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La fille d'une victime des expériences de la CIA à l'Institut Allan Memorial obtient justice

Jean Steel

Jean Steel

Photo : CBC

Radio-Canada

Alison Steel n'avait que quatre ans et demi lorsque la vie de sa mère bascula. En 1957, Jean Steel avait 33 ans lorsqu'elle a été admise à l'Institut Allan Memorial de Montréal. Elle en ressortira brisée après avoir été le sujet d'expériences financées par le gouvernement fédéral et la CIA.

Jean Steel avait reçu un diagnostic de maniaco-dépression et de psychose.

Au cours des mois suivants, le Dr Ewan Cameron lui fait subir une série d'expériences de lavage de cerveau. Elle est maintenue pendant des semaines dans un sommeil induit chimiquement. Elle reçoit plusieurs séances d'électrochocs et des médicaments expérimentaux. On lui fait entendre en boucle des messages enregistrés sur cassette.

Alison Steel affirme que sa mère n'a plus jamais été la même.

Elle n'a jamais été capable de fonctionner comme un être humain normal à cause de ce qu'ils lui ont fait.

Alison Steel

Aujourd'hui, après des décennies passées auprès d'une mère brisée, Alison Steel a obtenu justice pour sa famille.

CBC News a appris que le gouvernement fédéral a récemment conclu un règlement à l'amiable avec elle, lui versant 100 000 $ en échange de l'abandon des poursuites judiciaires qu'elle avait intentées en 2015.

Bien qu'il soit interdit à Steel, en vertu d'une entente de non-divulgation, de parler du règlement lui-même, son existence et son montant ont récemment paru dans les Comptes publics déposés par le gouvernement.

L'avocat montréalais Alan Stein, qui a négocié l'entente, affirme que la décision du gouvernement d'indemniser Mme Steel pourrait donner de l'espoir aux familles d'autres patients qui ont fait l'objet des expériences de « déprogrammation » du Dr Cameron et qui, à l'origine, n'ont pas été indemnisées.

« Ils ont encore une possibilité [d'obtenir une indemnisation] si leurs rapports médicaux démontrent qu'ils ont été substantiellement déprogrammés », dit-il.

Alison Steel, la fille de Jean Steel

Alison Steel, la fille de Jean Steel

Photo : CBC

Bien que le programme officiel d'indemnisation ait pris fin il y a plus de 20 ans, M. Stein affirme que le gouvernement fédéral a réglé les demandes présentées au cours des dernières années par une poignée de patients. Le cas de Jean Steel constitue la deuxième indemnisation remise à la succession d'un ancien patient.

Ce règlement est le plus récent développement d'une saga qui a commencé avec les expériences de Cameron à l'Institut Allan Memorial dans les années 1950 et 1960.

LSD et CIA

Cameron croyait qu'une combinaison de sommeil induit chimiquement pendant des semaines, de traitements massifs d'électrochocs, de médicaments hallucinogènes expérimentaux, comme le LSD, et de techniques comme la conduite psychique pouvait « déprogrammer » l'esprit, briser les voies cérébrales et anéantir les symptômes de maladies mentales, comme la schizophrénie. Les médecins pourraient alors « reprogrammer » les patients.

Cependant, l'expérience a également effacé une grande partie de la mémoire du patient, le laissant à l'état d'enfant. Dans certains cas, des adultes ont oublié des compétences de base, comme l'utilisation de la salle de bain, la manière de s'habiller ou d'attacher ses chaussures.

Les expériences ont été financées, en partie, grâce à des subventions du ministère fédéral de la Santé et du Bien-être social, bien qu'un rapport de l'avocat George Cooper, paru en 1986, concluait que les représentants du gouvernement ne connaissaient pas l'ampleur des expériences de Cameron.

Ce que les patients et leurs familles ne savaient pas, c'est que les expériences de Cameron étaient également financées par le programme MK Ultra de la Central Intelligence Agency (CIA) des États-Unis. La CIA, préoccupée par le lavage de cerveau des soldats américains qui avaient été prisonniers de guerre en Corée, a financé des expériences de contrôle mental partout en Amérique du Nord.

L'Institut Allan Memorial à Montréal

L'Institut Allan Memorial à Montréal

Photo : CBC

En 1992, la ministre conservatrice de la Justice Kim Campbell a décidé d'indemniser des douzaines d'anciens patients de Cameron. Sans admettre sa responsabilité légale, Campbell a déclaré que le gouvernement avait décidé de donner des indemnisations de 100 000 $ pour « des raisons humanitaires ».

