•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L’euthanasie aux Pays-Bas, une façon normale de mourir

Des vélos attachés à des rambardes, une rivière et un pont en arrière-plan
Amsterdam, aux Pays-Bas Photo: Radio-Canada / Alain Crevier

Près de 4 % des morts aux Pays-Bas sont des cas d'euthanasie ou de suicide assisté. Contrairement au Canada, on peut là-bas choisir de mourir après avoir reçu un diagnostic de démence ou pour un cas grave d'alcoolisme. Nous sommes allés voir comment ça se passe.

Un texte d’Alain Crevier, de Second regard

Gerrit et Hannie Goudriaan habitaient une jolie maison au bord d’un canal à 150 kilomètres d’Amsterdam. Ils ont vécu ensemble 46 ans. Une vie simple. Du bonheur.

Mais les dernières années de leur vie de couple ont été marquées par la maladie. Hannie souffrait d’alzheimer. Gerrit se souvient de cette étrange journée d’octobre 2014.

Nous venions d’assister à une compétition de patinage de vitesse. Elle était assise sur le canapé. Elle m’a dit : "Je veux en finir".

Gerrit Goudriaan

Contrairement au Québec, aux Pays-Bas, quand on souffre de démence, on peut demander l’euthanasie.

Gerrit GoudriaanGerrit Goudriaan Photo : Radio-Canada

« Je lui ai dit que ce ne serait pas aussi facile que ça. Le lendemain, elle m’indique une date dans son agenda en me disant : "`C’est là que je veux partir" », raconte Gerrit. Hannie avait pris sa décision. Rien n’allait lui faire changer d’idée.

Tuer quelqu’un qui ne comprend pas ce qui lui arrive

À Amsterdam, le médecin Bert Keizer comprend ce genre de réaction. « La démence est une horrible maladie. Pire que le cancer! Parce qu’elle détruit votre capacité mentale de comprendre ce qui se passe dans votre propre vie. »

Le Dr Keizer travaille à la clinique Fin de vie, où on pratique des euthanasies parfois dans des cas de démence.

Bert KeizerLe Dr Bert Keizer Photo : Radio-Canada

Si après le diagnostic, vous en faites la demande rapidement, ce n’est pas un problème. Vous vous direz : "Il me reste peut-être quelques années à vivre, mais ça ne va pas s’améliorer et je refuse de continuer".

Le Dr Keizer

Contrairement au Canada, vous pourriez même écrire des directives et faire en sorte, par exemple, que le jour où vous ne reconnaîtrez plus vos enfants, ce sera terminé. Ça semble tout simple. Mais dans la pratique, c’est dur.

« C’est insupportable, selon le Dr Keizer qui a pourtant fait lui-même des euthanasies. Pardonnez l’expression, mais vous devrez tuer quelqu’un qui ne comprend plus ce qui lui arrive! »

Pouvoir mettre un terme à ses souffrances

Aux Pays-Bas, nous sommes à des années-lumière de ce qui se fait au Canada.

Ici, l’aide médicale à mourir est réservée aux adultes qui souffrent d’une maladie incurable, avec des souffrances qu’on ne peut soulager et qui se trouvent en fin de vie. Le mot-clé, c’est fin de vie. Les cas de démence sont donc exclus.

Aux Pays-Bas, le critère déterminant n’est pas la fin de vie, mais la souffrance. Et ça change tout!

Les Néerlandais ne comprennent pas pourquoi quelqu’un qui souffre d’une maladie dégénérative, d’une maladie chronique ou d’une maladie mentale irréversible devrait attendre des années avant de pouvoir mettre un terme à ses souffrances.

Pour le Dr Eduard Verhagen, c’est vrai même pour les mineurs qui sont atteints de maladies graves. Et à titre de directeur pédiatrique du Centre médical universitaire de Groningen, des enfants malades, il en rencontre tous les jours.

Eduard VerhagenLe Dr Eduard Verhagen Photo : Radio-Canada

La question fondamentale, c’est la souffrance. Devons-nous ou voulons-nous la subir? Si oui, qui en décide? La réponse me paraît très simple : c’est la personne qui souffre qui doit juger si oui ou non la souffrance est acceptable, et comment la soulager.

Le Dr Verhagen

« Peu importe la décision, je vais la respecter. Adulte ou enfant, ça ne fait aucune différence à mes yeux », souligne Eduard Verhagen.

Les Pays-Bas ont fait un choix : l’euthanasie est possible pour les enfants malades de 12 ans ou plus.

