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chronique

Un réseau mondial de profils Facebook de faux journalistes s'implante au Québec

On voit six photos de jeunes femmes qui sont utilisées dans de faux profils.
Quelques photos de profil de fausses journalistes Photo: Capture d'écran Facebook
Jeff Yates

CHRONIQUE – Au moins trois profils ont été créés sur Facebook pour de fausses journalistes disant travailler pour Radio-Canada, TVA Nouvelles ou Québecor. Tout porte à croire qu'il s'agit d'un réseau international puisque d'autres faux profils liés à des médias ont été repérés ailleurs dans le monde, notamment en Suède, au Brésil et aux États-Unis. Il faut faire très attention avant d'ajouter ce genre de compte à sa liste d'amis Facebook. Explications.

Ce n'est pas la première fois que des collègues dénoncent sur Facebook de faux profils de jeunes femmes affirmant travailler pour des médias québécois. Dans tous les cas, c'est la même formule : un profil contenant plusieurs photos d'une femme pigées dans des banques d'images, une photo de Montréal comme image de couverture... et rien d'autre.

Voici le profil de la fausse journaliste Jessica Martin, qui affirme travailler pour TVA.

On voit le profil Facebook d'une jeune femme blonde. Elle affirme avoir travaillé pour TVA.Le profil de la fausse journaliste Jessica Martin Photo : Capture d'écran Facebook

Les photographies de son profil proviennent de la banque d'images Getty. « Portrait d'une femme blonde dans un parc à Salt Lake City, en Utah », peut-on lire dans la description de l'image.

On voit la même photo que celle qui figure comme photo de profil de Jessica Martin dans la banque d'images Getty.La photo de profil de Jessica Martin a été prise dans la banque d'images Getty. Photo : Capture d'écran / Getty

La liste d'amis de Jessica compte près de 1000 personnes et est un véritable répertoire du monde médiatique québécois. Parmi ses amis, on retrouve non seulement plusieurs journalistes, mais aussi des politiciens et d'autres personnalités publiques. On constate donc que ce profil envoie sans doute des demandes d'amitié surtout à des personnages publics.

C'est la même chose pour Jessica Roy, qui dit maintenant travailler pour Québecor, mais qui, dans une autre vie, affirmait être à l'emploi de Radio-Canada. Son premier faux profil ayant été signalé par un de mes amis Facebook, elle semble désormais s'être tournée vers le concurrent. Eh bien!

Dans le faux profil, on voit une photo d'une femme assise sur des marches. Le profil indique qu'elle travaille pour Québecor.Profil de la fausse journaliste Jessica Roy Photo : Capture d'écran Facebook

Sa photo de profil provient aussi de Getty (Nouvelle fenêtre). Dans sa liste d'amis, on trouve aussi de vrais journalistes et... Jessica Martin, la fausse journaliste de TVA. Comme c'est curieux!

Puis, il y a Marie Fortin, qui travaille supposément elle aussi pour TVA Nouvelles. On connaît le refrain : ses photos proviennent aussi d'une banque d'images (Nouvelle fenêtre).

Dans le profil, on voit une photo d'une jeune femme blonde. Elle indique avoir travaillé pour TVA Nouvelles.Profil de la fausse journaliste Marie Fortin Photo : Capture d'écran Facebook

J'ai envoyé un message à Québecor pour tenter de savoir si l'entreprise était au courant de la situation, mais je n'ai pas encore obtenu de réponse.

Marie Fortin n'a que 75 amis, mais dans cette liste figurent nos deux autres fausses journalistes, Jessica Martin et Jessica Roy. Cela n'est pas une coïncidence!

Ce n'est pas tout, en consultant la liste d'amis Facebook de ces trois fausses journalistes, j'ai découvert une bonne douzaine de faux profils utilisant la même tactique. On y trouve : Ana Oliveira, qui prétend être une employée de Rede Globo, la plus grosse chaîne de télévision au Brésil; Maria Oliveira, qui travaillerait pour la même entreprise; Sara Jensen pour SVT, une chaîne de télévision suédoise; Jessica Sanchez pour NBC, une chaîne de télévision américaine; Maria Schneider pour SRF, une radio suisse; Laura Hensen pour TV4, une chaîne de télévision suédoise, et j'en passe.

On voit les profils de fausses journalistes, dont Ana Oliveira, Maria Oliveira, Laura Hansen, Sara Jensen, Jessica Sanchez et Maria Schneider, ainsi que les médias pour lesquels elles affirment travailler.Quelques-uns des profils de fausses journalistes un peu partout dans le monde. Photo : Capture d'écran Facebook

Dans les listes d'amis de ces fausses journalistes, il y a aussi plusieurs autres faux profils de jeunes femmes qui affirment être des actrices ou des étudiantes universitaires. Encore une fois, les photographies de ces faux profils proviennent toutes de banques d'images.

J'ai d'ailleurs remarqué que plusieurs faux comptes portent le prénom Jessica – les faussaires sont souvent très paresseux. Lorsqu'on effectue une recherche pour le prénom Jessica dans la liste d'amis de ces faux profils, on se rend rapidement compte qu'elles sont toutes amies... avec les mêmes faux comptes.

On voit que dans la barre de recherche, on a écrit « Jessica ». Tous les profils ont les mêmes faux profils comme amis, dont Jessica Martin, Jessica Lewis, Jessica Sanchez et Jessica Roy.Capture d'écran des amis des profils des fausses journalistes Marie Fortin, Anna Williams, Anna Oliveira et Jessica Roy. Photo : Capture d'écran Facebook

Ces profils sont aussi tous amis entre eux; nous avons donc clairement affaire à un réseau de faux profils.

