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Le bonheur au travail, recettes scandinaves

Radio-Canada

Voici le portrait de trois entreprises, au Danemark et en Suède, qui font des efforts pour que leurs employés soient heureux. Leurs stratégies semblent fonctionner.

Un texte de Janic Tremblay, à Désautels le dimanche


La journée de 6 heures chez Brath en Suède

C’est jour d’école dans le quartier de Hammarby, à quelques kilomètres du centre de la capitale suédoise, Stockholm. Il est déjà passé 9 h, et les enfants de la classe de première année arrivent les uns après les autres, souvent accompagnés d’un parent qui ne travaille pas ou d’un grand-parent à la retraite. Ceux dont les deux parents travaillent sont arrivés plus tôt. À l’exception de Juny, 6 ans, qui arrive avec son papa, Thommy Ottinger, et de sa grande soeur, Klara.

Le père et ses deux fillettesThommy en compagnie de ses enfants, Klara (D) et Juny Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Thommy Ottinger a tout le temps de la conduire à l’école en matinée. Sa journée de travail commence à 10 h. C’est aussi lui qui ira les chercher plus tard, car il sort du travail à 16 h.

Depuis son arrivée au sein de l'entreprise Brath, Thommy Ottinger travaille 6 heures par jour, ou 30 heures par semaine, et ce, pour le même salaire que s’il en travaillait 40.

Le père de famille dit que cet horaire de travail a complètement changé la donne pour ses proches et lui. « J’ai une heure de plus le matin et une heure de plus le soir. Ça change tout. Auparavant, j’avais constamment l’impression d’être engagé dans une course contre la montre. Plus maintenant. J’ai du temps devant moi. Je peux passer plus de temps avec ma famille et m’occuper des courses et faire les devoirs avec les filles. »

Je suis plus calme, je suis un meilleur père et un meilleur époux. De la même façon, je suis aussi un meilleur collègue. Je ne fais qu’une chose à la fois, et je la fais bien.

Thommy Ottinger

Avant d’arriver chez Brath, M. Ottinger avait toujours travaillé 8 heures par jour et 40 heures par semaine. Il a postulé auprès de cette entreprise en raison de sa réputation dans le milieu du référencement. Il ne croyait même pas à la journée de 6 heures et pensait plutôt que c’était un outil de négociation. Mais il jure aujourd’hui que ce n’était pas un attrape-nigaud.

On a mesuré l’impact sur l'entreprise en comparant avec ce qui se fait chez les compétiteurs. Nous sommes aussi efficaces. Cela résonne un peu avec mon expérience personnelle, car je me rends compte que je suis plus organisé qu’avant.

Thommy Ottinger

Ses collègues confirment ses propos et disent tous travailler 30 heures par semaine. Ils sont aussi convaincus qu’ils abattent autant de travail que ceux qui passent 10 heures de plus au bureau chaque semaine, car ils sont plus reposés et concentrés. Mais cela ne va pas sans certains sacrifices.

« Il faut focaliser davantage et éviter la multiplication de petites pauses qui finissent par faire perdre beaucoup de temps. On ne peut pas aller traîner sur Facebook. On maximise tout le temps passé au bureau. De toute façon, vers 15 h, presque tout le monde a un coup de barre et on devient moins productif. »

Il faudrait une offre vraiment très exceptionnelle pour que Thommy Ottinger quitte Brath et retourne à un horaire normal de travail. Le temps qu’il a retrouvé a pour lui une valeur incommensurable. L’un de ses collègues l’a fait et est revenu bien rapidement au bercail. Le gain financier qu’il espérait ne compensait pas la liberté perdue.

Thommy Ottinger                       Thommy Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Au début, c’était nouveau et excitant. Maintenant c’est devenu la normalité. Je sens qu’on fait quelque chose de bien. Je mentirais si je ne disais pas que certains de mes amis sont un peu jaloux de mes conditions de travail.