Environ 70 patients ont été indemnisés, mais des centaines d'autres n'ont rien reçu, parce que le gouvernement estimait qu'ils n'avaient pas été « déprogrammés » au point d'obtenir une indemnisation.

Le père de Mme Steel avait réclamé une indemnisation pour son épouse, mais sa demande avait été rejetée.

Ce n'est qu'en 2014, lorsque la télévision de CBC a rediffusé un documentaire de Fifth Estate (Nouvelle fenêtre) sur les expériences de Cameron, qu'Alison Steel a tenté un essai.

Elle a consulté Me Stein, qui avait réussi à obtenir une indemnisation pour l'ancienne patiente Gail Kastner, en 2004, et un règlement à l'amiable pour l'ancienne patiente Janine Huard, en 2007.

Suivant les conseils de son avocat, Mme Steel a déposé une demande d'accès à l'information pour obtenir le dossier médical complet de sa mère. En septembre 2015, une action en justice a été intentée en son nom.

Je voulais juste prouver que ma mère avait subi ces traitements et que justice devait lui être rendue.

Alison Steel

Les photos de Mme Steel montrant sa mère avant d'être admise au Allan Memorial laissent voir une personne enjouée et dynamique, faisant du ski, de l'équitation, riant avec ses amis. Ses lettres sont celles d'une personne normale et en bonne santé.

Mais Alison Steel dit que ses parents ont perdu un premier enfant né avec le spina-bifida. Sa mère semble avoir souffert de dépression post-partum après sa propre naissance.

« Elle montrait des signes de dépression et n'arrivait pas à faire face à la situation. Et le fait d'avoir un jeune enfant, moi, à l'époque, âgé d'un ou deux ans, ça commençait à être difficile et ils [les membres de la famille] étaient inquiets ».

Confuse, mais plus coopérative

Mme Steel affirme que ses grands-parents, qui vivaient à Westmount, avaient entendu parler du Dr Cameron et de l'Institut Allan Memorial et croyaient qu'ils étaient les meilleures ressources pour soigner leur fille.

Des pages de dossiers médicaux documentent ce qui s'est passé par la suite.

Selon un rapport rédigé par Cameron, Jean Steel a été maintenue dans un sommeil induit chimiquement pendant des semaines. Une série s'est étalée sur 29 jours. Une autre a duré 18 jours. Cette thérapie du sommeil était assortie d'une série d'électrochocs.

« Elle était extrêmement confuse et désorientée, mais beaucoup plus coopérative », a écrit Cameron dans son rapport.

Les notes des infirmières décrivent en détail les doses répétées d'amytal de sodium. Elles décrivent aussi comment Jean Steel faisait les cent pas dans le couloir et disait se sentir prisonnière.

Jean Steel, une femme enjouée avant ses traitements.

Jean Steel, une femme enjouée avant ses traitements.

Photo : CBC

Alison Steel raconte que sa mère était tellement contrariée à l'idée d'être emmenée au Allan Memorial pour des traitements de suivi qu'elle a essayé de sauter de la voiture de son mari au centre-ville de Montréal.

Ce n'est qu'à l'adolescence que la fille de Jean Steel a commencé à réaliser que sa mère n'était pas comme les autres.

« Quand vous vouliez lui parler de quelque chose d'émotif, elle ne pouvait pas. Elle a été dépossédée de ses émotions. Ça lui a enlevé son âme », dit sa fille, qui parle aussi des excentricités de sa mère, qui s'assoyait seule dans le noir ou qui écrivait des codes et des chiffres sur les murs.

Une fois, je suis rentrée à la maison et j'ai vu que le plafond avait été couvert de tourbillons rouges à l'aide de peinture en aérosol.

Alison Steel

« Elle prenait du papier peint, en découpait de petits morceaux et les épinglait dans toute la pièce. »

Le règlement à l'amiable donne à Alison Steel le sentiment d'obtenir une certaine justice, mais elle pense aux familles des autres patients qui n'ont jamais reçu d'indemnisation.

« Je pense qu'il est important de faire ressortir l'histoire, de dire aux autres ce qui s'est passé », conclut-elle.

D'après un reportage d'Elizabeth Thompson

Société