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L'enseignement, une carrière par défaut pour des immigrants francophones

Un enseignant en salle de classe
Un enseignant en salle de classe Photo: Getty Images / Hero Images

Le nombre de nouveaux arrivants francophones inscrits au baccalauréat en éducation en Ontario est grandissant. Si, pour certains, cette formation est un moyen de poursuivre une carrière entamée dans leur pays d'origine, pour plusieurs, il s'agit d'une voie empruntée à défaut de pouvoir se placer dans leur domaine initial.

Un texte de Marine Lefèvre

Armel Biendou-Yebdieu est étudiant en deuxième année au mini-campus de Windsor de la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa.

À 30 ans, ce Camerounais d'origine a dû retourner sur les bancs de l’école pour trouver un emploi dans son pays d’accueil, bien loin de sa formation première d'analyste financier.

Recommencer à zéro

Le parcours d'Armel Biendou-Yebdieu le mène au Canada, en passant par la France et la Côte d’Ivoire. À son arrivée, en 2015, il doit se rendre à l'évidence : il ne pourra pas trouver d'emploi dans le monde de la finance à moins de repasser plusieurs certifications.

« Je me suis aperçu que je devais tout recommencer à zéro pour travailler dans mon domaine au Canada, ce qui m’aurait pris deux à trois ans. Il aurait fallu aussi que je fasse à nouveau mes preuves parce que tout ce que j’avais fait avant n’aurait pas été reconnu », explique-t-il.

Portrait d'un homme souriant. Il est assis et regarde droit dans l'objectifArmel Biendou-Yebdieu est étudiant au mini-campus de Windsor de la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa. Photo : Radio-Canada / Marine Lefèvre

Pourtant, Armel a obtenu sa résidence permanente par l'entremise du système Entrée express, lancé en 2015 par le gouvernement canadien pour recruter les meilleurs candidats à l'immigration en fonction des besoins en travailleurs qualifiés, notamment.

Système Entrée express

Les candidats potentiels expriment leur intérêt à venir au Canada en créant un profil Entrée express en ligne qui, par la suite, fait l’objet d’une évaluation préliminaire pour s’assurer qu’ils répondent aux critères de trois programmes fédéraux. Les candidats qui respectent ces critères se voient attribuer une note par le système basée sur l’information fournie dans leur profil et sont classés parmi les autres qui ont aussi respecté ces mêmes critères. Seulement les candidats avec les notes les plus élevées reçoivent une invitation à présenter une demande de résidence permanente.

Source - Citoyenneté et Immigration Canada

Au moment où Armel a posé sa candidature, le site d’Immigration et Citoyenneté Canada indique que la demande pour des analystes financiers est très forte et que les possibilités de carrières sont très bonnes.

Mais la réalité le rattrape et sa situation familiale l'oblige à s'ajuster très vite.

Je savais que je devrais me battre, mais j’ai remarqué que la situation était très similaire à celle de l'Europe.

Armel Biendou-Yebdieu, étudiant au bac en éducation

Lorsqu’on lui propose l’éducation, il y voit une bonne voie de reconversion qui lui permet aussi de concilier sa vie professionnelle et sa vie familiale.

« C’était aussi un nouveau défi et un moyen d’apprendre autre chose », souligne-t-il.

Un bilinguisme obligatoire

Portrait d'une femme souriante. Elle porte des lunettes et est assiseSignoline Inangorore a enchaîné les petits boulots avant de se tourner vers l'éducation en Ontario, à défaut de trouver un emploi dans son domaine. Photo : Radio-Canada / Marine Lefèvre

Signoline Inangorore suit également la formation en éducation à Windsor. Native du Burundi, elle a fait ses études en France. Incapables d'y obtenir un regroupement familial, elle et son mari choisissent d'émigrer au Canada, à Montréal d'abord, où ils arrivent au début de l'année 2014.

« Nous savions que ce serait difficile, mais ça a été un véritable choc en arrivant, surtout pour le travail », explique la jeune femme.

Mes diplômes étaient reconnus, mais je devais avoir la carte de l’ordre des comptables agréés.

Signoline Inangorore, étudiante au bac en éducation

Elle enchaîne les petits boulots insatisfaisants dans des centres d'appel et des usines.

« Vu le diplôme que j’avais, ça n'atteignait pas mes attentes. Je voulais plus », remarque-t-elle.

Un autre handicap se dresse sur la route de l'emploi : l'anglais. « Je me débrouillais, mais ça n'était pas suffisant », souligne-t-elle.

Ça a été une surprise, une mauvaise surprise. On savait qu’il fallait connaître l’anglais, mais pas à ce point. La langue a contribué à ce que je change de parcours.