Thommy Ottinger

Au cours des deux dernières années, la Suède a mené un projet pilote dans quelques entreprises de la région de Göteborg sur la journée de 6 heures. Les infirmières d’un centre de soins pour personnes âgées en ont profité. Les employés d’un concessionnaire automobile aussi.

Les fonds gouvernementaux se sont taris et l’expérience a été arrêtée au motif que l’embauche de personnel supplémentaire pour couvrir tous les quarts de travail coûte trop cher.

Mais le consultant engagé pour analyser les retombées du projet juge que d’autres variables auraient aussi dû être prises en compte. Bengt Lorenzon affirme que les infirmières qui participaient à l’expérience ont pris moins de congés de maladie au cours de la période que les autres infirmières de la région. À long terme, les avantages pourraient être importants, selon lui. Il avance aussi que le personnel plus reposé, comme l’étaient les infirmières de l’étude, prend mieux soin des patients.

La journée de 6 heures reste pour le moment une rareté qui découle d’initiatives locales, comme c’est le cas chez Brath.

Le reportage de Janic Tremblay est diffusé le 29 octobre à Désautels le dimanche sur ICI Radio-Canada Première, dans le cadre d’une série sur les mutations dans le monde du travail.


L’égalité à la sauce danoise chez Moneybanker

« Au Danemark, en raison des taxes très élevées, il faut faire vraiment beaucoup d’argent pour être riche. Nous sommes donc tous relativement égaux. C’est aussi vrai au travail. Je suis peut-être le patron, mais je ne suis pas nécessairement une meilleure personne, un meilleur ami ou un meilleur père que mes employés. Pourquoi aurais-je toujours le dernier mot? », demande Mads Hbidberg, le jeune dirigeant de la petite firme de courtage Moneybanker. Ce dernier est on ne peut plus sérieux. On ne badine pas avec l’égalité au Danemark.

Il faut dire qu’une grande partie de la culture du pays scandinave est imprégnée par la loi de Jante. Un code de conduite qui édicte un ensemble de préceptes fondés sur la parité entre les individus, dont la règle d’or peut se résumer ainsi : « Tu ne dois pas croire que tu es quelqu'un de spécial ».

Des employés travaillent à leur bureau.                            Les bureaux de l'entreprise Moneybanker, à Herning, au Danemark Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Les préceptes de la loi de Jante semblent trouver une application très concrète chez Moneybanker. Tout le monde travaille au même niveau. Les patrons n’ont pas de bureau fermé et ne portent ni veston ni cravate.

Avec son t-shirt, ses souliers de course et sa dégaine d’adolescent, on ne devinerait jamais que Mads Hbidberg est l’une des têtes dirigeantes. « Ce n’est pas ce que nous portons qui nous définit. Ce qui compte c’est d’accomplir le travail. »

Cela semble aussi s’appliquer en ce qui concerne les heures travaillées. Chacun est libre d’entrer et sortir à l’heure qu’il veut, du moment qu’il consacre en moyenne 7,5 heures par jour à ses tâches. Comme c’est souvent le cas en Scandinavie, la famille prend une grande place au Danemark.

Mads Hbidberg a deux jeunes enfants. Parfois, il les dépose à l’école. Il arrive alors plus tard au bureau. Il comprend que les employés ont les mêmes contraintes. Par ailleurs, si quelqu’un veut travailler davantage pendant quelques jours afin de prendre une journée de congé plus tard, rien ne l’en empêche.

Un jeune homme près d'une table de billard                               Mads Hbidberg, le patron de Moneybanker Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

La salle de réunion de l’entreprise est une salle de divertissement équipée de tables de billard et de soccer sur table. Employés et patrons s’y retrouvent régulièrement après le repas pour échanger, fraterniser et même compétitionner. Ce volet est très important pour Mads Hbidberg.

