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Dons des pharmaceutiques : la transparence impuissante contre les conflits d'intérêts

Une main tient un cadeau près d'un médecin dont on ne voit que le bras et la main qui tient un stéthoscope.

Les entreprises pharmaceutiques devront déclarer les « cadeaux » faits aux médecins.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

L'Ontario souhaite devenir la première province à obliger les compagnies pharmaceutiques et d'équipement médical à rendre publics les paiements faits aux médecins, dentistes et pharmaciens. Cela permettrait une certaine transparence, selon des experts, mais ne réglera pas le réel problème : celui des conflits d'intérêts et de leurs conséquences.

Un texte de Natasha MacDonald-Dupuis

Le projet de loi annoncé à la fin septembre entraînerait la création d’une banque de données qui permettrait au public de voir quel médecin a reçu de l’argent et de qui.

Le hic, c’est que le texte actuel du projet de loi n'interdit pas aux compagnies de financer des chercheurs, des études médicales ou des recherches scientifiques. Adoptée comme telle, la loi ne ferait que sortir ces paiements de l’ombre.

La transparence ne règle pas les conflits d’intérêts. La seule manière de les régler, c’est de s’en débarrasser!

Une citation de : Jerome Kassirer, ancien rédacteur en chef du New England Journal of Medicine

De plus, la loi proposée n’offre une vitrine que sur une partie du problème. De nombreuses études ont prouvé (Nouvelle fenêtre) que l’industrie pharmaceutique utilise d’autres moyens pour influencer les médecins (Nouvelle fenêtre), souvent à leur insu.

Rédaction d'articles favorables par des écrivains anonymes sur de nouveaux médicaments dans les journaux médicaux, formations en continu avec des experts payés par les laboratoires, recherches cliniques sur les médicaments d'ordonnance et experts pour la rédaction des lignes directrices pour les traitements, l’usage de médicaments et l'usage d’équipements médicaux.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ce que les compagnies pharmaceutiques financent

Photo : Radio-Canada / Vincent Wallon / Icônes : Freepik de www.flaticon.com

Des écrivains anonymes

Les compagnies pharmaceutiques financent, par exemple, des écrivains anonymes qui rédigent des articles favorables au sujet de nouveaux médicaments dans les journaux médicaux. Il s'agit d'une pratique courante, selon l’ancien rédacteur en chef du New England Journal of Medicine Jerome Kassirer.

« La conséquence, c’est qu’on ne peut jamais se fier à ces articles! Et les professionnels de la santé qui les consultent sont induits en erreur. » Selon lui, les médicaments en question sont parfois peu efficaces ou même pas du tout.

« Ils coûtent aussi plus cher et cet argent sort de la poche des patients ou des contribuables », déplore-t-il.

Jerome Kassirer explique que des médecins haut placés acceptent souvent de signer ces articles en échange de compensations financières.

Tout récemment, le site de nouvelles médicales STAT a dû retirer un article qui faisait l’éloge des représentants pharmaceutiques (Nouvelle fenêtre) après que le neurologue qui l'avait signé eut admis ne pas en être le véritable auteur. Ce dernier aurait également reçu plus de 300 000 $ de compagnies pharmaceutiques entre 2013 et 2016.

Qui de mieux qu’un médecin en sarrau de laboratoire pour vendre les bienfaits d’un médicament?

Une citation de : Paul Thacker, un des auteurs de la loi américaine sur les dons des compagnies pharmaceutiques

Et le problème ne s’arrête pas aux journaux médicaux. L’an dernier, CBC a d’ailleurs exposé un article du Globe and Mail  (Nouvelle fenêtre)qui vantait les mérites d’une hormone vaginale et qui avait été écrit par une compagnie de relations publiques payée par le fabricant Novo Nordisk Canada Inc. De plus, les études de la chercheure citée dans l’article avaient été financées par la compagnie.

Les fabricants d'opioïdes ont versé plus de 46 millions de dollars à des médecins aux États-Unis entre 2013 et 2015.  Un médecin américain sur 12 a reçu des paiements.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Source : American Journal of Public Health

Photo : Radio-Canada / Vincent Wallon

Une influence sur la formation continue

Tout au long de leur carrière, les professionnels de la santé doivent suivre des cours d’éducation en continu.

« Ces cours sont payés en grande partie par les compagnies pharmaceutiques », soutient Paul Thacker, qui a enquêté sur le sujet pour le compte du sénateur républicain Charles Grassley. Paul Thacker a aidé à rédiger une loi semblable aux États-Unis, la Physician Payments Sunshine Act, incluse dans l’Affordable Care Act en 2010.

Il a aussi conseillé le ministre de la Santé de l’Ontario, Eric Hoskins, au cours de la préparation du projet de loi. « Les compagnies estiment que le contenu n’est pas biaisé, mais plusieurs études démentent ces affirmations. »

Selon lui, les professionnels de la santé qui participent à ces cours ne réalisent pas qui les financent. « Les experts qui donnent ces conférences reçoivent entre 2000 $ et 5000 $. »

En 2014, un programme de formation médicale en continu présenté à travers le pays par le Collège des médecins de famille du Canada, Optimiser le soulagement de la douleur en réduisant le risque, était parrainé par la compagnie Purdue. Le Collège n'a pas voulu commenter l’affaire.

Cette pratique inquiète le Dr James Brophy, professeur et cardiologue au Centre universitaire de santé McGill : « Si c’est l’industrie qui choisit les sujets discutés, ça peut influencer l’éducation des médecins. » De son côté, le Dr Jerome Kassirer espère que la loi ontarienne s’attaquera à ce genre de conflit. « Aux États-Unis ça a été mis de côté et ne fait pas partie de la Sunshine Act. »

Un homme qui pose devant un bureau du New England Journal of MedicineAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L’ancien rédacteur en chef du New England Journal of Medicine, Jerome Kassirer

Photo : Jerome Kassirer

Des lignes directrices biaisées

Selon le Journal of the American Medical Association, les compagnies pharmaceutiques ont acquis un contrôle sans précédent sur l'évaluation de leurs propres produits. En effet, elles financent aujourd’hui la plupart des recherches cliniques sur les médicaments d'ordonnance. (Nouvelle fenêtre)

Mais ce qui inquiète davantage, ce sont les conflits d’intérêts des experts qui rédigent les lignes directrices pour les traitements et l’usage de médicaments et d’équipements médicaux au pays.

« C’est bien connu. Les membres de ces comités travaillent parfois aussi comme consultants à temps partiel ou reçoivent du financement pour la recherche, mais certains sont arrogants et prétendent que ça ne les influence pas. Mais les études prouvent que les incitatifs financiers ont une grande influence », explique le Dr Kassirer

Un exemple récent : il a été révélé en mai dernier (Nouvelle fenêtre) que certains des experts qui ont rédigé les nouvelles lignes directrices pour la prescription des opioïdes au Canada avaient d’importants conflits d’intérêts avec des compagnies pharmaceutiques, dont Purdue Pharma, qui fabriquait l’OxyContin.

« C’est pas mal plus profitable comme influence, ça va au-delà de ce qu'ils peuvent acheter avec les activités de leurs représentants pharmaceutiques », déplore le Dr James Brophy. « S’ils sont en conflit, ça peut influencer l’interprétation de données ou les inciter à recommander un médicament qui peut être plus cher et moins efficace ».

La suite du dossier jeudi : Conflits d’intérêts en santé : des experts réclament un changement de culture

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