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Un dessinateur dénonce l’obsession du travail en Corée du Sud

Un personnage de bandes dessinées gifle un autre homme.

Les employés, dociles dans la vraie vie, se rebellent contre leur patron dans les bandes dessinées de Yang Kyung-soo.

Photo : Image extraite de la BD «Yakchjkii»

Radio-Canada

Les Sud-Coréens prennent le travail très au sérieux. Peut-être même trop. Le bédéiste Yang Kyung-soo a choisi de se moquer de cette obsession du travail et de la hiérarchie.

Un texte de Michel Labrecque, de Désautels le dimancheavec la collaboration de Lee Hyejin

Grâce au travail acharné, la Corée du Sud s’est sortie de la pauvreté pour devenir un pays développé. Mais aujourd’hui, ce pays est malade du travail.

Le gouvernement tente de réduire la semaine de travail, et de plus en plus de Sud-Coréens, surtout les jeunes qui ont vécu à l’étranger, veulent remettre en question la culture du travail et de la hiérarchie. Le changement s’avère toutefois difficile.

Voilà pourquoi la bande dessinée Yakchjkii du jeune artiste Yang Kyung-soo a eu l’effet d’une bouffée d’air frais dans cette société encore obsédée par le néo-confucianisme.

Une femme et son médecinAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Image extraite d'une bande dessinée de Yang Kyung-soo

Photo : Image extraite de la BD «Yakchjkii», de Yang Kyung-soo

« C’est un peu comme si ma BD avait été perçue comme un remède », raconte l’auteur, rencontré dans un café de Séoul en juin dernier.

Parce qu’il est vrai qu’on travaille de longues heures en Corée du Sud. Ce qui ne veut pas forcément dire qu’on travaille beaucoup. « On étale le travail plutôt que de le concentrer », raconte Rémi Klemensiewicz, un Français qui vit à Séoul depuis quatre ans.

Plusieurs études affirment que le taux de productivité des employés sud-coréens est un des plus bas dans les pays développés.

Deux employés n'osent pas partir parce que leur patron est encore au bureau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Image extraite d'une bande dessinée de Yang Kyung-soo

Photo : Image extraite de la BD «Yakchjkii», de Yang Kyung-soo

Dans beaucoup d’entreprises, les employés ne quittent pas le bureau tant que le patron n’est pas parti. Parfois même quand le patron leur dit de partir. Le supérieur immédiat ou le collègue plus ancien peut imposer sa volonté aux autres. C’est la culture de la hiérarchie, dont aime bien se moquer Yang Kyung-soo.

Le jeune homme présente un de ses dessins.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le bédéiste Yang Kyung-soo

Photo : Radio-Canada / Michel Labrecque

La question centrale, c’est l’interaction entre patrons et employés. Dans la vraie vie coréenne, quand un patron vous dit de faire quelque chose, vous le faites et vous ne dites rien. Mais dans mes bandes dessinées, les employés s’expriment crûment.

Yang Kyung-soo, bédéiste

Dans la planche qui ouvre ce reportage, un patron dit : « Si vous ne pouvez pas empêcher que certaines choses arrivent dans votre vie, acceptez-les ». Il se fait alors gifler par un employé qui répète ses propos.

Ci-dessous, un autre patron dit à son employée : « Ton rapport est un fouillis ». Elle lui répond : « C’est parce que vous me faites travailler comme un chien. Et ne riez pas, sinon je vous mords ».

Un parton discute avec son employée.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Image extraite d'une bande dessinée de Yang Kyung-soo

Photo : Image extraite de la BD «Yakchjkii», de Yang Kyung-soo

Yang Kyung-soo aime bien utiliser des jeux de mots. La Montréalaise d’origine sud-coréenne Lee Hyejin a travaillé très fort pour traduire les bulles de cette BD. Il y a souvent un deuxième et un troisième sens, intraduisibles en français.

« Par exemple, je peux faire dire à un personnage qu’il mange trois fois par jour. Mais en réalité, j’utilise un gros mot », dit Yang Kyung-soo.

Faire rire, dans une société pas très heureuse, selon les enquêtes d’opinion, c’est comme de l’or en barre. Mais que pense vraiment le bédéiste de cette culture du travail en Corée?

Il y a beaucoup de stress. Tous les patrons ne sont pas aussi terribles que ceux de mes dessins. Mais il faut que quelque chose change.

Yang Kyung-soo, bédéiste

« Quand notre génération arrivera du côté du pouvoir, j’espère qu’elle se comportera différemment de nos aînés », ajoute l’artiste.

Une femme étendue sur le solAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Image extraite d'une bande dessinée de Yang Kyung-soo

Photo : Image extraite de la BD «Yakchjkii», de Yang Kyung-soo

Les Sud-Coréens sont très fatigués par cette compétition constante et par cette culture du travail qui ne s’arrête jamais. Et il y a des dommages collatéraux : dépressions, anxiété, suicides.

Quand les femmes prennent leur place

Il y a aussi une culture de la misogynie qui est remise en cause à mesure que les femmes sont de plus en plus présentes dans les bureaux.

Un homme pose sa main sur l'épaule d'une femme.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Image extraite d'une bande dessinée de Yang Kyung-soo

Photo : Image extraite de la BD «Yakchjkii», de Yang Kyung-soo

Un changement s’opère malgré tout. Certaines entreprises et certains patrons semblent avoir compris que les Sud-Coréens ne peuvent plus, comme il y a 30 ans, tout sacrifier pour l’entreprise et le travail. Sur Facebook, on trouve de nombreux groupes de discussions qui dénoncent cette culture.

Yang Kyung-soo, lui, a beaucoup de travail. En plus de son travail satirique, il a conçu des publicités pour plusieurs grandes entreprises coréennes. Et plusieurs patrons lisent ses bandes dessinées avec intérêt et, de toute évidence, reconnaissent son talent.

Il n’y voit aucune contradiction.

« Il y a encore des gens qui disent que parce que je suis un artiste, je ne devrais pas gagner beaucoup d’argent, raconte-t-il. Je m’excuse : faire de l’argent avec l’art est tout à fait justifié. »

Vers de nouveaux univers professionnels à explorer

Celui qui se passionne aussi pour l’art bouddhiste moderne a d’autres projets de bandes dessinées. « J’essaie d’explorer des univers de travail et de comprendre comment les gens vivent et se sentent dans leur boulot. »

Il veut parler des infirmières, des pompiers et des travailleurs sociaux, entre autres.

Un homme au lit, qui semble maladeAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Image extraite d'une bande dessinée de Yang Kyung-soo

Photo : Image extraite de la BD «Yakchjkii», de Yang Kyung-soo

« Et en ce moment, je m’intéresse à un autre temps fort de notre société : les étudiants qui terminent leurs études secondaires », dit Yang.

Axé exclusivement sur la compétition, le système d’éducation est détesté de tous les Sud-Coréens, mais personne n’arrive à le changer, disent beaucoup de gens de Séoul.

Bref, il y a fort à parier que Yang Kyung-soo n’a pas fini de faire rire et réfléchir les Sud-Coréens.

Société