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Denis Coderre inquiète journalistes, fonctionnaires et élus

Denis Coderre

Denis Coderre

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Radio-Canada

ENQUÊTE – Kid Kodak. Kid Coderre. Le maire de Montréal est très accessible pour les médias et est visible presque tous les jours à la télévision. Mais dans les coulisses, la réalité est beaucoup moins rose. À partir d'une multitude de témoignages, Radio-Canada dévoile le contrôle qu'il tente d'exercer sur l'information.

Une enquête de Thomas Gerbet

Denis Coderre est comme un poisson dans l’eau au milieu de la salle à manger des Habitations Pelletier, une résidence pour retraités de Montréal-Nord. Il serre des mains, avec un large sourire. Le maire est en campagne pour l’élection partielle dans l’arrondissement, en avril 2016. Quand soudain, ses yeux se plissent et son regard s’assombrit.

Il vient d’apercevoir un jeune journaliste dont les articles ne font pas son affaire. « Toi, je vais veiller à l’évolution de ta carrière », lui dit discrètement Denis Coderre. Le journaliste se souvient de s’être senti intimidé : « Une phrase comme celle-là, on ne peut pas l’oublier. »

Intimidation, réprimandes, pressions : le maire et son équipe multiplient les tactiques pour assurer un contrôle strict sur l'information, selon les témoignages que nous avons recueillis.

Les journalistes ne sont pas les seuls à en faire les frais. Fonctionnaires, élus, employés politiques... La plupart des personnes à qui nous avons parlé ont demandé qu’on taise leur nom, même quand elles parlaient en bien du maire. Elles ont peur de subir des conséquences sur le plan professionnel. Denis Coderre suscite la crainte.

Des journalistes témoignent

Denis Coderre, lors d'une mêlée de presse, lundi 16 octobre.

Denis Coderre, lors d'une mêlée de presse, lundi 16 octobre.

Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

Début 2015, une journaliste d’un quotidien s’apprête à se coucher quand elle reçoit un appel inattendu. Il est 23 h. Elle raconte qu'un attaché de presse du maire réclame la modification de son article publié sur Internet. Elle refuse. « Le lendemain, raconte-t-elle, Denis Coderre a répondu à toutes les questions des journalistes, sauf aux miennes. »

Quelques semaines plus tard, en avril 2015, la même journaliste explique avoir de nouveau subi de la pression, cette fois pour modifier un titre, ce qui sera fait pour une raison éditoriale. Le lendemain, à l’hôtel de ville, Denis Coderre se dirige vers elle : « une chance que tu as changé ton titre. »

Un jour d’octobre 2015, dans un corridor de la mairie, Denis Coderre prend à part un journaliste dont il n’a pas aimé le dernier article : « J’aime bien [ton média]. Ce serait dommage qu’on arrête de vous donner des entrevues. »

En juin 2016, une rédactrice en chef de Radio-Canada reçoit un appel inhabituel. Le relationniste de la Ville de Montréal Philippe Sabourin demande à ce qu’un journaliste (l'auteur de ces lignes) ne travaille pas sur un reportage et soit remplacé par un autre, en qui il a « plus confiance ». La demande (qui sera refusée) vient d’en haut.

Un autre témoignage, cette fois d'un chroniqueur : « Après un texte que le maire n’a pas aimé, je n’ai plus eu de retour lorsque j’envoyais des demandes d’entrevues ou des questions. On m’a même refusé l’entrée d’une rencontre de presse. Pour moi, c’est de l’intimidation. »

Le maire et son équipe ne s'en souviennent pas

Catherine Maurice, attachée de presse du maire Denis Coderre (2014-2016) puis directrice des communications de son cabinet.

Catherine Maurice, attachée de presse du maire Denis Coderre (2014-2016) puis directrice des communications de son cabinet. En juin 2017, elle témoigne devant la Commission d'enquête sur la protection de la confidentialité des sources journalistiques.

Photo : Radio-Canada / Capture d'écran/Commission Chamberland

« Nous n'avons aucun souvenir de situations ressemblant à ce que vous nous rapportez, réagit par courriel la porte-parole du maire, Catherine Maurice. Nous comprenons que les journalistes, des professionnels qui travaillent sous pression, puissent ressentir, dans le tumulte de leur travail, des frustrations. Nous devons composer de notre côté avec le même type de pression, et donc, de frustration. »

Recrutée en décembre 2014 par Denis Coderre, cette ex-attachée de presse de l’opposition Projet Montréal a déclaré devant la commission Chamberland que, quelques jours après son arrivée, le maire lui avait demandé d’être « tough » (dure) avec le journaliste Patrick Lagacé.