L’euthanasie pour des problèmes d’alcool

« Mon jeune frère a toujours eu des problèmes d’alcool. Il a été hospitalisé 21 fois et il a fait 5 thérapies dans des cliniques spécialisées. Malheureusement, ça a été un échec sur toute la ligne », raconte Marcel Langedijk.

Marcel m’a raconté l’histoire de son frère Mark, ravagé par l’alcool qui lui a tout pris. Sa famille, son travail. Il n’a trouvé que l’euthanasie pour arrêter sa descente aux enfers.

Marcel LangedijkMarcel Langedijk Photo : Radio-Canada

« Nous avons essayé de le dissuader. On lui a dit : "Voyons! La vie a encore tellement de belles choses à t’offrir. On sera là pour toi. Au besoin, on peut t’aider à trouver de l’aide" », se souvient Marcel.

Peine perdue. À 41 ans, Mark avait trouvé sa porte de sortie. « Lorsque l’ultime autorité médicale a approuvé sa demande d’euthanasie, j’ai vu mon frère soulagé. Pour lui, le combat était terminé. C’était la fin de ses souffrances. »

Et puis le jour fatidique est arrivé. Marcel n’oubliera jamais. « C’était une magnifique journée avec une chaleur accablante. Vers 15 h, le médecin est arrivé chez mes parents. Il nous a expliqué tout le processus. Tout à coup, ça devenait vrai. C’est à ce moment-là qu’on a tous pleuré. Nous étions conscients de ce qui était sur le point de se produire. [...] Mon frère est allé s’étendre sur son lit. Le pasteur a prononcé une prière. Nous avons chacun fait nos derniers adieux et nous l’avons entouré. Par la suite, le médecin a pratiqué l’euthanasie et en l’espace de cinq minutes mon frère s’est éteint. »

C’était vraiment bizarre, comment mon frère est décédé rapidement. C’est quelque chose que jamais je n’oublierai de toute ma vie. Voir sous tes yeux quelqu’un mourir, c’est extrêmement violent.

Marcel Langedijk

Deux émissions sur l’euthanasie réalisées aux Pays-Bas sont diffusées les 24 septembre et 1er octobre à Second regard, sur ICI Radio-Canada Télé.

Des dérapages?

Pour certains, les cas de Mark Langedijk et de Hannie Goudriaan sont des exemples de dérapage.

« La situation est devenue hors de contrôle », soutient le professeur d’éthique Theo Boer, qui a siégé neuf ans à l'un des cinq comités régionaux de révision des cas d’euthanasie. S’il y était favorable au départ, aujourd’hui, après avoir révisé 4000 cas, il est contre l’euthanasie.

Theo BoerTheo Boer Photo : Radio-Canada

J’ai vu bien des gens chez qui la possibilité d’euthanasie enlevait toute motivation à persévérer, à entrer en thérapie, à trouver un sens à leur vie malgré leur dépendance aux autres. Ils se disaient : "Maintenant qu’on a cette loi, à quoi bon continuer?"

Theo Boer

De pratique courante

Theo Boer croit que l’euthanasie est en train de devenir une manière normale de mourir dans son pays.

En fait, aux Pays-Bas, près de 4 % de tous les décès sont des cas d’euthanasie ou de suicide assisté. Est-ce beaucoup? Est-ce trop? Est-ce normal? Ce qui saute aux yeux, c’est que l’euthanasie est entrée dans la vie des Néerlandais.

Ces temps-ci, aux Pays-Bas, on discute de la possibilité de rendre disponible l’euthanasie aux moins de 12 ans. Le gouvernement étudie aussi une proposition qui vise à permettre aux aînés qui ne souffrent d’aucune maladie de mettre un terme à leur vie tout simplement parce qu’ils ont le sentiment que leur vie est complète.

Le Dr Keizer, qui est aussi écrivain et philosophe, résume ce que bien des Néerlandais croient. « Pourquoi avoir peur? Nous sommes mortels. Tout le monde va mourir. Je le dis souvent aux médecins; 100 % de vos patients vont mourir. Même aux États-Unis, où on se croit tellement plus intelligent! "Vous voulez dire que tout le monde va y passer?" Tous! Alors, aussi bien partir de manière digne et convenable. »

Ça fait longtemps que les Néerlandais ont répondu à une question qu’on ne fait qu’effleurer au Canada : à qui appartiennent la vie, la mort, la souffrance?

Euthanasie

Société