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Les wampums de la chaîne d’alliance : déclarations d’interdépendances

John Parsons, aka Tyhogeñhs, right, holds a historic wampum belt, that was commissioned by President George Washington ratifying the 1794 Treaty of Canandaigua, as Oren Lyons, left, Faitherkeeper, Turtle Clan, Onondaga Nation, answers question during a news conference in Washington, Tuesday, April 15, 2014. Onondaga Nation announced they will file a petition against the US with the Inter-American Commission on Human Rights (IACHR), claiming since 1788, 2.5 million acres of land have been stolen
John Parsons, aka Tyhogeñhs, Oren Lyons, Photo: The Associated Press / Pablo Martinez Monsivais

Niagara, 1764. Un important événement constitutionnel s'apprête à se produire. Une rencontre déterminante pour le façonnement des relations entre les Autochtones et les colons britanniques se prépare.

Par Jacynthe Ledoux

À l’ouest, la rébellion autochtone gronde. Le chef Pontiac, qui rassemble les Premières Nations dans la révolte, rappelle aux Britanniques que les territoires autochtones ne sont pas conquis.

Un an plus tôt, en réaction aux inquiétudes des peuples autochtones face à la récente conquête britannique de l’Amérique du Nord, les autorités impériales adoptent la Proclamation royale. Cette Proclamation, un instrument de droit constitutionnel notamment destiné à protéger les terres autochtones des empiètements des colons, doit maintenant satisfaire les peuples autochtones concernés et ultimement calmer la rébellion dirigée par le grand chef Pontiac.

Des émissaires parcourent le territoire en transportant des branches de wampums pour officialiser l’invitation à Niagara. Plus de 200 représentants autochtones issus de 24 nations se présentent au grand conseil où plus de 80 wampums sont échangés.

La mémoire des principes incarnés par certains de ces wampums est toujours vivante. Écouter les voix de ceux qui les racontent permet de replacer la construction du Canada dans un contexte multilatéral d’union entre partenaires plutôt que comme une entreprise unilatérale de colonisation.

C’est du moins ce que révèlent les wampums de la chaîne d’alliance et des 24 nations.

Le wampum de la chaîne d’alliance

Ce wampum a été fabriqué sous les instructions de Sir William Johnson, surintendant britannique des Affaires des Indiens et du Nord dans le but spécifique d’être échangé à Niagara. Sa symbolique renvoie à la très ancienne métaphore de la chaîne d’alliance.

La rencontre de Niagara s’inscrit dans une longue suite de rencontres destinées à polir la chaîne d’alliance qui lie les premiers colons aux premiers peuples dès le XVe siècle. Pour les Autochtones présents, il ne s’agit donc pas d’un événement isolé ou nouveau, mais bien de la continuation d’un long processus de renouvellement des relations.

Au départ, les liens entre peuples européens et autochtones étaient à l’image d’une corde dont une extrémité est attachée aux navires européens et l’autre à un arbre situé sur les terres des Premières Nations. Avec le temps, cette corde s’est affaiblie et l’arbre s’est affaissé. Une chaîne de fer fixée au roc a remplacé les premiers liens devenus désuets. Corrompu par la rouille, le fer est finalement remplacé par une chaîne d’argent pur qui ne rouillera jamais et ne se détruira jamais. Pour assurer la pérennité de l’alliance, l’extrémité de la chaîne est maintenant solidement fixée à une immuable montagne.

La chaîne d’argent, à l’image des relations humaines, peut toutefois ternir si elle est laissée à l’abandon. Son entretien appelle des rencontres fréquentes entre peuples pour polir la chaîne d’argent qui nous lie. Ainsi, les relations issues de traités impliquent la tenue de grands conseils annuels où les événements de l’année en cours seront remis en perspective. L’alliance est donc périodiquement polie, harmonisée, adoucie, entretenue, revisitée.

Au centre du wampum de la chaîne d’alliance, un Autochtone et un non-Autochtone se tiennent par la main. Ils sont entourés de plusieurs maillons de la chaîne d’alliance entrecoupée des chiffres 1764, soit l’année de la conclusion du traité de Niagara. Les hexagones qui les entourent symbolisent les lieux de rencontre des futurs conseils qui se tiendront notamment à Détroit, Toronto, Niagara ou Montréal.