Catherine Maurice tient toutefois à mentionner que le maire Coderre est un des politiciens québécois les plus accessibles et disponibles pour les médias et qu'il a mis en place « une administration ouverte et transparente ».

Les craintes des employés

Michel Labrecque dans un studio de Radio-Canada

Le fonctionnaire Michel Labrecque, conservateur en chef du jardin botanique, a subit des conséquences pour avoir accordé une entrevue sans autorisation dans laquelle il critiquait une projet de la Ville.

Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

De nombreux employés de la Ville ont une tout autre perception.

« Il y a une culture de répression qui se met en place, croit André Émond, président du Syndicat professionnel des scientifiques à pratique exclusive de la Ville de Montréal, qui représente 450 employés. Les gens s’exposent à des sanctions disciplinaires très sévères. »

En juin, un cadre de la Ville a été durement sanctionné pour avoir parlé aux médias sans autorisation.

Le conservateur du Jardin botanique Michel Labrecque avait accordé une entrevue à l'émission de radio Gravel le matin pour dénoncer un projet de fusion administrative du Jardin avec le Planétarium, l’Insectarium et le Biodôme.

Radio-Canada a appris que Michel Labrecque avait écopé d'une lettre de blâme pour cette sortie médiatique. Un blâme qui s'ajoute à un autre pour avoir critiqué le projet en interne.

Le fonctionnaire se retrouve aujourd’hui muselé, de facto, puisqu’il risque un congédiement en cas de troisième blâme. « C'est la pratique usuelle », dit André Émond.

Les fonctionnaires ont peur de parler.

André Émond, président du Syndicat professionnel des scientifiques à pratique exclusive de la Ville de Montréal
Extrait du code d'éthique distribué aux employés de la Ville de Montréal.

Extrait du code d'éthique distribué aux employés de la Ville de Montréal.

Photo : Radio-Canada

Une nouvelle directive, en pleine campagne électorale

En plus du code de conduite, que tout fonctionnaire de la Ville de Montréal doit respecter, les 111 employés du Service des communications ont reçu l'ordre, début octobre, de s'engager individuellement, devant leur gestionnaire, à respecter des règles encore plus contraignantes.

La lettre, obtenue par Radio-Canada, s'intitule « Engagement de confidentialité ». L'employé doit entre autres promettre de « ne pas communiquer ou permettre que soit communiqué à quiconque quelque information ou document ». Il est précisé dans la lettre que chaque employé fautif s'expose, ainsi que son employeur, « à des recours judiciaires ».

Même des personnes qui ne travaillent plus pour la Ville ont eu peur de nous parler dans le cadre de cet article. « Il y a des gens qui ne veulent pas se mouiller parce que le maire a le bras long », croit un élu.

Liberté des fonctionnaires

L'hôtel de ville de Montréal

L'hôtel de ville de Montréal

Photo : Radio-Canada / Martin Thibault

Plusieurs journalistes montréalais se plaignent d'avoir de la difficulté à obtenir des entrevues avec des fonctionnaires, alors que ce sont souvent les seuls à maîtriser les dossiers sur le bout des doigts.

« Une simple demande d’entrevue avec une bibliothécaire devient un va-et-vient de courriels et d’appels avec les communications », déplore une journaliste d'un hebdo de quartier.

Il s'agit d'une nouvelle réalité depuis l’arrivée de Denis Coderre à la mairie. Ce que confirme une employée des communications :

Les réponses aux questions des médias doivent être validées par le cabinet politique, ça occasionne souvent des retards.

Une employée du Service des communications de la Ville de Montréal

Le porte-parole de la Ville de Montréal, Gonzalo Nunez, conteste : « Il n'y a pas de validation systématique faite par le cabinet du maire. »

Un ancien haut fonctionnaire de Montréal témoigne : « Avant, on avait une séparation des pouvoirs entre l’administration et le politique. Avec Denis Coderre, il n’y a plus d’administration, que du politique. »

Laurent Blanchard, maire intérimaire en 2013, juste avant l'élection de Denis Coderre, remarque que, depuis l'arrivée de son successeur, « on ne voit plus de directeur de service faire une conférence de presse ». À son époque, certains fonctionnaires pouvaient s’exprimer publiquement dans leur domaine d’expertise.

C'est devenu très rare, déplore le président du syndicat des scientifiques, André Émond : « Ça fait 30 ans que je travaille pour la Ville et le changement, je le perçois. On est dans un certain obscurantisme. »

Vous avez des informations à partager? Écrivez-moi : thomas.gerbet@radio-canada.ca (Nouvelle fenêtre).

