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Une COP23 entre urgence climatique et réalité politique

Une manifestation à Bonn, où se tient la conférence des Nations unies sur le climat (COP23).

Une manifestation à Bonn, où se tient la conférence des Nations unies sur le climat (COP23).

Photo : Reuters / Wolfgang Rattay

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Comment maintenir le souffle qui avait poussé 195 pays à signer un accord historique sur le climat, il y a deux ans? Comment les convaincre d'être plus ambitieux? Comment surmonter le retrait annoncé des États-Unis de l'Accord de Paris? Ce sont les défis auxquels sont confrontés les ministres de l'Environnement et les dirigeants qui convergent vers Bonn, en Allemagne, pour le volet politique de la conférence des Nations unies sur les changements climatiques.

Une analyse d'Étienne Leblanc

Ce fut l'un des beaux coups de marteau de l'histoire. Le 12 décembre 2015, à Paris, Laurent Fabius, président de la fameuse COP21, prend tout le monde par surprise avec le petit maillet devant lui. L'air de rien, un peu nonchalant, il s'adresse à la salle en tournant des pages d'un document: « Je regarde la salle. Je crois que la réaction est positive, je ne vois pas d'objection. L'Accord de Paris est accepté! » Puis paf!

Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, lors de l'adoption de l'Accord de Paris, le 12 décembre 2015 Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, lors de l'adoption de l'Accord de Paris le 12 décembre 2015.

Photo : Reuters / Stephane Mahe

Plus rapide que la langue de la grenouille qui attrape une mouche, il saisit le marteau devant lui et tape sur la table, avant que quiconque voulant s'opposer verbalement à l'adoption de l'entente ne puisse le faire. C'est ainsi qu'est né l'accord climatique le plus ambitieux de l'histoire.

Deux ans ont passé

Que reste-t-il de ce moment unique que même les plus optimistes n’avaient osé espérer? Du bon... et du moins bon.

Disons-le d’emblée : l'Accord de Paris repose sur des assises solides. Tous les pays de la planète l'ont signé, y compris la Syrie, qui l'a annoncé lundi dernier et qui était le seul des 197 pays autour de la table à ne pas l'avoir encore fait.

Aussi, jamais une entente internationale ne sera entrée en vigueur aussi rapidement, soit à peine 10 mois après son adoption. À ce jour, 169 pays sur 197 l'ont ratifiée. À titre de comparaison, le Protocole de Kyoto, qui a été signé en 1997, aura pris huit ans pour entrer en vigueur, en 2005.

Justin Trudeau, Bill Gates, Barack Obama, François Hollande et Narendra Modi, à la COP21, à ParisAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Justin Trudeau, Bill Gates, Barack Obama, François Hollande et Narendra Modi, à la COP21 à Paris.

Photo : Reuters / POOL New

C'est une bonne nouvelle, d'autant que depuis trois ans, les émissions mondiales de gaz à effet de serre provenant du secteur de l'énergie n'ont pas augmenté – et ce, malgré une croissance économique à l'échelle globale. Ça, ce sont les faits encourageants.

Reste que sur d'autres fronts climatiques, les nouvelles sont plus sombres.

Les États-Unis, absents et présents à la fois

Donald Trump n'a jamais caché son dédain pour toute politique qui vise à lutter contre les changements climatiques. Quand il a dit que cette histoire de réchauffement était un canular organisé par les Chinois pour déstabiliser l'économie américaine, il le croyait vraiment. Le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris était donc prévisible : Trump n'a fait que respecter une promesse électorale.

Plusieurs dirigeants de pétrolières ont insisté pour qu'il ne s'en retire pas, arguant qu'il était nécessaire d'être présents à la table afin de mieux connaître les plans de développement énergétique des autres pays.

Aujourd'hui, Washington se trouve plus isolé que jamais. Avec la signature de la Syrie, lundi dernier, comme 197e et dernier pays membre du pacte, les États-Unis se retrouvent seuls au monde à dénoncer l'Accord de Paris.

Le président américain, Donald Trump, annonçant le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris, le 1er juin 2017Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le président américain, Donald Trump, annonçant le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris, le 1er juin 2017.

Photo : Reuters / Joshua Roberts

Ce n'est pas rien. Avec la quantité de gaz à effet de serre qu'ils ont envoyée dans l'atmosphère depuis le 19e siècle, les Américains sont historiquement les plus grands responsables du phénomène des bouleversements climatiques. Ils sont aujourd'hui les deuxièmes plus importants pollueurs de la planète, après la Chine. Ils jouent donc un rôle-clé dans la lutte contre les changements climatiques.

Qu'ils se soient exclus du grand train climatique est une très mauvaise nouvelle.

L'administration Trump ne veut peut-être pas de l'Accord de Paris, mais elle sera prise avec pendant les trois prochaines années! Selon les règles de délais et de préavis prévus par l'entente, le retrait des États-Unis ne sera officiel que le 4 novembre 2020, ce qui correspond... au lendemain de la prochaine élection présidentielle.

