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Dessiner sa maison, le projet de la Première Nation de Nibinamik en Ontario

Une cabane de bois rond est décoré de bois d'orignaux dans une réserve autochtone.

Alors que leurs maisons tombent en ruine, les membres de la Première Nation Nibinamik réfléchissent à une architecture qui répondrait mieux à leurs besoins.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La maison de rêve : la plupart des Canadiens peuvent facilement se l'imaginer. Pour ceux qui vivent dans une réserve isolée du Nord de l'Ontario, l'idée prend difficilement forme.

Un reportage de Kristy Hutter, de CBC

La Première Nation Nibinamik se relève d’un été particulièrement difficile : deux jeunes se sont enlevé la vie, une panne d’électricité a gâté la viande de gibier et un feu de forêt a forcé l’évacuation de dizaines de personnes. Sans compter que la réserve est aux prises avec une perpétuelle crise du logement.

Malgré tout, il y a une lueur d’espoir. Pour la première fois, la communauté de la Première Nation de Nibinamik peut s'imaginer sa maison de rêve.

Dans les années 1970, six familles ont quitté une colonie catholique des environs pour fonder Nibinamik. En puisant dans la forêt environnante, elles ont construit des maisons de bois rond qui tiennent toujours debout ou presque. Le petit hameau s’est ainsi démarqué des réserves qui dépendent uniquement des maisons préfabriquées fournies par le gouvernement fédéral, bien que la communauté en comporte quelques-unes.

Avec une population frôlant aujourd’hui les 350 habitants, la situation est devenue insoutenable.

Une jeune autochtone prend la pose devant sa maison qui a besoin de rénovation.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Natasha Sugardhead est dégoûtée par les conditions dans lesquelles vivent sa mère et elle.

Photo : Radio-Canada / Kristy Hutter

« Il fait très froid, comme dans un réfrigérateur », dit Natasha Sugardhead qui vit avec sa mère dans une maison criblée de trous. Elle les couvre avec du carton et du ruban adhésif, mais elle n’ose pas chauffer l'endroit à cause d’un tuyau de poêle devenu dangereux.

Je suis dégoûtée. Comment peut-on vivre comme ça?

Une citation de : Natasha Sugardhead, 22 ans

Pour d’autres, c’est pire. La plupart des maisons, si ce n’est pas toutes, sont rongées par les moisissures. Certaines n’ont pas l’eau courante. Et la grande majorité est surpeuplée : quatre générations s’entassent dans un domicile ne comportant qu’une seule chambre.

Une crise du logement se profile avec des conditions et des infrastructures déplorables, mais certains croient que la source du problème est plus profondément enracinée.

Des maisons pour « contrôler la population »

Au départ, la maison des Premières Nations était de type colonial. Dans les années 1960, le gouvernement a envoyé des matériaux de construction aux réserves partout en Ontario, accompagnés de brochures expliquant comment construire une maison, mais aussi comment l’entretenir. (Nouvelle fenêtre)

« Le design était une façon ici de contrôler une population et de les forcer à vivre d’une certaine manière, explique Shelagh McCartney dont l’équipe d’urbanistes de l’Université Ryerson travaille à évaluer les besoins de la communauté Nibinamik. Ce n’est pas un marché où plusieurs personnes s’y établissent en construisant différents types de résidences. »

Les petites maisons actuelles, construites à l’emporte-pièce, ne conviennent pas à des gens qui veulent vivre de la terre, selon elle.

Nous avons ainsi essayé d’assimiler les gens en les forçant à vivre dans certaines conditions. Si quelqu’un se faisait contrôler de cette façon, on aurait des problèmes de santé mentale.

Une citation de : Shelagh McCartney, architecte et urbaniste de l'Université Ryerson

En fait, les idées suicidaires chez les jeunes ont récemment pris de l'ampleur, ce qui met toute la communauté sur les nerfs.

Natasha Sugardhead, à la tête du conseil des jeunes de la communauté, passe de plus en plus de nuits à prévenir des suicides. Trois de ses frères se sont suicidés. « On a besoin de changement, lance-t-elle. C’est déprimant de vivre avec ces inquiétudes, ces enjeux. »

Pour l’architecte et urbaniste Shelagh McCartney, la communauté peut regagner sa culture et son bien-être par l’habitation.

