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Montréal 2017 : bilan d'un surprenant duel à la mairie

Les deux principaux adversaires à la mairie de Montréal, Denis Coderre et Valérie Plante
Les deux principaux adversaires à la mairie de Montréal, Denis Coderre et Valérie Plante Photo: Radio-Canada
Jérôme Labbé

Il ne reste plus que 24 heures aux Montréalais pour décider qui aura leur vote aux élections municipales. Les deux principaux candidats à la mairie, Denis Coderre et Valérie Plante, ont rivalisé de promesses au cours des six dernières semaines, mais le sondage CROP-Radio-Canada publié lundi dernier suggère que ni l'un ni l'autre n'a réussi à persuader une majorité d'électeurs. Compte rendu d'une campagne qui a passé en coup de vent.

Quarante-trois jours : c'est la durée exacte d'une campagne qui a pris son envol le vendredi 22 septembre au soir et qui se termine officiellement samedi, les candidats n'ayant pas le droit de faire campagne dimanche, jour du vote. On les verra quand même glisser leur bulletin dans l'urne et inviter les électeurs à faire de même, tradition oblige.

Si la première moitié de campagne a été largement marquée par la mort du jeune sportif Clément Ouimet qui a relancé le débat autour de la sécurité des cyclistes à Montréal, la deuxième moitié a été carrément éclipsée par d'autres sujets issus d'une actualité plus brûlante : l'arrestation du député Guy Ouellette par l'Unité permanente anticorruption, la déclaration d'indépendance de la Catalogne et, surtout, le mouvement #moiaussi qui, en plus d'éclabousser les producteurs Éric Salvail et Gilbert Rozon, a coulé la campagne de l'éditeur Michel Brûlé et de son équipe dans l'arrondissement du Plateau-Mont-Royal.

Denis Coderre et Valérie Plante ont pourtant tout fait pour que l'on parle d'eux, multipliant les apparitions publiques et les annonces en tout genre.

« Regardez où on était il y a quatre ans » : c'est ainsi que le maire sortant a commencé la plupart de ses interventions médiatiques dans les dernières semaines. Selon lui, « on ne peut pas se permettre de recommencer à zéro  ». Son mantra : transition, transformation, réalisation. En d'autres mots, Denis Coderre se vante d'avoir ramené l'intégrité à l'Hôtel de Ville, d'avoir réussi à faire adopter par Québec la loi sur le statut de métropole – la veille du déclenchement des élections – et d'avoir négocié des projets qui verront le jour bientôt, à commencer par le Réseau électrique métropolitain (REM) de la Caisse de dépôt et placement du Québec, dont le projet de loi a été adopté en pleine campagne électorale.

À la blague, on a un record, vous avez le même maire depuis quatre ans. Il n’a pas été en prison, il n’y a pas eu d’enquête et les choses fonctionnent bien.

Denis Coderre, maire sortant de Montréal

C'est au contraire d'une « vision » dont a besoin Montréal, fait valoir Valérie Plante. La chef de Projet Montréal, qui a pris la tête de l'opposition officielle en décembre 2016, n'a eu que peu de temps pour se faire connaître. Déterminée dès le départ à lutter contre certaines perceptions envers son parti, elle a dû répéter à plus d'une reprise qu'elle n'avait pas l'intention de « plateauïser » Montréal. Mais en cours de route, sa notoriété a grandi, notamment en raison de sa fameuse « ligne rose », le projet phare de sa campagne, soit la construction d'une nouvelle ligne de métro reliant Montréal-Nord et Lachine, en passant par le centre-ville. Elle souhaiterait même en faire un symbole pour souligner la contribution des femmes et des communautés culturelles à Montréal.

Je trouve qu’en 2017, c’est manquer d’ambition que de se comparer à la corruption et aux magouilles de l’administration précédente et de se définir par rapport à elle.

Valérie Plante, chef de Projet Montréal

À la veille du jour J, les deux candidats sont au coude-à-coude dans les intentions de vote. Le sondage CROP-Radio-Canada de lundi donne une très courte avance de deux points à Valérie Plante, mais il laisse aussi entendre que Denis Coderre mène parmi les électeurs qui se sont déplacés en 2013 et qui sont certains de voter à nouveau cette année.

Le coup de sonde suggère aussi une grande insatisfaction des répondants envers la gestion des chantiers routiers, un clou sur lequel Valérie Plante n'a cessé de taper, rappelant le plus souvent possible sa promesse de créer une brigade des chantiers, responsable de veiller à ce que ceux-ci nuisent le moins possible aux automobilistes, aux cyclistes et aux piétons. Quant à Denis Coderre, qui est lui-même arrivé en retard à une entrevue radiophonique cette semaine en raison du trafic, il a répété chaque fois que ses prédécesseurs avaient négligé d'investir dans les infrastructures et que le rattrapage, aujourd'hui nécessaire, durerait encore plusieurs années.