Un récent sondage interne mené auprès des membres du syndicat des scientifiques de la Ville démontre que, parmi tous les thèmes abordés, c’est le dossier de la transparence qui irrite le plus ces fonctionnaires : 48 % d’entre eux ont jugé la transparence de la Ville « mauvaise ou exécrable », 16 % l’ont trouvée « bonne ou excellente » et 36 % sont restés neutres.

Le porte-parole de la Ville Gonzalo Nunez rapporte qu'il n'y a jamais eu autant de séances de breffage technique données par la Ville, durant lesquelles les fonctionnaires expliquent en détail les projets et répondent aux questions des médias, mais sans possibilité pour ces derniers de filmer ou d'enregistrer pour diffusion.

Le rôle de communiquer avec les Montréalais via les médias appartient en premier lieu aux élus.

Gonzalo Nunez, porte-parole de la Ville de Montréal

Contrôle de la parole des élus

Le maire de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Réal Ménard, s'exprime avec le maire Denis Coderre dans son dos.

Le maire de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Réal Ménard, s'exprime avec le maire Denis Coderre dans son dos.

Photo : Courtoisie Stéphane Desjardins/Pamplemousse.ca

« Le maire Coderre est partout, mais les autres élus de son parti sont invisibles ou presque », déplore un journaliste affecté à l’hôtel de ville.

Selon plusieurs sources, Réal Ménard, élu responsable du dossier de l’environnement au comité exécutif, a déjà déclaré qu’il se fait « chicaner » quand il parle aux médias sans autorisation du maire et qu'il craint parfois de leur parler pour cette raison.

Réal Ménard répond : « Je n'ai pas de problème avec M. Coderre. Nous ne sommes pas dans ce type de relation là. Quand je fais une sortie de presse, je le fais avec l'accord de M. Coderre. » Quant à sa crainte de se faire « chicaner », l'élu a refusé de dire s'il avait oui ou non tenu ces propos.

« À l’intérieur même du comité exécutif, quelqu’un qui va vouloir formuler une critique va se faire semoncer par le maire et convoquer dans son bureau », raconte un élu.

En 2013, à l'époque du maire Laurent Blanchard, les élus du comité exécutif prenaient davantage la parole dans les médias. « C'est l'élu responsable du dossier qui faisait la conférence de presse, pas le maire », raconte-t-il.

Maintenant, on a l'impression que l'élu sert de plante verte au maire actuel.

Laurent Blanchard, maire de Montréal en 2013, juste avant Denis Coderre

Son de cloche différent de la part de Marvin Rotrand, élu du parti Coalition Montréal et, jusqu’à récemment, vice-président du conseil d’administration de la Société de transport de Montréal : « Je ne me souviens pas d’avoir reçu de mots d’ordre de l’hôtel de ville. Personne ne m’a interdit de dire ce que je voulais dire. »

Le style Coderre

En novembre 2015, Denis Coderre se met en scène descendant dans un égout lors de la crise du déversement de milliards de litres d'eaux usées dans le fleuve.

En novembre 2015, Denis Coderre se met en scène descendant dans un égout lors de la crise du déversement de milliards de litres d'eaux usées dans le fleuve. À l'époque, le maire est sur la défensive et peine à contrôler l'information. «C'était infernal», se souvient un collaborateur. «Tout est parti en couilles», ajoute un employé des communications.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Quand il était premier ministre à Ottawa, Stephen Harper contrôlait ses communications en limitant le plus possible sa présence dans les médias. « Denis Coderre obtient le même résultat en occupant tout l’espace médiatique », explique un homme qui le connaît bien.

« Denis, il prend beaucoup de place. C’est son style, raconte un proche du maire qui a vu ses premiers pas en politique. C’est un fonceur. »

« Le maire a un style peut-être abrasif, ajoute-t-il, mais c’est normal qu’il y ait des frictions entre un cabinet politique et des journalistes. Il va toujours y en avoir. »

Un ancien cadre de Projet Montréal abonde dans le même sens : « C'est ça qu'il faut en politique. Avec l’ancien maire Gérald Tremblay, c'était free-for-all. Coderre contrôle mieux ses affaires. »

« Travailler avec lui, c’est beaucoup de pression », raconte une ancienne employée politique. L’arrivée de Denis Coderre à la mairie a ramené beaucoup d’attention médiatique sur l’hôtel de ville. « C’était malade, dit-elle. Le téléphone sonnait toutes les 30 secondes. » La Ville répond à plus de 2000 demandes des médias chaque année.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec insatisfaite

Micros de journalistes.

Micros de journalistes.

