il me criait après et il me disait que je ne serai pas un acteur. », affirme l'un d'eux.

    « C'est un homme émotif, on est confrontés à nous-mêmes, estime un autre. On se braque, on réagit mal. Mais, je pense que c'est normal. Ce sont des égos qui se rencontrent ».

    La colère des étudiants

    Au début des années 1990, des étudiants s'étaient déjà plaints d'un climat malsain au Conservatoire. Ils avaient demandé dans un premier temps à ce que les enseignants soient évalués, une demande qui leur a été refusée. Les étudiants ont ensuite réclamé la démission de Raymond Cloutier, qui était à l'époque directeur de l'établissement.

    « Vous pouvez vous douter que ça n'a pas été bien reçu. Plus mal que je pensais », affirme Marie-Josée Forget, qui était présidente de l'Association des étudiants en art dramatique du Conservatoire, de 1993 à 1995. Elle affirme avoir subi des insultes de professeurs et même de la direction. « J'ai vu des étudiants perdre confiance en eux, souffrir de détresse psychologique, souffrir de panique, d'insomnies graves. [...] C'était une technique pédagogique peu recommandable et cette détresse-là aurait dû trouver une oreille attentive. »

    Marie-Josée Forget, présidente de l'Association des étudiants en art dramatique du Conservatoire de 1993 à 1995Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Marie-Josée Forget, présidente de l'Association des étudiants en art dramatique du Conservatoire de 1993 à 1995

    Photo : Radio-Canada

    Raymond Cloutier se rappelle de cette période houleuse. L'ex-directeur affirme qu'il n'a jamais utilisé la méthode visant à « casser » un étudiant, parce qu'il dit ne pas croire du tout à cette technique. Mais il admet qu'au Conservatoire, à l'époque où il l'a dirigé, plusieurs méthodes d'enseignement coexistaient. « C'est compliqué tout ça, parce que c'est une pédagogie qui peut être dure. » ajoute Raymond Cloutier. Il affirme ne pas avoir reçu de plainte formelle concernant Gilbert Sicotte. « C'est comme dans un hôpital, la direction est responsable de ce qui se passe dans une salle d'opération, mais elle n'est pas nécessairement au courant de ce qui s'y passe. ».

    Lors de son deuxième mandat comme directeur, dans les années 2000, il dit ne pas avoir été mis au courant d'abus de pouvoir au Conservatoire. M. Cloutier assure que s'il avait été au courant de tels abus, il aurait immédiatement réagi.

    « Je veux que les acteurs et actrices soient les meilleurs possibles »

    Gilbert Sicotte s'est dit surpris lorsqu'il a été confronté à tous ces témoignages. « Ça me trouble, ça me perturbe beaucoup », a-t-il confié à Radio-Canada. « Je suis complètement déstabilisé. »

    Ça a toujours été très important, qu'il y ait une confiance entre les étudiants et moi car mon but, c'est qu'ils deviennent les meilleurs acteurs et actrices au Québec.

    Gilbert Sicotte

    M. Sicotte soutient rechercher chez ses étudiants la même chose que ce qu'il exige de lui-même comme acteur. « Je suis un acteur bouillant, exigeant et je suis aussi un professeur exigeant ».

    Mais Gilbert Sicotte se défend fermement de vouloir « casser » ses étudiants. « Je déteste cette expression-là. Ça me trouble énormément. J'ai sans doute crié après quelqu'un qui n'écoute pas, qui n'apprend pas son texte, ça, c'est possible. L'enseignement du jeu est un enseignement sportif, c'est un sport d'émotions. »

    Le comédien dit enseigner comme un acteur, pas comme un professeur de philosophie.

    « Quelquefois, en jeu, on a des choses à transformer, on doit briser des choses dans notre tête pour nous amener ailleurs; des préjugés, des habitudes dont il faut se défaire. Mais pas ''se casser''. L'instrument [de notre métier], c'est la personne, il faut l'élargir, l'agrandir, chercher dans des endroits qui ne sont pas nécessairement confortables . Dans le jeu, on trouve souvent des choses dans l'inconfort, dans l'inconnu et ça crée une insécurité, mais c'est ça, ce métier-là ».

    Selon le comédien-professeur, il s'agit peut-être d'un problème de perception.

    L'exigence n'est pas la maltraitance. [...] Je mets la barre haute pour tous les étudiants.

    Gilbert Sicotte

    Gilbert Sicotte admet que certaines personnes aient pu « se sentir mal à l'aise », mais assure qu'il n'a jamais voulu « humilier » ou « tasser » qui que ce soit. « Je ne me suis jamais acharné sur personne. »

    Le comédien conclut en disant qu'« en 2017, peut-être qu’il faut faire plus attention, peut-être qu’il faut que je laisse la place aux jeunes... Je vais laisser la place aux jeunes. »

    Société