Denis CoderreDenis Coderre, sur le plateau de Patrice Roy, le mercredi 25 octobre 2017 Photo : Radio-Canada

Le maire sortant a souvent été sur la défensive, obligé d'assumer un bilan qui a attiré son lot de reproches en quatre ans. Le nombre de billets donnés l'été dernier pour assister au championnat de formule E, par exemple, lui aura collé à la peau jusqu'à la dernière semaine de campagne, lorsque les promoteurs ont finalement accepté d'ouvrir leurs livres. De même, sa propension à contrôler l'information a été sévèrement critiquée. « Si j'ai pilé sur des orteils, je m'en excuse », finira-t-il par dire, contrit, au Téléjournal Grand Montréal. Interrogé par Patrice Roy sur le manque de transparence de son administration, il se dira « ouvert » à revoir une directive de 2014 spécifiant que ses invités n'ont plus l'obligation de s'inscrire au registre de l'hôtel de ville – une consigne révélée début octobre par le quotidien Métro.

L'abolition de cette directive figure parmi les nombreuses promesses de campagne faites par Projet Montréal, dont le nombre a été estimé à 474 par l'administration sortante. Cinq d'entre elles totaliseraient à elles seules 807 millions de dollars en dépenses annuelles, d'après l'évaluation de Pierre Desrochers, qui a présidé son dernier comité exécutif mardi soir.

Ces critiques ont poussé Projet Montréal à revoir à la hausse son cadre financier, admettant implicitement que ses prévisions de nouvelles dépenses dépassaient largement ses prévisions de nouveaux revenus – un équilibre dont l'Équipe Coderre n'a jamais eu à se soucier, par ailleurs, le maire sortant ayant choisi de ne pas publier de cadre financier.

Le financement de la ligne rose a également fait l'objet de nombreux débats, Denis Coderre allant même jusqu'à dire qu'elle pourrait coûter 25 milliards de dollars aux autres ordres de gouvernement, soit quatre fois les coûts projetés par Projet Montréal. « Ce n'est pas un programme spatial que je propose, c'est une ligne de métro », a répliqué Valérie Plante. Dans tous les cas, le coût et l'efficacité réelle d'un tel projet restent à établir, selon Radio-Canada.

Même après que Valérie Plante eut reconnu que la ligne rose était plus une proposition qu'un engagement, Denis Coderre a continué de la talonner sur ce sujet, l'accusant de porter des « lunettes roses » et de n'avoir aucun allié auprès de qui plaider à l'Assemblée nationale hormis « quelques contacts à Québec solidaire ». Il a déploré le « manque de réalisme » de son adversaire, insistant sur le fait que Valérie Plante avait évoqué, lors de la présentation du projet, la possibilité d'avoir 29 nouvelles stations de métro d'ici 2028. « Un chausson avec ça? », avait-il lancé.

Questionné sur ses propres engagements en matière de mobilité, le maire sortant s'est pour sa part montré de plus en plus ouvert à un REM vers l'est, au fur et à mesure que la campagne avançait.

Des coups bas

Si les deux débats de la campagne, devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et à l'Université Concordia, ont donné lieu à des échanges polis et posés entre Denis Coderre et Valérie Plante, il en a été tout autrement sur les réseaux sociaux, où les couteaux ont parfois volé beaucoup plus bas. L'attaché de presse de Valérie Plante, Marc-André Viau, a même fait l'objet d'un article du Huffington Post pour ses commentaires vitrioliques à l'endroit de candidats adverses, qu'il a notamment qualifiés de « robots ». Il a également décrit le maire sortant de l'arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Réal Ménard, comme une « plante verte » et a demandé à l'ex-député Scott McKay de « prendre son trou » le soir où leurs chefs sont passés à Tout le monde en parle.

D'abord en coulisses, puis beaucoup plus vocalement, l'Équipe Coderre a également accusé Projet Montréal de cacher le maire sortant de l'arrondissement du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez, ce dont a dû se défendre Valérie Plante à de nombreuses reprises. Force est toutefois de constater que les candidats n'ont pas été vus ensemble de toute la campagne.

Sur le terrain, des pancartes électorales de l'Équipe Coderre ont été installées à des endroits interdits. D'autres ont été carrément vandalisées plus tard dans la campagne. Cette fois, aucun parti politique n'a été épargné, pas même Coalition Montréal, dont le candidat à la mairie, Jean Fortier, s'est désisté en cours de route pour appuyer Valérie Plante. En échange, celle qui aspire à devenir la première mairesse de Montréal a promis de faire de la place à l'opposition au sein de son comité exécutif si elle ressort victorieuse du vote de dimanche, ouvrant même la porte au retour de Richard Bergeron et Marc-André Gadoury, deux anciens membres de Projet Montréal qui ont rejoint l'Équipe Coderre depuis les dernières élections.