Signoline Inangorore

Après plusieurs mois, Signoline se rend à l'évidence, elle doit changer d'orientation. Titulaire d'un certificat en animation jeunesse, elle décide de postuler à la formation en éducation en Ontario, où elle est acceptée à Windsor.

« On n'avait pas grand-chose à perdre. On se disait que les petits boulots, on pouvait en trouver partout au Canada », note-t-elle.

Une enseignante aide une de ses élèves.Une enseignante aide une de ses élèves. Photo : iStock

Une source de richesse

Des nouveaux arrivants qui optent pour l'éducation, c'est une situation récurrente depuis plusieurs années au Canada, tout particulièrement dans le milieu minoritaire francophone, rappelle Lace Marie Brogden, doyenne de la Faculté d’éducation de l’Université Laurentienne.

« Un tiers des candidats à l’Université Laurentienne sont issus de l’immigration et les chiffres sont en hausse, malgré le programme de deux ans », explique Mme Brogden.

Loin de voir ce phénomène comme un problème, elle estime que les expériences que ces adultes peuvent apporter sont au contraire un avantage et une richesse pour les futurs élèves.

Elle refuse d'ailleurs de considérer l'éducation comme une carrière par défaut, mais plus comme une réorientation professionnelle positive.

Quelqu’un qui choisit l’enseignement par défaut n’aura pas de succès dans ce domaine. Quand [les immigrants] se lancent en enseignement, ce n’est pas parce qu’il n’y a rien d’autres à faire au Canada.

Lace Marie Brogden, doyenne de la Faculté d’éducation de l’Université Laurentienne.

Éric Keunne est membre de l'Alliance pour une communauté éducative inclusive, un organisme qui vise à favoriser le développement professionnel des enseignants issus de la diversité. Il fait le même constat.

« Je ne pense pas que l’enseignement est le chemin facile, le chemin que les gens empruntent pour faire face à la difficulté qu’ils ont eue de s’intégrer dans leur domaine. C’est avant tout un choix », dit-il.

Plus généralement, il estime que le monde de l’éducation ne peut que profiter de gens qui ont un autre vécu, qu’ils soient immigrants ou non.

On doit aller au-delà des sentiers battus de l'éducation et l'enseignant qui a déjà des expériences a de l'avance sur les autres.

Éric Keunne, membre de l'ACEI Canada

Il note toutefois que les immigrants font face à de nombreuses embûches et que l'insertion professionnelle est souvent difficile en raison du manque de reconnaissance des formations antérieures et de l'absence d'expérience canadienne.

Le chemin est long pour tout le monde. Les immigrants le savent, mais si on n'arrive pas à leur donner une chance, comment peut-on réaliser que ces personnes peuvent être utiles?

Éric Keunne

Mme Brogden estime elle aussi qu'il y a encore du travail à faire pour s'assurer que ces candidats entrent facilement sur le marché du travail. Selon elle, il faut sensibiliser les gens au fait que l'image du Canada est en mutation.

On a besoin d’avoir des enseignants qui reflètent mieux les élèves. Le fait de pouvoir diversifier le corps enseignant est souhaitable, surtout du côté francophone.

Lace Marie Brogden
Des immigrants lors d'une cérémonie d'assermentation pour l'obtention de la citoyenneté canadienneDes immigrants lors d'une cérémonie d'assermentation pour l'obtention de la citoyenneté canadienne Photo : iStock

Mettre à profit son expertise

Si elle a dû abandonner son rêve de carrière en finances, rien n’est toutefois perdu pour Signoline. Depuis le début de l’année, elle enseigne dans le programme d’administration des affaires au Collège Boréal à Windsor.

« C’est ce que je sais faire depuis le début. J’ai posé ma candidature et j’ai eu le poste. Aujourd’hui, je peux combiner les deux. Je donne un cours de microéconomie qui a un lien avec ce que je faisais avant et en même temps je pratique ma nouvelle profession d’enseignante. Je suis gagnante sur les deux plans. Au bout du compte, je n’ai rien perdu », explique-t-elle.

Parfois l’immigration canadienne vend un rêve pour recruter des immigrants, mais je pense que c’est à chacun de faire face à la réalité et de faire de son mieux pour s’intégrer.

Signoline Inangorore

Après un an de formation, Armel n’est pas non plus déçu de son choix, mais il a fallu du temps pour s’y mettre.

« Au début, je ne comprenais rien, je me demandais ce que je faisais là. Maintenant, j’apprécie vraiment, surtout après avoir fait des stages. J’aime travailler avec les plus jeunes », raconte-t-il.

Il reste toutefois préoccupé par ses capacités à transmettre son savoir aux élèves et à leur offrir ce dont ils ont besoin : « C’est plus ça, mes craintes, parce que moi j’aime déjà l’enseignement. »

Windsor

Nouveaux arrivants