Le wampum des 24 nations

À la gauche de ce wampum est illustrée la montagne à laquelle est fixée une extrémité de la chaîne d’argent. À la droite se trouve le navire européen auquel est fixé l’autre bout de la chaîne. Entre les deux, une illustration des représentants des 24 nations autochtones présentes à Niagara.

Ce wampum renvoie lui aussi à la métaphore de la chaîne d’alliance. Seulement, il implique aussi la qualité des relations commerciales et d’échange entre peuples. Le navire européen ne sera jamais vide. Si une ressource venait à manquer, les premiers peuples s’engageraient à se mobiliser pour la trouver et la fournir au navire toujours accessible via la chaîne d’argent. L’inverse est aussi valable. Les descendants européens doivent, en cas de besoin, fournir les ressources nécessaires à la survie des premiers peuples.

Une éthique de la coexistence citoyenne

Aujourd’hui, en tant que citoyens d’une communauté politique commune, que nous enseignent ces wampums? Ils nous invitent très certainement à nous rencontrer périodiquement, à créer des occasions de partage où nous sommes en mesure de faire le bilan de l’état de nos relations. Les grands conseils offraient l’occasion de sécher les larmes des endeuillés, d’envisager la souffrance de l’autre et de la partager dans un esprit d’empathie, d’ouvrir les cœurs et les esprits à l’écoute des différentes perspectives présentes.

Concrètement, les municipalités qui organisent des événements conjointement avec les premiers peuples pour créer des occasions de rencontre mutuelles vont en ce sens. Les rencontres annuelles entre nos représentants politiques respectifs peuvent aussi s’inscrire dans cette direction si elles vont plus loin que des confrontations litigieuses hautement structurées par le droit et permettent plus largement un rapprochement entre partenaires.

Une revisite des principes constitutionnels canadiens

Ces wampums sont échangés à Niagara dans le contexte de la conclusion d’un traité. Or, en vertu de l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982, les traités ont un statut constitutionnel. Pour interpréter un traité, il ne suffit pas de s’arrêter aux archives écrites qui offrent certes une perspective essentielle, mais tronquée. Pour saisir l’esprit interculturel du traité, il faut aller plus loin et puiser au sein de sources qui témoignent des perspectives autochtones en jeu. Ces wampums échangés à Niagara sont un témoignage des perspectives autochtones et des promesses d’alliance formulées de part et d’autre.

La métaphore de la chaîne d’alliance appliquée dans le contexte constitutionnel canadien met de l’avant des principes de mutualisme, de respect et d’amitié. Cela signifie que toutes les parties de l’architecture institutionnelle et juridique canadienne qui tendent vers un accroissement de la collaboration entre peuples et le renforcement des initiatives communes doivent être valorisées. Par exemple, les obligations de consultation et d’accommodement, voire la nécessité d’obtenir le consentement libre et éclairé des Premières Nations, pour tous projets qui touchent leurs territoires ancestraux, font un pas dans le sens des enseignements des wampums de la chaîne d’alliance.

À l’opposé, toutes les initiatives unilatérales qui imposent un point de vue ne tenant pas compte des besoins culturels, économiques et politiques des premiers peuples sont en violation des promesses faites à Niagara. L'exemple le plus retentissant est l’article 91(24) de la Loi constitutionnelle de 1867 qui attribue unilatéralement la juridiction des affaires indiennes au gouvernement fédéral et crée ainsi une situation d’assujettissement de l’autonomie autochtone aux affaires indiennes. Même chose pour l’intrusive Loi sur les Indiens qui s’immisce indûment dans les affaires internes des Premières Nations.

Bref, si les assises du traité de Niagara peuvent nous permettre de retrouver les bases d’une relation faite de mutualisme et de construire l’avenir canadien dans un esprit d’alliance, elles posent aussi un défi colossal à qui veut remédier aux violations de ces promesses qui marquent nos rapports depuis le 19e siècle.

Jacynthe Ledoux, avocate spécialisée en droit autochtone et en droit de l'environnement.Jacynthe Ledoux, avocate spécialisée en droit autochtone et en droit de l'environnement. Photo : Radio-Canada / Jean-François Villeneuve

Jacynthe Ledoux est avocate spécialisée en droit autochtone et en droit de l'environnement. L'Association des professeurs de droit du Québec lui a décerné en 2017 le prix de la meilleure thèse en droit du Québec.

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