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Métisse, de Ouanessa Younsi

L'auteure Ouanessa Younsi

L'auteure Ouanessa Younsi

Photo : FRANCOIS MELLET

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Ouanessa Younsi est originaire de Québec et vit à Montréal. Elle est l'une des finalistes du Prix de poésie Radio-Canada 2017. La lauréate est Marie-Eve Blanchard pour son poème Louise.

Née en 1984, Ouanessa Younsi est poète et médecin-psychiatre. Elle a publié deux recueils de poésie aux éditions Mémoire d’encrier, soit Prendre langue (2011) et Emprunter aux oiseaux (2014), ainsi qu’un livre à propos du soin, Soigner, aimer (2016). Elle a également codirigé le livre collectif Femmes rapaillées (2016). Entre deux patientes ou patients, elle publie dans des revues et ouvrages collectifs, participe à des lectures et festivals de poésie, et cherche à concilier littérature et soins.

Métisse, ce sont des poèmes autour de la question des origines, présentes et absentes.

Métisse

Mes parents pelaient ma peau comme une figue. J’étais chaque jour un fruit différent.

Je continuais le mouvement, épluchant ma couleur, ma langue, mon nom. À vingt ans, je disparus de mon histoire et, trois ans plus tard, l’histoire officialisa mon effacement. Nous avons célébré en riant, un gâteau de dards et de dents.

J’étais une page blanche. J’arpentais la ville tranchée tel du pain. Des faucons translucides m’escortaient; je leur parlais en un dialecte inaudible.

Croisant une forme étrange, varicelle sur le décor, je reconnus ma peau.

Et je passai mon chemin, pelant ma peur comme une excuse.

***

Je marchais sur mes mains. Mes pieds avaient été coupés durant la nuit. Par qui, nul ne le savait, et il n’y eut pas d’enquête : j’étais une fille orange avec un nom bizarre.

Je ne m’étais pas éveillée à l’odeur du rouge, mais j’avais senti les tendons sur mon songe.

Au matin, je fus étonnée de ne plus trouver mes pieds. Je fouillai partout : sous le tapis du froid, dans le ventre de mon frère, derrière les masques du désir. Rien à faire : mes pieds étaient perdus.

L’interdit de mon père : ne pas les chercher.

***

Un oranger transperçait les murs des fenêtres.

Je voulais l’enfoncer, le retourner de l’autre côté du monde – Alger. Impossible : l’oranger était en acier, trop vrai pour être beau.

Il poussait, poussait, défonça l’église, l’école, le village, et déjà le pays n’était plus qu’un immense arbre fruitier.

Je tentai de le détruire, convoquai les géants du déni, fabriquai des scies, une délicate démolition. En vain : il y avait un oranger dans la pièce du passé.

Résignée, je m’assis près de lui et voulus m’y appuyer. L’oranger s’éclipsa.

Je devins plus seule, plus moi que jamais.

***

Dans la cour, je creusais un passage secret vers Alger. Tulipes, bulbes, mille-pattes : vitraux que je traversais sans rien briser du réel. Parfois, sous l’effort, mon cœur coulait par ma bouche; je le crachais telle une gomme. Aussitôt, un nouveau cœur repoussait, fait de coccinelles et de coquelicots, et je reprenais mon ouvrage. J’avalais des boissons de nuages et c’était du poison.

Mon corps tombait de moi telle une jupe trop grande. Les coups de pelle m’éreintaient, mais je persévérais : je voulais voir l’œil de la terre et mon oncle dedans.

Mes parents s’inquiétaient de mon état. Me nourrissaient de sangsues, de sermons. Je forais, je forais, comme si mon avenir en dépendait, et mon avenir en dépendait.

Trous dans la terre, trous dans la page : il me fallait une vie, une seule.

***

J’essayais d’apprendre la langue de mon père. Les mots sautaient de mes lèvres tels des lièvres d’atomes. Je tentais d’articuler mon prénom. Vous le prononcez mal. Je recommençais : il fallait crever les yeux des mots.

Cette langue est un souvenir. Enfant, mon père la hurlait par ma gorge. Je la craignais, et je craignais les assiettes blanches qui cassaient le plancher de ma chambre.

Ma voix était excisée, mais je ne le savais pas.

Je continuais de parler comme un incendie.

Découvrez les autres finalistes du Prix de poésie Radio-Canada 2017.

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) sont ouverts à tous, amateurs ou professionnels. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles et poèmes inédits soumis au concours.

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