Les Américains se retrouvent dans la situation du conjoint qui a demandé le divorce, mais qui continue d'habiter sous le même toit que la personne qu'il veut quitter.

Résultat : Washington a toujours voix au chapitre dans les négociations. La délégation américaine a fait savoir qu'elle avait l'intention d'en profiter pour « protéger ses intérêts nationaux ».

Vue en plongée de la salle dans laquelle sont réunis les délégués de la COP23.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Quelque 20 000 participants sont attendus pour la COP23, qui se déroulera jusqu'au 17 novembre à Bonn, en Allemagne

Photo : Getty Images / OLIVER BERG

La Maison-Blanche a ainsi promis de faire la promotion des énergies fossiles sur la scène internationale, en commençant par la COP23. C'est dans cet esprit que la délégation américaine a invité à Bonn des représentants de l'industrie du charbon et du gaz naturel afin de prononcer des discours lors d'un événement intitulé « Le rôle des énergies fossiles propres et efficaces et de l'énergie nucléaire dans la réduction des émissions ».

Le ton des trois prochaines années de négociations est donné.

Signes alarmants, engagements trop faibles

Tous les signataires de l'Accord de Paris se sont engagés à revoir à la hausse, tous les cinq ans, la cible de réduction des émissions qu'ils ont soumise aux Nations unies – le but étant de ne jamais revenir en arrière.

Cette clause est l'une des plus importantes de l'accord, car elle met en lumière le fait que les cibles actuelles ne sont pas suffisantes pour affronter le défi climatique. ONU Environnement nous le rappelait le 8 novembre dernier dans un rapport accablant.

Les experts des Nations unies avancent qu'avec les engagements qui sont sur la table, la planète se dirige vers un réchauffement d'au moins 3 °C d'ici la fin du siècle. Or, les scientifiques du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC) estiment qu'il faudra contenir le réchauffement sous les 2 °C, voire les 1,5 °C, si l'on veut éviter des effets catastrophiques des changements climatiques.

Un homme roule à vélo dans une rue désaffectée déserte avec en arrière-plan la cheminée d'une centrale électrique qui fume. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une centrale électrique alimentée par la combustion de charbon en Chine

Photo : Getty Images / Kevin Frayer

Vous doutez encore de la crise climatique? Les dernières semaines ont pourtant été riches en informations sur le sujet.

Un exemple? L'Organisation météorologique mondiale (OMM – une branche des Nations unies) nous apprenait récemment que la dernière fois que la Terre a connu une teneur en CO2 aussi élevée, c'était probablement il y a de trois à cinq millions d'années. « La température était alors de 2 à 3 °C plus élevée, et le niveau de la mer était supérieur de 10 à 20 mètres par rapport au niveau actuel », nous apprend le rapport de l'OMM.

Changements climatiques bien réels aux États-Unis

Même dans l'Amérique post-Trump, les synthèses scientifiques nous avertissent du pire. Un rapport d'une grande qualité, publié la semaine dernière et approuvé par la Maison-Blanche, conclut que les changements climatiques sont bien réels, qu'ils résultent probablement des activités humaines et qu'ils affectent déjà la vie des Américains.

Les puissantes catastrophes naturelles qui ont frappé les États-Unis en 2017 peuvent peut-être nous en convaincre. On ne peut pas dire que les ouragans, feux de forêt et autres inondations sont directement causés par les changements climatiques (il y en a toujours eu), mais les experts constatent que leur fréquence et leur puissance augmentent avec le réchauffement.

Et si ce phénomène ne vous inquiète pas dans l'absolu, il faut peut-être regarder du côté du portefeuille.

Un rapport publié en septembre par l'équivalent du vérificateur général aux États-Unis souligne que les changements climatiques pourraient faire augmenter le fardeau financier des communautés côtières américaines de 29 milliards de dollars par année.

Ainsi, l'argument selon lequel il en coûtera moins d'investir pour prévenir plutôt que guérir fait son chemin dans les régions les plus touchées par les catastrophes naturelles aux États-Unis. Et elles sont de plus en plus nombreuses.

Peut-on contrer l'effet Trump?

Aux yeux de plusieurs, l'arrivée de Donald Trump à Washington aura eu au moins un effet positif : galvaniser une grande coalition de villes, de provinces et d'États qui comptent redoubler d'efforts pour lutter contre les changements climatiques.

Ça tombe sous le sens. Les villes sont en première ligne du réchauffement (inondations, canicules, qualité de l'air), mais elles ont aussi entre leurs mains des outils qui peuvent s'avérer très efficaces, notamment en ce qui concerne le transport.

Le maire de Los Angeles, Eric Garcetti, fait la bise à la mairesse de Paris, Anne Hidalgo, lors du Sommet des villes pour le climat en octobre dernier.  Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le maire de Los Angeles, Eric Garcetti, fait la bise à la mairesse de Paris, Anne Hidalgo, lors du Sommet des villes pour le climat en octobre dernier.

