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Des saumons sauvages pas si sauvages

On voit des bateaux de pêche amarrés au port de Valdez. En arrière-plan, on voit les montagnes enneigées.

Le port de Valdez, en Alaska

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

Radio-Canada
Mis à jour le 

Un tiers des saumons sauvages pêchés en Alaska sont nés en écloserie. Un succès commercial qui pose toutefois des risques de contamination génétique.

Un texte de Benoît Ferradini, de La semaine verte

Chaque année en Alaska, plus d’un milliard de saumoneaux sont relâchés dans les eaux de l’État par un réseau d’écloseries créé dans les années 70. Cela a donné un coup de pouce à la pêche commerciale, tout en contribuant à augmenter les populations de saumons sur toute la côte de l’Alaska.

L’ouverture de la pêche au saumon est toujours un événement très attendu en Alaska. À l’approche du mois de juillet, la petite ville de Valdez est en effervescence. Le saumon rose est la principale espèce pêchée dans la région de Prince William Sound, là où est située Valdez. Et il s’y trouve en abondance.

On peut voir des pêcheurs de Valdez à quai tirer sur les amarres de leur bateau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des pêcheurs préparent leur embarcation pour la saison de la pêche.

Photo : Radio-Canada / Benoît Ferradini

Mais le saumon n’a pas toujours été au rendez-vous pour Robin Dexter. Ce pêcheur de Valdez, qui fait partie des 8000 pêcheurs de saumon de l’État, se souvient des années 70 et de l’épuisement des stocks. La montaison des saumons en rivière après leur migration était très faible à l’époque.

C’est à ce moment-là que le gouvernement a décidé de prendre les choses en main. Sam Rabung, le responsable de l’aquaculture au ministère de la Chasse et de la Pêche s’en souvient : « Pendant plusieurs années de suite, les pêcheurs n’étaient pas du tout autorisés à pêcher. On devait conserver tous les saumons qui venaient remonter les rivières. »

On peut voir des saumons roses du Pacifique capturés sous l'eau dans les filets d'un bateau de pêche.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Pêche commerciale au saumon en Alaska

Photo : Reuters / Lucas Jackson

C’est alors que les pêcheurs commerciaux ont proposé un projet audacieux au gouvernement : créer un réseau d’écloseries de saumons. Les saumoneaux ainsi produits seraient relâchés en mer pour croître. Ils constitueraient de nouvelles réserves de saumons, ce qui allégerait la pression sur les populations sauvages.

« Notre programme d’écloseries protège les saumons pendant leur phase de vie en eau douce, à un moment où la grande majorité d’entre eux meurent », explique Sam Rabung.

« Le pourcentage d’oeufs qui se développent pour devenir des alevins est très faible », poursuit-il. Le taux de survie des alevins passe ainsi de 10 % qu'il est dans l’océan à 90 % en écloserie. Les causes de mortalité de l’alevin que l’on trouve en milieu naturel, comme la pollution, la prédation et les catastrophes naturelles, sont écartées.

On peut voir des centaines d'oeufs roses dans une chaudière remplie d'eau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Oeufs de saumon utilisés dans une écloserie.

Photo : Cook Inlet Aquaculture Association

Pêcheurs satisfaits, scientifiques inquiets

Le succès du programme est instantané. Dès 1975, le nombre de saumons pêchés en Alaska grimpe en flèche. « Avant l’époque des écloseries, se souvient le pêcheur Robin Dexter, on avait de bonnes et de mauvaises années, en fonction des conditions sur la rivière. Ce que les écloseries ont fait, c’est de niveler les hauts et les bas, et d’augmenter le nombre de saumons de manière substantielle. »

Grâce à ce programme, les pêcheurs se sont assurés d’une ressource quasi inépuisable. Aujourd’hui, 28 écloseries sont en activité, surtout dans le sud et le sud-est de l’Alaska. Ce saumon, issu d’écloseries, est exporté comme saumon sauvage dans le monde entier. Mais, selon certains, malgré ce succès commercial, le programme d’écloseries aurait atteint un point de non-retour.

On voit un travailleur d'une écloserie de Valdez, en Alaska, manipuler un gros tuyau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les alevins de saumons sont placés dans des bassins en mer et nourris pendant plusieurs mois avant d'être relâchés

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

Greg Ruggerone, biologiste de Seattle, connaît bien le saumon d’Alaska, qu’il étudie depuis le lancement du programme d’écloseries. « C’est énorme », dit-il. « En Alaska ils relâchent 1,7 milliard de saumons d’écloseries chaque année. Et certaines années, 48 % de tous les saumons pêchés sont des saumons d’écloseries. »

Une région intéresse plus particulièrement Greg Ruggerone : celle de Prince William Sound. Une zone où plus de 90 % des saumons pêchés sont nés en écloserie. « Les cinq écloseries de Prince William Sound se sont développées si rapidement qu’on a du mal à s’assurer que les populations sauvages sont protégées, et qu’elles sont aussi productives que dans le passé. Les saumons roses [d'écloserie] ont largement diminué la survie du saumon rose sauvage », explique Sam Ruggerone.

C’est en effet du saumon rose qui est principalement élevé dans cette région. Une espèce qui croît rapidement, s’adapte à tout et procure une bonne rentabilité de l'investissement.

On voit des centaines d'alevins de saumon rose dans l'eau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des alevins qui seront bientôt relâchés en nature

Photo : Cook Inlet Aquaculture Association

Mais le point de vue de Greg Ruggerone ne fait pas l’unanimité. Le gouvernement assure qu’il fait son possible pour protéger les populations de saumons sauvages. « Nous n’avons aucune preuve que la production des écloseries menace les saumons sauvages », nous explique Sam Rabung. « Mais nous essayons d’en avoir le coeur net. »

Le gouvernement de l’Alaska a lancé en 2012 une grande étude sur 11 ans pour dresser une carte d’identité génétique des populations de saumons sauvages, afin de mieux cerner le comportement des saumons hybrides.

Gros plan sur des saumons adultes qui remontent le courant à Valdez, en Alaska, pour aller pondre.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des saumons roses adultes remontent le courant à Valdez.

Photo : Reuters / Lucas Jackson

Le gouvernement tente également de placer les écloseries loin des routes de migrations des saumons sauvages pour éviter que les deux populations se mélangent. Et afin de minimiser l’impact des croisements éventuels, les saumons élevés en écloseries sont issus des saumons sauvages des rivières avoisinantes. Ils sont donc génétiquement très proches.

Si malgré ces mesures préventives le gouvernement obtenait la preuve que les populations sauvages sont menacées, il pourrait arrêter le programme d’écloseries. « L’économie en souffrirait », reconnaît Sam Rabung. « Mais on conserverait nos stocks sauvages, ce qui est notre priorité. »

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