De gauche à droite : Jean Fortier, de Coalition Montréal, Valérie Plante, chef de Projet Montréal, et Marvin Rotrand, chef de Coalition Montréal, en conférence de presse à la place Vauquelin, près de l'hôtel de ville.La chef de Projet Montréal, Valérie Plante, était visiblement heureuse de confirmer l'appui que lui accordent Jean Fortier (à gauche de l'image) et Marvin Rotrand (à droite), de Coalition Montréal. Photo : Radio-Canada / Julie Marceau

Coalition Montréal n'a pas cessé pour autant de faire campagne dans les arrondissements. Son chef par intérim, Marvin Rotrand, a même appelé les électeurs à lui donner la balance du pouvoir. Son parti ne présente toutefois qu'une quinzaine de candidats répartis dans huit arrondissements, dont l'ex-président de l'Ordre des ingénieurs du Québec Zaki Ghavitian, qui brigue la mairie de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, l'arrondissement le plus populeux de la métropole.

Quant à l'ancien parti de Mélanie Joly, Vrai Changement pour Montréal, sa chef, Justine McIntyre, n'a pu que regarder de loin la course à la mairie de Montréal, elle qui a choisi de tenter sa chance comme mairesse de l'arrondissement de Pierrefonds-Roxboro.

Des appuis importants

Outre l'équipe de Coalition Montréal, Valérie Plante a également pu compter sur plusieurs autres appuis au cours de sa campagne, dont l'avocate Anne-France Goldwater, l'athlète Dorothy Yeats, le chef David McMillan, le comédien Emmanuel Bilodeau ainsi que les maires d'arrondissement indépendants Manon Barbe, à LaSalle, et Luis Miranda, à Anjou, qui avait d'abord décidé d'appuyer Jean Fortier.

Denis Coderre, de son côté, a pu compter sur le soutien des hommes d'affaires Alexandre Taillefer et Mitch Garber, des anciens politiciens Raymond Bachand et Gilles Duceppe, du professeur Jacques Nantel, du pédiatre Gilles Julien et même de Soeur Angèle. Le quotidien La Presse a également pris position pour lui dans son éditorial de samedi dernier, et Le Devoir a fait de même ce samedi.

Pour Valérie Plante, le défi est maintenant de convaincre les électeurs de se rendre aux urnes, notamment dans les arrondissements où l'on risque de retrouver les courses les plus enlevantes, comme dans Ahuntsic-Cartierville, où les deux candidats à la mairie ont passé beaucoup de temps en fin de campagne. C'est d'ailleurs dans cet arrondissement que Denis Coderre a choisi son prochain président du comité exécutif, Harout Chitilian, alors que Valérie Plante a désigné Benoit Dorais, le maire de l'arrondissement du Sud-Ouest, qui a rejoint sa formation cette année.

Car ce sont les arrondissements qui feront la différence entre un conseil municipal minoritaire, majoritaire ou majoritaire aux deux tiers, ce qui permettrait à la formation gagnante d'adopter d'importants règlements beaucoup plus facilement. Or, aucun sondage n'a été mené à ce niveau pendant la campagne électorale.

Contrairement à son adversaire, Valérie Plante s'est engagée à retourner dans l'opposition si elle est défaite dimanche. Mais pour ce faire, encore faudrait-il que sa colistière, Sophie Mauzerole, soit élue comme conseillère de ville dans le district de Sainte-Marie, ce qui est loin d'être assuré, Denis Coderre lui ayant opposé l'ex-conseiller Pierre Mainville.

À l'inverse, une victoire de Valérie Plante, dimanche, imposerait à Denis Coderre une sérieuse réflexion sur son avenir politique. Prendrait-il vraiment la place de sa colistière Chantal Rossi pour devenir simple conseiller municipal? Son départ obligerait à tout le moins l'Équipe Denis Coderre pour Montréal à envisager un changement de nom.

Après six semaines passées sous les projecteurs, les candidats se tournent maintenant vers les électeurs, qui auront le dernier mot quant à l'identité de ceux et celles qui dirigeront Montréal pour les quatre prochaines années.

En 2013, le taux de participation aux élections municipales avait atteint 43,3 % à Montréal. Mercredi soir, 91 218 Montréalais avaient déjà voté, soit lors du vote par anticipation, du vote au bureau du président, du vote itinérant ou du vote à domicile, ce qui représente 7,98 % des électeurs inscrits. C'est 0,25 point de pourcentage de plus qu'à pareille date il y a quatre ans.

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