Des dessins d'architecte des années 1960 évoquent une vie de banlieue occidentale pour les Autochtones vivant sur les réserves.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les plans de la « Maison indienne type 5 » du gouvernement fédéral dans les années 1960.

Photo : Radio-Canada / Archives

Abandonner la maison coloniale

L’équipe de l’Université de Ryerson pilote un projet pour remettre le design dans les mains de la Première Nation de Nibinamik. Lors de leur dernière visite, les urbanistes ont travaillé avec des familles pour qu’elles bricolent leur maison idéale et qu’elles la placent sur carte géante.

Parmi les idées proposées, les membres de la communauté cherchent à orienter leur résidence en fonction des espaces communautaires, à réfléchir à la taille des chambres selon le nombre de personnes qui y dorment et à créer des espaces extérieurs où les gens peuvent interagir ou encore ranger leur équipement comme les motoneiges.

Le but? Abandonner la maison coloniale et se réapproprier le processus de design.

« Plutôt que de faire venir quelqu’un de l’extérieur et de larguer une maison dans la communauté, les membres de la Première Nation de Nibinamik pourront faire ce qu’ils veulent, estime Mme McCartney. Les gens se sentiront différents dans ces maisons; c’est le but que nous cherchons à atteindre. »

Le défi du financement

Au-delà du design, d’autres obstacles attendent la communauté avant même de construire quoi que ce soit.

En vertu de traités et de règlements de revendications territoriales, le gouvernement a l'obligation de fournir des fonds pour le logement aux Premières Nations qui ont perdu des terres et des ressources avec la colonisation.

Mais peu importe les efforts déployés, la bande ne peut satisfaire tout le monde avec le financement annuel alloué par Affaires autochtones et du Nord Canada, explique le chef Johnny Yellowhead.

« Quand nous obtenons du financement, c’est le minimum et cela vient en fonction des mandats, déplore-t-il. Certains croient que le gouvernement donne de l’argent gratuit, mais ça ne marche pas comme ça. Nous devons travailler selon des procédés. C’est très frustrant. »

Ça fait 20 ans qu’on tente de construire des maisons. On a fait le tour.

Une citation de : Chef Johnny Yellowhead, de la Première Nation Nibinamik

Affaires autochtones dit pour sa part soutenir la Première Nation de Nibimanik pour développer « un programme de logement durable et à long terme. » Dans le budget fédéral de 2016, environ 1,37 million de dollars étaient alloués au logement des Autochtones, rappelle le ministère.

Le gouvernement ne comprend pas les défis auxquels font face les communautés, nuance Shelagh McCartney.

De petites maisons sont éparses sur une péninsule reculée du Nord de l'Ontario. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les prochaines maisons pourraient être construites en fonction d'espaces communautaires extérieurs.

Photo : Radio-Canada

« Je blâme la bureaucratie, lance-t-elle. Beaucoup de gens qui travaillent dans le système et dans des bureaux n’ont pas nécessairement vu une communauté isolée. »

La logistique et les frais de transports des matériaux dans une région reculée compliquent la planification et la prise de décisions pour les Autochtones, estime-t-elle.

À cela s’ajoutent les échéances fiscales rigides rattachées au financement.

« Ces échéances artificielles m’énervent vraiment, dit l’urbaniste. Ce n’est pas de l’autodétermination si on dit aux gens : “vous devez faire ce que dit l’État et vous devez le faire de telle manière." »

Shelagh McCartney et son équipe ont aidé Nibinamik à mettre en place une politique de logement avec les membres de la communauté, plutôt qu’avec des gens de l’extérieur, afin d’avoir accès à d’autres sources de financement, comme la Société canadienne d'hypothèques et de logement.

Si le financement est approuvé, la construction de maisons dessinées par la communauté pourrait commencer dès l’an prochain. Ce sera alors un premier pas pour une réserve en manque de 60 logements. Et peut-être que s’imaginer sa maison de rêve ne sera plus aussi saugrenu.

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