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La bataille de l'immersion française au coeur de l'archipel Haida Gwaii

L’archipel de Haïda Gwaii, situé au nord-ouest de la Colombie-Britannique, est composé d’environ 150 îles. Ce territoire porte ce nom depuis 2010, après que les Haïdas aient obtenus que le gouvernement rebaptise les anciennes îles de la Reine Charlotte. Haïda Gwaii signifie « la terre du Peuple» en langue haïda.

Photo : Radio-Canada / Anaïs Elboujdaïni

Radio-Canada

L'abolition du programme d'immersion française à l'école primaire Sk'aadgaa Naay, sur l'archipel Haida Gwaii, en Colombie-Britannique, a forcé le départ d'une famille de médecins. C'est dans un climat incertain que nous avons rencontré des parents qui se battent pour la survie de leurs langues respectives : le haïda et le français. Nous effectuons un retour sur une histoire que les acteurs du milieu, Haïdas et non-Haïdas, qualifient « d'éminemment politique », et qui touche de nombreuses familles.

Un texte d'Anaïs Elboujdaïni

CHAPITRE 1 - Au coeur de la réconciliation, les langues minoritaires se confrontent

Un aigle, à la pêche, tient un poisson entre ses serres.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Il existe deux familles traditionnelles chez les Haïdas : la famille des Aigles et celle des Corbeaux [Raven, en anglais].

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Juchés sur les thuyas géants qui surplombent l’océan, les aigles à tête blanche attendent le retour des bateaux de pêche. « Ils savent que c’est à marée haute que les embarcations reviennent du large », nous explique un résident de longue date de l’archipel Haida Gwaii.

Pour un citadin, la vue de ces oiseaux majestueux est impressionnante, tant ils sont nombreux, tout comme les chevreuils qui n’ont aucun prédateur naturel sur l’archipel. On sent bien que les îles sont vivantes et que leur écosystème foisonne. Or, des moments sombres ont laissé des cicatrices sur l’archipel, situé sur la côte ouest de la province, au nord de l’île de Vancouver.



Un passé colonialiste aux blessures profondes

Au contact des colons européens dans les années 1770, la population autochtone est décimée par les épidémies de variole. On estime qu’en 1862, environ 95 % des Haïdas sont emportés par la maladie. Suivront, entre la fin du 19e siècle et 1996, l’établissement des pensionnats autochtones partout au pays. Le gouvernement de l’époque affirme qu’il s’agit d’une politique dont le principal objectif est d’assimiler les Autochtones et d’éradiquer leur culture, notamment leur langue.

La Commission de vérité et réconciliation du Canada, dont le rapport final a été publié en décembre 2015, qualifie de « génocide culturel » les dommages causés par ces écoles, qui ont enlevé de leur famille quelque 150 000 enfants pour les assimiler.

Andy Wilson est l'un de ces enfants. Il s’est d’abord réjoui lorsqu'il a appris la fin annoncée du programme d'immersion française à l'école primaire du village Queen Charlotte. « Lorsque j’ai appris qu’on abolissait le programme d’immersion française [...] je me suis dit : “Bien fait! peut-être que l’enseignement du Haïda va devenir central." », m’explique-t-il.

Andy Wilson parle à la caméra; on voit un totem derrière luiAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Andy Wilson a perdu l'usage de la langue haïda à cause des écoles résidentielles. Il s'est réjoui de l'abolition du programme d'immersion française, car il souhaite que le Haïda prenne toute la place. Marié à une Montréalaise, il souhaite toutefois que ses enfants sachent parler français puisque cette langue fait partie de leur racine.

Photo : Radio-Canada

Andy Wilson est connu pour son rôle majeur dans le rapatriement d'ossements d'ancêtres haïdas. Il est également un artiste reconnu pour ses boîtes pliées, faites pour recueillir les cendres des défunts et décorées avec des symboles traditionnels haïdas.

Ses pas sont lourds lorsqu’il nous mène au cimetière reposant sur le flanc du village de Skidegate. Il ne parle plus haïda à cause de son passage dans les pensionnats autochtones, mais souhaite que ses enfants l’apprennent. Depuis presque 20 ans, le Skidegate Haida Immersion Program (SHIP) cherche à préserver la langue haïda et à la transmettre à de nouvelles générations. C'est le même centre qui s'est ouvertement montré en faveur de l'abolition du programme d'immersion française.

