•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Changements climatiques : « l'hypocrisie de Justin Trudeau est claire »

L'environnementaliste Bill McKibben à Middlebury, au Vermont.
L'environnementaliste Bill McKibben à Middlebury, au Vermont. Photo: Radio-Canada / Etienne Leblanc
Radio-Canada

Bill McKibben est l'environnementaliste le plus influent des États-Unis. Contrairement à de nombreux militants étrangers qui perçoivent Justin Trudeau comme un grand champion de la lutte contre les changements climatiques, l'écologiste américain juge très sévèrement le premier ministre canadien. Nous l'avons rencontré au Vermont.

Un texte d'Étienne Leblanc, journaliste spécialisé en environnement

Bill McKibben est content d'accueillir un journaliste canadien. Véritable globe-trotter, il a un horaire digne d'un premier ministre. Mais c'est justement pour me parler du nôtre, Justin Trudeau, qu'il m'a invité sur le bucolique campus du collège de Middlebury, dans le sud du Vermont, où il est professeur émérite.

Ancien journaliste pour le magazine New Yorker et auteur à succès, ce grand mince au visage un peu austère n'a pas l'air de ce qu'il est en réalité : une star mondiale de l'environnement, l'une des figures les plus influentes du mouvement de lutte contre les changements climatiques sur la planète.

Le groupe qu'il a fondé en 2007, 350.org, génère des revenus annuels de près de 18 millions de dollars. En quelques années, l'organisation est devenue le cauchemar des pétrolières.

M. McKibben est aujourd'hui l'une des personnalités les plus en vue du grand mouvement de « désinvestissement », qui vise à convaincre les investisseurs de retirer leurs billes de l'industrie des énergies fossiles. Il est aussi, et surtout, le cerveau et le chef d'orchestre derrière l'une des campagnes citoyennes les plus efficaces du dernier demi-siècle : celle qui a mené à l'abandon du projet de pipeline Keystone XL.

Avec l'arrivée de Donald Trump au pouvoir, toutes ses certitudes ont été ébranlées.

Bill McKibben se fait arrêter à Washington lors d'une manifestation contre le projet de pipeline Keystone XL en 2013.Bill McKibben se fait arrêter à Washington lors d'une manifestation contre le projet de pipeline Keystone XL en 2013. Photo : Associated Press / Manuel Balce Ceneta

Q1. Vous commentez beaucoup la politique canadienne sur les réseaux sociaux, et notamment les sorties de Justin Trudeau sur l'environnement. Pourquoi?

J'ai un lien très particulier avec le Canada. Quand j'étais petit, je vivais à Toronto, où je suis allé à l'école primaire. Mon père était correspondant au Canada pour le Business Week. J'y suis resté pendant cinq ans. C'était dans les années 60, et donc, le seul dirigeant étranger que je connaissais à l'époque, c'était Pierre Elliot Trudeau.

Pour moi, Pierre Trudeau était l'homme le plus fascinant au monde! Quand j'ai appris que son fils s'était hissé jusqu'au sommet de la politique canadienne, je nourrissais beaucoup d'espoir.

Bill McKibben

Surtout après sa prestation à la conférence des Nations unies sur le climat à Paris, en 2015. Car si on retrouve l'objectif très ambitieux de contenir le réchauffement de la planète à 1,5 degré Celsius dans le texte de l'Accord de Paris, c'est en bonne partie grâce au Canada! Trudeau a soutenu les petits États insulaires dans leur démarche.

C'est la raison pour laquelle j'ai trouvé très déprimant le fait qu'après Paris, Trudeau n'ait pas posé de geste pour contenir l'industrie des énergies fossiles au Canada. On a bien vu qu'il n'avait pas le courage de ses opinions face aux pétrolières de l'Alberta.

Bill McKibben (à droite) avec le sénateur du Vermont, Bernie Sanders.Bill McKibben (à droite) avec le sénateur du Vermont, Bernie Sanders. Photo : Bill McKibben

Q2. Vous vous attendiez à ce qu'il agisse à l'encontre des pétrolières?

Avec la position qu'il avait défendue à Paris, oui. Mais quand il est allé à Houston pour prononcer un discours devant des représentants de l'industrie du pétrole et du gaz en mars dernier, il a dit : « Aucun pays qui possède dans son sol 173 milliards de barils de pétrole ne les laisserait là sans y toucher ».

À mon sens, c'est l'une des choses les plus irresponsables qu'un dirigeant politique puisse dire. Parce que si on a un quelconque espoir de venir à bout de la crise climatique, c'est en laissant dans le sol presque tout le pétrole des sables bitumineux disponible.

Il y a 30 ans, on demandait aux Brésiliens de ne pas couper les arbres de l'Amazonie pour le bien-être de la planète. C'est la même chose aujourd'hui! Pour l'Amérique du Nord, l'équivalent, c'est de laisser le charbon et les sables bitumineux dans le sol. Le Brésil l'a fait en partie, même si c'est un pays plus pauvre!