Si je ne vous connais pas bien, si je ne vous comprends pas, comment puis-je vous aider en tant que patron? Si nous avons des liens plus étroits, si nous sommes amis, je ferai sans doute plus d’efforts pour vous aider. J’y crois fermement.

Mads Hbidberg

Parmi les sept employés de l’entreprise, il y a une jeune Française, Cecilia Vadé. Elle a surtout trouvé l’amour au Danemark. Mais en venant s’y installer, elle a aussi été séduite par la culture du travail qui imprègne ce pays.

Cecilia Vadé                     Cecilia Vadé, une employée de Moneybanker Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Dès son arrivée, elle a été marquée par la simplicité et l’égalité qui règne entre les Danois. « Le vouvoiement n’existe pas. Tout le monde se tutoie. Cela aide beaucoup pour les rapprochements. Les patrons sont des collègues que l’on peut même contredire. C’est même bien vu quand on a raison de le faire. Par ailleurs, l’initiative est extrêmement valorisée. Mieux vaut tenter de résoudre soi-même un problème, quitte à se tromper parfois, que de demander de l’aide. C’est tout le contraire de la France. Évidemment, ça peut faire peur parfois, mais c’est épanouissant, car on apprend beaucoup plus. »

Je pense que les gens sont souvent satisfaits de leur travail, car on leur laisse une grande marge de manoeuvre. Je me plais ici. Je me sens épanouie. Je peux me développer. Je ne crois pas que j’aurais autant de possibilités en France.

Cecilia Vadé

Bichonner ses employés chez Creativ Company au Danemark

Les bureaux ouverts de Creativ Company, à Holstebro, sont inondés de lumière naturelle. La décoration mise sur des couleurs pastel. Partout des employés s’activent devant leurs bureaux ou dans les grands espaces ouverts. Il y a de l’énergie dans l’air. Creativ Company commercialise du matériel de bricolage et de création partout en Europe et dans quelques pays d’Asie.

Des figurines sur un bureau dans une grande salle bien éclairéeLes bureaux de Creativ Company, à Holstebro, au Danemark Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

L’entreprise a la réputation de très bien traiter ses employés. C’est en tout cas ce qui a convaincu Berit Sand Jessen de venir y travailler.

« Nous sommes vraiment très bien ici », dit-elle sourire en coin, avant de se lancer dans une longue énumération. Les employés sont constamment informés des orientations de l'entreprise dans le cadre de grandes rencontres mensuelles, mais aussi à chaque début de semaine. Tout le monde y a droit de parole. Tous les bureaux ou presque peuvent être placés en position de travail debout parce que c’est meilleur pour la santé.

 Des bureaux qui permettent de travailler debout à l'ordinateur                Les bureaux de Creativ Company, à Holstebro, au Danemark Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Moyennant une contribution symbolique, les employés ont droit au petit-déjeuner, au repas du midi et à une sucrerie faite maison en milieu de journée, comme un morceau de gâteau au chocolat.

 Un morceau de gâteau au chocolat                         Du gâteau maison comme collation pour les employés de Creativ Company Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

« Ma supérieure est tout simplement formidable », déclare Berit Sand Jessen. Elle explique qu’à son arrivée dans l'entreprise, sa patronne immédiate s’est donné comme objectif de faciliter son intégration dans sa nouvelle ville, notamment en aidant son conjoint français à trouver du travail.

Ici, on pense qu’une vie personnelle satisfaisante facilite grandement la réussite dans le milieu professionnel.

Berit Sand Jessen
Berit Sand JessenBerit Sand Jessen, une employée de Creativ Company Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Il y a finalement le style de gestion. Les employés disposent d’une grande marge de manoeuvre. La microgestion n’existe pratiquement pas. « La confiance et la liberté sont des ingrédients importants pour être heureux au travail », avance Berit Sand Jessen. Elle conclut en racontant que de nombreux employés sont ici depuis les débuts de l'entreprise ou presque. Cela indique, selon elle, que quelque chose ici fonctionne très bien.

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