Andy Wilson et la journaliste se tiennent devant les stèles dans le cimetière. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les ossements rapatriés par le groupe dans lequel Andy Wilson oeuvrait sont enterrés dans le cimetière de Skidegate, qui donne sur l'océan. Chaque affiche indique de quel musée ou de quelle institution post-secondaire les ossements ont été rendu.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Par contre, l'abolition de l'immersion française pour les prochaines cohortes de l'École primaire Sk’aadgaa Naay pousse Peter Lake et Andrea Wilhelm, deux médecins parents d’une fille, Clara, à quitter l’archipel. Une décision prise à reculons, puisque Peter Lake rêvait de finir ses jours sur une terre à laquelle il se dit désormais appartenir, surtout depuis qu’une aînée haïda l’a adopté dans son clan.

D’autres personnes sont aussi désemparées que nous, mais elles n’ont pas la même flexibilité que nous avons et ne peuvent pas quitter l’île. Certaines personnes sont haïdas et ne veulent pas quitter leur terre. Cela m’attriste de voir que quelques conseillers scolaires sont prêts à sacrifier la capacité de ma fille à apprendre et le français et le haïda, simplement pour qu’on n'enseigne pas le français.

Peter Lake, parent de Clara et médecin à la retraite
Portrait de Peter Lake, sur une plage de galets.  Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Peter Lake a déménagé sur l'archipel en 1991. Il soutient être très attaché à sa terre adoptive, mais il souhaite que sa fille Clara puisse parler français. « Je pense que c'est extraordinaire que de jeunes Haïdas obtiennent des diplômes d'enseignement. Un jour, ils pourront mettre sur pied un programme complet d'immersion : c'est ce qu'il faut pour sauver cette langue », avance le médecin à la retraite.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Pour Shani Goetzinger, mère de quatre enfants, dont la plus jeune fréquente toujours l'École primaire Sk’aadgaa Naay, le fait que le français fasse ombrage à l’apprentissage du haïda est tout simplement faux.

Elle soutient que certaines personnes influentes de la communauté croient que le français représente le colonialisme. La décision d'abolir le programme est donc prise sans tenir compte de l’éducation de ses enfants. « Je pense que l’important, c’est l’éducation, et que l’éducation doit venir en premier », dit-elle. « C’est prouvé que lorsqu’un enfant apprend une seconde langue, la troisième lui vient facilement. »

Shani Goetzinger en entrevue avec Radio-Canada. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Shani Goetzinger a été choisi par les parents afin de livrer une présentation aux conseillers scolaires afin qu'ils renversent leur décision d'abolir le programme d'immersion française.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Elle soutient que sa fille maîtrise beaucoup mieux le haïda parce qu’elle l’apprend dans le contexte de l’immersion française. Sa deuxième langue lui permettrait de mieux saisir la troisième. Shani Goetzinger en veut au conseil scolaire du district 50, qui régit l’école.

Après avoir contacté un avocat et effectué une demande d’accès à l’information qui lui a permis d’obtenir les échanges de courriels des membres du conseil scolaire concernant l’immersion française, Peter Lake s'est joint à Shani Goetzinger pour créer une pétition. Celle-ci a recueilli plus de 500 noms en faveur de l’immersion française, mais le programme a tout de même été annulé.

La surintendante du conseil scolaire, Dawna Day-Johnson, a refusé de nous accorder une entrevue, mais nous a indiqué que la décision d’abolir l’immersion française avait été « difficile », et que les décisions difficiles étaient le lot « des petits conseils scolaires ».

2010, un pas vers la réconciliation

L’archipel Haida Gwaii, situé au nord-ouest de la Colombie-Britannique, est composé d’environ 150 îles. Ce territoire porte ce nom seulement depuis 2010, soit après que les Haïdas ont obtenu que le gouvernement rebaptise les îles de la Reine-Charlotte. Haida Gwaii signifie « la terre du peuple » en langue haïda. C’est sous le gouvernement de Gordon Campbell qu’une cérémonie officielle à Old Masset marque le retour au nom de Haïda Gwaii.

L’anthropologue Wade Davis en profite pour souligner qu’un regain de fierté chez les Haïdas se traduit aussi par un désir de revitaliser leur langue. « Une langue est comme une forêt ancienne de l’esprit, une nappe phréatique de connaissances, un écosystème de normes sociales », explique-t-il. Le regain de la langue haïda est aussi un acte puissant de réappropriation complète d'une culture qui leur a échappé, à son avis.

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