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Amazon : jusqu’où iront les gouvernements?

La campagne publicitaire de la ville de Calgary utilise le message: « Hey, Amazon. Nous ne disons pas que nous combattrions un ours pour vous… mais oui, nous le ferions au besoin ».
La campagne publicitaire de la Ville de Calgary utilise le message : « Hey, Amazon. Nous ne disons pas que nous combattrions un ours pour vous… mais oui, nous le ferions au besoin ». Photo: Calgary Economic Development
Radio-Canada

ANALYSE – Quand on voit qu'une ville comme Newark, au New Jersey, est prête à apporter des soutiens fiscaux évalués à sept milliards de dollars américains pour accueillir le deuxième siège social d'Amazon, on peut se demander si certains dirigeants politiques ne sont pas tombés sur la tête! Cette offre est à couper le souffle et dépasse l'entendement : cinq milliards de dollars américains d'incitatifs fiscaux sur 10 ans déployés par l'État, un milliard en congé foncier de la municipalité et un autre milliard de réductions fiscales sur les salaires des employés. Qui dit mieux? Les paris sont ouverts.

Un texte de Gérald Fillion

C’est à se demander combien Montréal, Ottawa, Toronto, Edmonton, Calgary et plusieurs autres villes canadiennes doivent payer pour obtenir le deuxième siège social d’Amazon dans leur ville. Même le premier ministre Justin Trudeau s’est permis d’envoyer une lettre à Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, pour lui vanter les splendeurs et les richesses du Canada. Nous sommes clairement prêts à tout pour obtenir le prochain grand centre d’Amazon.

Ça se comprend très bien, selon le professeur d’administration Yan Cimon, de l’Université Laval, parce que la présence d’Amazon apporte du « prestige » et peut devenir une « signature » pour une ville, entraînant la création de nouveaux services professionnels et attirant une main-d’œuvre à haut salaire. Le salaire annuel moyen chez Amazon est de 90 000 $ US, a dit Yan Cimon à RDI économie jeudi soir.

Avec le désir de créer 50 000 emplois, Amazon peut, en retour, bousculer le tissu économique d’une ville en offrant des salaires que les concurrents ne peuvent pas débourser. L’effet bénéfique d’Amazon sur l’écosystème économique a son revers : Amazon peut amplifier un manque de main-d’œuvre, peut nuire au développement de jeunes pousses.

Surtout, Amazon n’est pas une entreprise modeste. Elle s’installe et elle domine. Le Seattle Times rapportait, le 23 août, qu’Amazon occupe autant de locaux pour bureaux que les 43 autres plus grandes entreprises de la ville, toutes réunies. C’est près de 20 % des locaux pour bureaux qui appartiennent à Amazon.

Amazon voit grand

Vous comprenez bien que les soutiens fiscaux ne représentent pas le seul critère dans le choix d’Amazon. L’entreprise cherche de l’espace, beaucoup d’espace, à moins de 50 kilomètres d’un centre-ville. Amazon ne veut rien de moins que huit millions de pieds carrés pour créer une forme de campus dans une agglomération de plus d’un million d’habitants, à moins de 45 minutes d’un aéroport international. Amazon cherche de la main-d’œuvre spécialisée, un bassin important de talents et une formidable qualité de vie.

Jour après jour, sur les ondes de la chaîne économique CNBC aux États-Unis, des entrepreneurs et des dirigeants politiques se succèdent pour faire valoir les forces de leur proposition concernant Amazon ou pour expliquer pourquoi ils ne veulent pas se lancer dans cette surenchère.

Vendredi matin, le patron des Kings de Sacramento, équipe de basketball de la NBA, Vivek Ranadivé, a affirmé sur CNBC qu’une véritable « guerre » est en cours entre les villes pour obtenir le deuxième siège social d’Amazon et que, dans les circonstances, tout est possible. Nous ne sommes plus dans une dynamique de pays, dit-il, mais de « cité-État ». Les villes s’affrontent, elles sont en concurrence; tous les coups – et je dirais même les coûts – sont permis.

Dix villes américaines parmi les favorites

Selon le Business Insider et l’agence Moody’s, les 10 villes qui ont les plus grandes chances d'obtenir l’investissement d’Amazon sont américaines. Des villes comme Salt Lake City, Boston, Portland en Oregon, New York, Pittsburgh, Atlanta et Austin ont des universités, de la main-d’œuvre spécialisée, de l’espace, une qualité de vie et de faibles coûts d’affaires.

Au Canada, Toronto est la favorite, selon les experts. Mais Montréal travaille fort à faire valoir son offre. Dans sa communication, l'organisme Montréal International met en lumière ses 11 établissements universitaires, son nombre élevé d’emplois technologiques, particulièrement dans les jeux vidéo, les effets visuels, l’intelligence artificielle et l’aérospatiale.

On évoque aussi « un avantage-coût de l'ordre de 20 % à 25 % comparativement aux métropoles similaires (notamment grâce à des salaires abordables, une fiscalité avantageuse ainsi que des coûts d'énergie faibles et stables) ». Cette « fiscalité avantageuse » doit bien comprendre un assortiment de crédits d’impôts et de soutiens de toutes sortes, mais l'information détaillée n'est pas publique.

Une loterie

Au concept de « cité-État », on pourrait ajouter que nous sommes aussi dans une logique de « société-État » : des entreprises immenses, dominantes, quasi monopolistiques comme Amazon, Facebook et Google, qui contrôlent l’ordre du jour politique et économique.

Ces groupes, qui n’existaient pas au tournant de l’an 2000, sont aujourd’hui les pétrolières de notre époque. Le Klondike, il est dans les données. Et ce sont ces entreprises qui les possèdent.

C’est donc dans ce contexte que Montréal, Toronto, Austin ou Newark se font concurrence, dans une sorte de jeu de séduction pour attirer Amazon. Les décideurs politiques et socioéconomiques doivent aujourd’hui se plier totalement aux volontés de ces géants, qui dominent le marché et qui écrasent la concurrence.

À ses pieds, Amazon a une centaine de villes prêtes à dérouler le tapis rouge, à décrocher la lune pour gagner ses faveurs; des dirigeants qui ressemblent de plus en plus à des promoteurs, soumis aux diktats de quelques multinationales. Avec la promesse de 50 000 emplois et de cinq milliards de dollars en investissements, avons-nous le choix de participer à cette loterie?

Gérald Fillion  

Économie