Photo : Reuters / Charles Platiau

Le meilleur exemple récent est probablement celui de Paris, qui a promis de bannir les voitures à essence d'ici 2030. La mairesse, Anne Hidalgo, a ainsi convaincu 11 autres villes de consacrer une partie importante de leur territoire à des zones « zéro émission », dont Londres, Los Angeles, Mexico, Vancouver et Barcelone.

C'est le gouverneur de la Californie, Jerry Brown, qui est le leader moral de cette coalition officieuse. Il avait fait savoir, au lendemain de l'élection de Donald Trump, qu'il allait prendre le relais sur la question climatique. Ce n'est pas rien.

M. Brown dirige un État qui représente la sixième économie mondiale, juste après l'Allemagne et le Royaume-Uni. Le marché du carbone qui lie les entreprises de la Californie, du Québec et très bientôt de l'Ontario rassemble un marché de 62 millions de personnes.

Le gouverneur Brown a d'ailleurs invité les membres de cette coalition de « gouvernements sous-nationaux » à une conférence qu'il organise en septembre prochain à San Francisco.

Le seul effort des villes et des États ne peut pas tout faire. Jerry Brown affirme qu'ils peuvent compenser environ la moitié de ce que Washington ne fera plus en mettant de nouveau l'accent sur les énergies fossiles.

Avenir radieux pour le solaire

Les énergies fossiles ne disparaîtront pas à court ou à moyen terme, mais leur domination diminue – lentement mais sûrement. À preuve : les plus récents chiffres de l'Agence internationale de l'énergie (AIE).

En 2016, pour la première fois de l'histoire, la capacité de production de l'énergie solaire a progressé plus rapidement que celle du charbon. De fait, d'ici 2022, l'AIE prévoit que le solaire couvrira l'équivalent des besoins énergétiques de la Chine, de l'Inde et de l'Allemagne.

« Trois pays – la Chine, l'Inde et les États-Unis – comptabiliseront les deux tiers de l'expansion renouvelable mondiale d'ici 2022, mentionne le rapport. La capacité totale photovoltaïque à cet horizon devrait dépasser les capacités de production de l'Inde et du Japon aujourd'hui ».

Des habitants de New Delhi émergent du nuage de pollution qui enveloppe la ville. La photo a été prise en plein jour.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des habitants de New Delhi émergent du nuage de pollution qui enveloppe la ville. La photo a été prise en plein jour.

Photo : Associated Press / Altaf Qadri

À voir le nuage de smog qui étouffe les habitants de New Delhi à l'heure actuelle, on peut comprendre que le pays souhaite accroître son infrastructure d'énergie solaire. Si l'Inde saute par-dessus l'étape de l'utilisation effrénée des énergies fossiles pour assurer son développement, la lutte contre les changements climatiques aura fait un grand pas.

La bonne nouvelle, c'est que les ingénieurs ont fait leur boulot. Le coût d'un panneau solaire a diminué de 80 % depuis une décennie. Ainsi, comme la demande commence à devenir très importante, les grandes pétrolières de ce monde mettent de plus en plus de billes... dans le solaire.

Le Canada, cancre du climat?

Avec l'élection de Donald Trump en 2016, les environnementalistes ont trouvé une cible parfaite. Après tout, Stephen Harper n'était plus là pour qu'on tape dessus, et la Chine était en voie de devenir le pays le plus dynamique dans la lutte contre les changements climatiques.

Pour ce qui est de Justin Trudeau, il est arrivé à la conférence de Paris comme une vedette, nouvellement élu – promettant de mettre fin à neuf ans de règne de Stephen Harper, le « cancre du climat ».

Justin Trudeau prenant la parole à la conférence de Paris.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Justin Trudeau à la conférence de Paris

Photo : AP / Michel Euler

Depuis qu'il est au pouvoir, soit deux ans, Justin Trudeau a commencé à mettre en place un Cadre pancanadien sur la croissance propre et les changements climatiques, en collaboration avec les provinces. C'est un pas dans la bonne direction, mais c'est aussi insuffisant.

Comme le rappelait la Commissaire fédérale à l'environnement dans son dernier rapport, les mesures mises en place pour réduire les émissions sont insuffisantes pour atteindre les cibles du Canada. Cibles, faut-il le rappeler, qui sont les mêmes que celles du gouvernement Harper.

Ainsi, quand on parle de cancre, il faudra peut-être arrêter de regarder du côté de Washington pour voir ce qui va mal. Car depuis 10 ans, si les États-Unis ont réduit leurs émissions d'à peine 10 %, le Canada ne peut se targuer d'avoir fait mieux qu'une réduction médiocre de 3 %.

Et comme la plus grande part des émissions canadiennes proviennent du secteur du pétrole et du gaz, la cible à choisir est assez claire.

Mais pour le faire, il faudra que le premier ministre Trudeau démontre du courage politique face aux provinces productrices de pétrole.

La tâche est immense et les beaux mots ne feront rien pour le climat de demain.

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