C'est une honte de voir le Canada aller ''à fond la caisse'' dans les sables bitumineux. C'est inacceptable que Justin Trudeau appuie la construction du pipeline Keystone XL aux États-Unis, alors que la majorité des experts du climat nous disent qu'il faut faire exactement le contraire! C'est choquant et c'est triste.

L'environnementaliste Bill McKibben à Middlebury, au Vermont.L'environnementaliste Bill McKibben à Middlebury, au Vermont. Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Q3. Vous êtes donc déçu du fils de Trudeau?

Pour moi, c'est une grande tristesse de l'avoir vu se dégonfler de la sorte. Dites ce que vous voulez de Donald Trump, au moins ce n'est pas un hypocrite! Trump ne croit pas au réchauffement climatique. Il pense que c'est une conspiration organisée par les Chinois. Si c'est ce que vous croyez, pourquoi, après tout, ne pas développer des mines de charbon, ou que sais-je!

De son côté, Trudeau a défendu avec une éloquence exceptionnelle la lutte contre les changements climatiques. Il a aidé la planète à écrire noir sur blanc dans un texte la cible dont nous avons besoin.

Mais malgré tout ça, il n'a pas eu le courage politique de faire ce qu'il devait faire.


Q4. Vous pensez qu'il est hypocrite?

Je pense que, sur cette question, son hypocrisie est claire.


Q5. Mais vous savez comme moi que ça lui coûterait très cher politiquement s'il s'attaquait de front à l'industrie pétrolière au Canada.

Ce qu'il doit faire, c'est être honnête quant à l'avenir. Il doit dire qu'on ne fermera pas l'industrie du pétrole demain matin, qu'on n'arrêtera pas d'extraire les sables bitumineux à court terme, mais qu'il n'y aura plus d'expansion.

Ça veut dire qu'il n'y aura pas de nouveaux pipelines. Juste ça, ce serait un grand geste digne d'un homme d'État.

Bill McKibben lors d'une manifestation à Washington contre le projet de pipeline Keystone XL en 2013.Bill McKibben lors d'une manifestation à Washington contre le projet de pipeline Keystone XL en 2013. Photo : Associated Press / Manuel Balce Ceneta

Q6. Vous êtes en bonne partie le cerveau derrière la campagne qui a mené à l'abandon du projet de Keystone XL sous l'administration Obama. Le projet a depuis été relancé sous Donald Trump. Que reste-t-il de cette bataille que vous aviez gagnée?

Cette victoire a montré à tout le monde qu'il était possible de s'opposer aux grandes pétrolières avec succès. Depuis Keystone, tous les grands projets énergétiques sont contestés.

Les citoyens savent aujourd'hui comment le faire. Ils ont bloqué le projet Northern Gateway, le projet Énergie Est. Et ils mènent une vive bataille contre le projet Transmountain de Kinder Morgan en Colombie-Britannique. On voit la même chose ailleurs dans le monde.

Dans un discours prononcé l'année dernière devant des membres de l'industrie, le directeur de l'American Petroleum Institute a dit qu'il fallait freiner la "keystonisation" des projets pétroliers.

Bill McKibben

Ça montre que l'industrie du pétrole et du gaz est beaucoup plus vulnérable qu'on peut le penser.

Bill McKibben s'adresse aux élus du Vermont en 2013.Bill McKibben s'adresse aux élus du Vermont en 2013. Photo : Associated Press / Toby Talbot

Q7. Mais le projet a été de nouveau relancé par l'administration Trump. À l'époque, vous aviez l'oreille de Barack Obama. Mais avec Donald Trump au pouvoir, vous et vos collègues environnementalistes, vous prêchez dans le désert, non?

L'industrie pétrolière a réussi à faire son chemin jusqu'à la plus haute position à Washington, et c'est ce qu'elle voulait. D'autant que les gens qui sont en place sont très efficaces. On est en train de démanteler les règles environnementales les plus importantes des 30 ou 40 dernières années.

L'ignorance inébranlable de Donald Trump sur à peu près tous les dossiers est un vrai cadeau pour les magnats de l'industrie.

Bill McKibben

En ce qui nous concerne, il faut se résoudre au fait que la seule stratégie possible à Washington actuellement, c'est de jouer défensif... Il n'y a rien d'autre à faire. On peut jouer offensif, mais ailleurs. Il faut s'attaquer aux institutions qui financent ces projets [le désinvestissement]. Il faut compter sur l'action des États et des villes; et la bonne nouvelle, ce qui rend les choses plus faciles, c'est que les ingénieurs ont fait leur boulot! Le prix d'un panneau solaire a diminué de 80 % depuis 10 ans et ça continue à baisser.


Q8. Quel poids ont les villes et les États dans ce combat?

À l'heure actuelle aux États-Unis, d'autres capitales sont plus importantes que Washington. Sacramento est le meilleur exemple actuellement. La Californie est la 5e économie au monde! C'est presque l'Allemagne, mais en plus chaud. Le gouverneur de l'État, Jerry Brown, est le leader de ce mouvement. Il organise une grande conférence en septembre 2018 qui réunira des États, des provinces et des villes à ce sujet. Et Donald Trump a été une vraie source de motivation à cet égard, il a galvanisé cette coalition.

Environnement