Photo : iStock

« On ne demande pas de privilèges pour les journalistes, dit le vice-président de la FPJQ, Jean-Thomas Léveillé. On demande juste que les administrations laissent les journalistes faire leur travail qui est d’informer le public, les contribuables, les électeurs. »

Le maire va répondre qu’il est très disponible pour les médias, ce qui est vrai et c’est très bien. Mais, dans une administration de la taille de la Ville de Montréal, le maire ne peut pas avoir réponse à tout, il ne peut pas tout connaître.

Jean-Thomas Léveillé, vice-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Informée depuis 2014 des difficultés vécues par ses membres, la FPJQ a recueilli des plaintes durant une grande partie du mandat de Denis Coderre. Elle a reçu les témoignages de 30 journalistes travaillant pour 13 médias différents. Plusieurs de ces plaintes concordent.

Le document de 26 pages que nous avons consulté a servi de déclencheur à une rencontre entre la Fédération et Denis Coderre et son équipe, en janvier 2016. « Il minimisait beaucoup les problèmes évoqués, se souvient Jean-Thomas Léveillé. Depuis, si améliorations il y a eu, elles ne sont pas significatives. Le fond du problème demeure. »

La directrice des communications du maire, Catherine Maurice, répond que, depuis cette réunion, « plusieurs rencontres ont lieu entre notre cabinet, des journalistes et des cadres de certains médias ». Et elle ajoute: « Nous n’avons pas à vous divulguer plus d’informations à ce sujet. »

Quatre questions à Thierry Giasson, directeur du Groupe de recherche en communication politique de l'Université Laval

1) Ce contrôle de l’information est-il dans la lignée de ce qu’on a connu pendant 10 ans à Ottawa avec Stephen Harper?

T. G. : Oui. Dès l'arrivée des conservateurs, en 2006, on a vu apparaître une nouvelle gestion des communications qui avait pour objectif d'encadrer toutes les demandes des médias. Le nombre de porte-parole a été limité, la parole des députés a été limitée et c'est souvent Stephen Harper, lui-même, qui était le seul à s'exprimer. Chaque ministère ou organisme qui voulait faire une annonce devait en faire la demande au Bureau du premier ministre. Selon ce que vous me présentez, monsieur Coderre semble partager une communauté d'esprit avec la méthode des conservateurs dans la gestion autoritaire de la communication de son administration.

2) La tendance en politique est-elle vers plus de contrôle ou plus d’ouverture?

T. G. : Les gouvernements disent toujours être dans l’ouverture, mais, concrètement, ils sont de plus en plus dans le contrôle. À Québec, le gouvernement libéral nous a promis le « gouvernement le plus transparent ». Mais dans les faits, il y a des délais et une politisation dans l’accès à l’information. Le commissaire à l'accès à l'information du Québec a d’ailleurs dit, très candidement, lors d'une entrevue au Devoir que le traitement des demandes est politisé au provincial. Imaginez alors ce qu'il se passe au municipal, là où il y a probablement moins de distance entre les cabinets politiques et l'administration.

3) Est-ce plus important qu’avant de contrôler l’information?

T. G. : Du point de vue des partis politiques, la réponse c’est oui! La communication a complètement changé. Elle s'exprime dans l’instantanéité et dans l’interaction immédiate avec le citoyen. Il n'y a plus de marge de manœuvre. Et c'est pour ça que les gouvernements sont obsédés par la coordination de leurs messages, par les calendriers de sorties de messages... Ils sont terrorisés par la perte de contrôle, alors ils s'engagent dans des actions pour limiter au maximum les gaffes. Ils ont l'impression qu'ils vont contrôler quelque chose. Parce qu'une gaffe, aujourd'hui, dans le monde politique comme dans d’autres milieux, peut vite prendre des proportions exponentielles et le temps de réaction, de gestion de crise est presque inexistant.

4) La démocratie est-elle menacée?

T. G. : Non, je ne crois pas. Si le maire Coderre se présente comme un démocrate, il doit, pour le bien de la démocratie municipale, instaurer un climat de respect, d’ouverture et de transparence dans son administration. Respect des compétences et respect du droit de parole. Les fonctionnaires, ce ne sont pas seulement des gens qui poussent un crayon. Ils possèdent des expertises. Ils peuvent aussi expliquer divers enjeux à la population. Et limiter leur accès aux médias, ça me semble très problématique. C'est le devoir de Denis Coderre, comme maire, de défendre aussi ce droit à l'information. Communiquer ouvertement, comme s’en revendique le maire Coderre, ce n’est pas seulement tweeter aux 15 minutes. C’est aussi respecter le droit du public à une information complète, utile et diversifiée, et ce même quand il est critiqué au passage.

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