Une tactique connue

Ce n'est pas la première fois que de faux comptes de journalistes apparaissent sur les réseaux sociaux. En 2016, deux faux profils tentaient de se faire passer pour des journalistes (Nouvelle fenêtre) du site de nouvelles Politico et du magazine américain The Atlantic. Encore une fois, les profils appartenaient à de jeunes femmes, et plusieurs vrais journalistes avaient accepté leur demande d'amitié.

Vous avez sûrement remarqué que, mis à part le métier de journaliste, ces faux profils ont un point en commun : tous utilisent des photos de jolies jeunes femmes. En fait, cela semble être une tactique de plus en plus commune chez les trolls. Par exemple, de faux comptes Twitter de jeunes femmes ont fait circuler des messages antiféministes et néonazis (Nouvelle fenêtre) cet été, comme le révélait BuzzFeed.

De plus, le fait que ces femmes soient supposément journalistes peut être désarmant. Si vous receviez une demande d'amitié d'une journaliste, seriez-vous plus enclin à l'accepter que si elle provenait d'une simple citoyenne? Probablement. Si vous êtes un homme, vous accepteriez sans doute aussi plus aisément la demande d'une jolie jeune femme que celle d'un homme. Tout est là pour désamorcer nos réflexes d'autodéfense sur les réseaux sociaux.

Dans le cas des profils de fausses journalistes, il semble n'y avoir aucune activité sur ces profils. En utilisant un outil qui permet d'analyser l'activité de profils Facebook, j'ai pu déterminer qu'aucun de ces comptes n'a fait quoi que ce soit, mis à part ajouter des amis et téléverser quelques photos. Par exemple, voici toute l'activité de Jessica Martin, dont le profil existe depuis 2013.

On voit quatre recherches qui n'ont obtenu aucun résultat pour Jessica Martin: les publications qu'elle a aimées, les photos qu'elle a aimées, les commentaires qu'elle a laissés sous des photos et les publications à son propos.L'activité du profil de la fausse journaliste Jessica Martin Photo : Capture d'écran Facebook

Pas un seul « J'aime », pas un seul commentaire, rien.

Alors, pourquoi faire ça?

C'est une bonne question. Examinons quelques hypothèses.

1) C'est pour s'amuser

Ce n'est pas très plausible comme hypothèse. Pourquoi prendre le temps de créer au minimum une trentaine de faux profils Facebook et d'envoyer autant de demandes d'amitié? De plus, les faux profils semblent inactifs. Où est le plaisir? À part peut-être me faire perdre du temps à tout vérifier, bien entendu.

2) C'est pour cultiver les « J'aime »

Le « like-farming » est une stratégie par laquelle on crée de faux profils dans le but d'atteindre un grand nombre d'amis ou d'abonnés, pour ensuite vendre la page sur le marché noir ou l'utiliser pour faire de la publicité.

Si c'est le cas, ici, ce stratagème ne fonctionne pas très bien. La plupart de ces profils n'ont qu'une centaine d'amis. Le plus populaire, celui de Maria Oliveira, n'en a que 2600. On ne pourrait pas faire beaucoup d'argent avec si peu d'amis.

3) Ce sont des trolls

C'est un peu plus probable. On pourrait imaginer des trolls créer des profils de faux journalistes pour semer le chaos un peu partout sur les réseaux sociaux. Imaginez qu'ils se mettent à publier de fausses nouvelles à propos d'attentats terroristes inexistants ou d'autres désastres du genre, leur statut de « journaliste » prêterait encore plus de crédibilité à ces histoires.

Le hic, c'est que ces profils semblent, pour le moment, ne rien faire.

4) C'est une tentative potentielle d'influence

Rien n'indique que ces profils ont été créés par un gouvernement quelconque. Toutefois, avouez qu'il serait utile pour un gouvernement de posséder des profils de faux journalistes dans plusieurs pays pour faire circuler de la propagande. Le fait que tous ces faux profils semblent être interreliés pourrait suggérer qu'ils appartiennent tous à la même personne ou à la même organisation, quelle qu'elle soit.

De faux profils ont été utilisés à grande échelle, par la Russie notamment, pour tenter de faire dégénérer le climat politique (Nouvelle fenêtre) sur les réseaux sociaux pendant la dernière élection présidentielle américaine. CBC nous apprenaient aussi cet été que de faux profils Facebook s'étaient immiscés dans les discussions politiques en Alberta (Nouvelle fenêtre) et semblaient prendre pour cible les mêmes politiciens.

C'est une tactique d'influence qui coûte presque rien et qui pourrait avoir de sérieuses conséquences. Surtout lorsque ces faux profils s'affichent en tant qu'employés de médias importants, avec la crédibilité qui en résulte. Est-ce que ces faux profils ont été créés à l'avance, en attendant d'être activés pour être utilisés à l'occasion d'une élection, par exemple?

Rien n'indique pour le moment que ce soit le cas. Le mystère reste donc absolu. Toutefois, dites-vous que, dans trois des quatres hypothèses que j'ai mises de l'avant, la ou les personnes derrière ce stratagème ont un objectif. Quand on accepte ces demandes d'amitié, on participe activement au stratagème, quel qu'il soit.

J'ajouterais d'ailleurs que, lorsqu'on ajoute une personne dans notre liste d'amis, celle-ci a accès à tout ce qu'on a publié pour nos amis, même si notre profil est privé. Dans plusieurs cas, cela peut inclure de l'information personnelle, des états d'âme, des photos, des liens d'amitié... ce n'est pas rien.

Permettre à des faussaires mystérieux d'avoir accès à toute cette information, c'est assez mal avisé, merci!

Chroniques de Jeff Yates, inspecteur viral  

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