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Femmes autochtones assassinées et disparues : une réconciliation vouée à l’échec?

Portraits de femmes issus de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

L'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées était une promesse phare de Justin Trudeau. À mi-mandat, non seulement elle est devenue un symbole de division, mais elle incarne les difficultés de ce gouvernement à réaliser ses promesses envers les Premières Nations.

Une analyse d’Emmanuelle Latraverse

Pour Laurie Odjick, de la réserve de Kitigan Zibi, au nord d’Ottawa, le rituel est sacré.

Tous les 4 octobre, Journée nationale de commémoration des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées, elle marche sur la colline du Parlement aux côtés de dizaines d’autres familles.

Laurie pleure la disparition de sa fille Maisy le 6 septembre 2008.

Maggie Cywink pleure l’assassinat de sa soeur Sonya en août 1994.

Connie Greyeyes pleure la perte de 11 de ses proches, sa copine Stacey Rogers et sa cousine Joyce Marie Cardinal, pour ne nommer que celles-là.

Cette année, la pluie qui s’abat sur le rassemblement annuel semble à propos. Elle ne rappelle pas seulement les larmes de ces milliers de vies détruites. Ce 4 octobre 2017, elle évoque les larmes de déception de toutes ces familles.

« Cette enquête a causé assez de division. Assez de familles sont déchirées. Il faut que ça cesse », a plaidé Laurie Odjick, les yeux embués.

À peine un an après son lancement, voilà où on en est rendu.

L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) est aujourd’hui vue comme une trahison par une classe grandissante de la communauté autochtone.

Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées 

Une promesse vouée à l’échec?

Il semblait si facile, en campagne électorale, de promettre une enquête à la grandeur du pays sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, une enquête centrée sur les besoins et les attentes des familles.

Mais un nombre grandissant de familles n’y croient plus. La liste des pots cassés est trop longue.

On nous a donné cette enquête pour nous faire taire. Nous dire : voilà, vous l'avez. Mais le manque de temps est honteux. Deux ans ne suffisent pas. [Ce projet était voué] à l'échec.

Laurie Odjick, mère de Maisy Odjick

Cette crainte d’échec est d’autant plus vive que la communauté autochtone réalise à quel point il sera impossible pour l'ENFFADA de répondre aux espoirs et aux attentes immenses de tout un chacun.

La plaie laissée par plus de 1200 vies fauchées est si vive, le débat est trop émotif et douloureux, même pour les survivants et leurs proches.

Les uns veulent rouvrir des enquêtes bâclées, les autres cherchent une affirmation de l’injustice subie ou une refonte entière des services offerts aux femmes autochtones.

« Je le vois, mes espoirs étaient impossibles à combler, concède Connie Greyeyes. C’est trop gros, c’est impossible d’obtenir justice pour chacune. »

Même la commissaire Michèle Audette, ancienne présidente de Femmes autochtones du Québec, comprend la frustration des familles.

« J'entends ce qu’elles disent, et je le comprends. Je viens de ce milieu où on a été échaudés, où on a perdu confiance, et là on ajoute une enquête qui n’est pas l’approche qu’auraient voulue ces familles. Et je dis : je les comprends. »

Manque de communication avec les familles, manque de transparence, casse-tête bureaucratiques incommensurables, conflits idéologiques à l’interne, démissions : la liste des problèmes de l’ENFFADA fait les manchettes depuis des mois.

Voilà pourquoi plus de 180 familles et 80 organisations nationales demandent carrément un retour à la case départ. Une nouvelle enquête, de nouveaux commissaires.

Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinéesAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues ou assassinées

Photo : Radio-Canada

Une enquête coloniale?

Les derniers mois ont révélé que les problèmes de l’ENFFADA sont à la fois structurels et philosophiques.

Depuis le début, les familles se sont fait promettre qu’elles seraient au coeur de cette enquête, que celle-ci leur appartiendrait.

Or, elles se sentent bien loin aujourd’hui.

Beaucoup d’entre elles la trouvent carrément coloniale, un autre exemple de la majorité qui veut « régler le problème autochtone » à sa façon.

Laurie Odjick raconte que le jour même de l’annonce des commissaires dans le grand hall du Musée canadien de l’histoire, les familles étaient reléguées à l’arrière de la salle, et n’ont pas eu la chance de rencontrer « leurs » commissaires, des commissaires qui, pour la plupart, n’avaient jamais baigné dans le dossier.

« Vous avez des femmes qui ont baigné dans le dossier pendant 10, 15 ans. Elles se sont battues, elles savent ce qui est arrivé. Pourquoi est-ce que ce ne sont pas elles qui pilotent l’enquête? » soulève Connie Greyeyes.

Des familles y vont vu un autre signe de la condescendance des autorités fédérales.

Pourquoi, se demandent-elles, le fédéral n’a-t-il pas eu le courage de mettre sur pied une enquête par et pour les Autochtones, avec tous les ajustements culturels, procéduraux que cela implique? N’aurait-ce pas été un véritable signe de réconciliation?

La question doit être posée, admet la commissaire Audette. « Est-ce qu'on va rester toujours dans un contexte colonialiste, qu’il y ait ou non une enquête? On est au Canada, il y a une façon de faire qui n'est pas celle des peuples autochtones. »

Faute de mieux, l’ENFFADA tente de résoudre la quadrature du cercle. Pousser les limites de son mandat, incorporer les pratiques autochtones dans ses audiences, étudier les dossiers d’enquêtes policières, tenter de convaincre les familles échaudées qu’elle a appris des erreurs de ses débuts.

Mais à quel prix?

De la réconciliation à l’action

Promettre la réconciliation avec les Premières Nations est une chose, lui donner un véritable sens en est une autre.

L'enquête nationale était le premier test.

Est-elle plutôt devenue l'arène d’un bras de fer politique entre le gouvernement et le leadership autochtone?

Michèle Audette croit que oui.

« Les gens vont utiliser l'enquête pour faire avancer leurs affaires. On est critiqués, on est manipulés pour critiquer le gouvernement comme si on était des ennemies », regrette-t-elle.

Après un an d’essais et d'erreurs, l’ENFFADA croit avoir enfin trouvé son rythme. Elle s’apprête à demander une extension de son mandat pour rattraper le temps perdu, afin de pouvoir offrir des recommandations dignes du drame au coeur de sa mission.

Or, pour le premier ministre, il est difficile de rattraper le temps perdu, de faire oublier aux familles, aux survivantes, l’amertume des derniers mois. Ces femmes et ces hommes s’attendent à ce que Justin Trudeau fasse la preuve qu’il est capable non seulement de beaux discours, mais de radicalement changer la nature des rapports entre le fédéral et les Autochtones du pays.

 

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