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Le déclin des oiseaux champêtres

Un goglu des prés
Un goglu des prés Photo: iStock

Depuis une quarantaine d'années, les populations d'oiseaux chutent au pays. Les oiseaux des champs sont les plus touchés, avec une diminution de 61 %. Un déclin causé notamment par l'intensification de l'agriculture. Mais les agriculteurs peuvent y remédier en changeant certaines pratiques.

Un texte de Ginette Marceau, de La semaine verte

Le printemps venu, l'ornithologue Rolland Hamel parcourt les rangs à la recherche du merlebleu de l’Est. Et ce qu’il observe l'inquiète.

« On a cinq œufs de merlebleu, un très beau nid. Est-ce que ça va éclore? Je n’en suis pas certain. On a de plus en plus de problèmes à retrouver des œufs, comme s'ils étaient infertiles. Les femelles sont devenues infertiles avec le temps. C’est vraiment triste », confie l’ornithologue.

Pourtant, la petite municipalité de Saint-Alban, dans Portneuf, est un coin propice aux merlebleus.

« Ici, il y a quelques années, dans le rang, c'était cinq portées qu'on avait, même six certaines années », se rappelle-t-il.

On est dans la région où le sable, c'était le paradis du merlebleu. Mais là, on est en diminution constante année après année. C'est vraiment catastrophique.

Rolland Hamel, ornithologue
Un merlebleuUn merlebleu Photo : iStock

Selon le Relevé des oiseaux nicheurs de l’Amérique du Nord :

  • la population d’hirondelles rustiques a fondu de 76 % au cours des 40 dernières années;
  • celle du goglu des prés, de 88 %;
  • celle de la sturnelle des prés, de 71 %.

Les oiseaux champêtres nichent presque exclusivement en milieu agricole, dans le sol, dans les pâturages ou encore dans les champs de grandes cultures.

Comment expliquer ce déclin?

Au cours des dernières décennies, l’agriculture a subi de profonds bouleversements.

Le nombre de terres disponibles pour les oiseaux champêtres a diminué de moitié depuis la colonisation, et ceux qui restent subissent une pression d'intensification plus grande.

Stéphane Lamoureux, biologiste au Regroupement QuébecOiseaux

« On a maximisé la surface de culture, donc tout ce qui était des habitats marginaux comme les haies brise-vent [ont disparu]. On a aussi redressé les cours d'eau; donc tous ces habitats, ça faisait des microhabitats pour les oiseaux qui pouvaient s'alimenter, se reproduire tranquillement », explique Stéphane Lamoureux, biologiste au Regroupement QuébecOiseaux.

Une hirondelle bicoloreUne hirondelle bicolore Photo : Radio-Canada

Les producteurs agricoles éliminent les piquets, les barbelés et certains bâtiments dans les champs, réduisant les sites d’alimentation, de guet, de parade et de repos.

Le PVC remplace le revêtement en bois des bâtiments agricoles, rendant impossible la construction de nids.

Quatre-vingts pour cent des pâturages ont disparu depuis les années 50.

L’agriculture s’est également mécanisée. Les travaux dans les champs sont plus fréquents.

« Le goglu des prés, la sturnelle des prés, la fauvette des champs, ce sont des oiseaux qui nichent dans des champs de foin. La fréquence et la date de fauchage font en sorte qu'entre deux fauches, les oiseaux n’ont pas le temps de mettre à terme leur nichée », dit Stéphane Lamoureux.

Le fauchage et la récolte de foin tueraient 500 000 oiseaux adultes et détruiraient 3,5 millions de nids annuellement.

Diminution des populations depuis une quarantaine d’années :

  • oiseaux urbains : 47 %
  • espèces forestières : 23 %
  • oiseaux vivant en zone humide : 12 %
  • oiseaux champêtres : 61 %

Autre menace : les pesticides

Jusqu’à 1,2 million d’oiseaux succomberaient aux pesticides chaque année.

« Les oiseaux vont aller boire dans les flaques d'eau tout autour des champs, dans les fossés. Ils peuvent en manger en s'alimentant à partir des semences. Plusieurs semences maintenant sont enrobées de pesticides, donc les oiseaux vont en ingérer comme ça », explique Marc Bélisle, professeur au Département de biologie de l’Université de Sherbrooke.

Marc Bélisle, professeur au Département de biologie de l’Université de SherbrookeMarc Bélisle, professeur au Département de biologie de l’Université de Sherbrooke Photo : Radio-Canada

« Les insectes vont s'alimenter de plantes et par conséquent vont absorber eux aussi des insecticides, et ça va se transférer aux oiseaux », poursuit-il.

Marc Bélisle étudie depuis des années la composition de la nourriture ingérée par les oiseaux.

« Il y a à peu près 30 % des boulettes qui sont contaminées par au moins un pesticide, mais certaines boulettes peuvent en contenir jusqu'à 16 », dit-il.

Ce taux pourrait être sous-estimé.

« Les pesticides, une fois dans l'environnement, sont soumis aux actions des effets ultraviolets, par exemple de la lumière. Ils vont devenir des composés autres que la molécule d'origine », souligne Marc Bélisle.

« Je vous ai dit que 30 % des boulettes de nourriture étaient contaminées, c'est en cherchant à partir du produit original. Donc, tous les composés secondaires qui peuvent être dans l'environnement, qui sont associés aux pesticides, peuvent être là et ne sont pas comptabilisés dans le nombre », commente-t-il.

Un pluvier kildirUn pluvier kildir Photo : iStock

Les pesticides ingérés s’accumulent dans l’organisme des oiseaux. Avec le temps, cela entraîne des problèmes de santé et de comportement. Les oiseaux sont désorientés. Ils pondent des œufs, mais ne les couvent pas.

« Si on prend les hirondelles bicolores qui vont se reproduire en Montérégie, dans les secteurs où on cultive massivement du maïs, ce qu'on remarque, c’est que le succès reproducteur est deux fois moindre que le succès des hirondelles bicolores qui vont se reproduire en Estrie dans les zones où on va surtout retrouver une industrie laitière, donc beaucoup de fourrage, de pâturages, où on suppose qu'il y a une utilisation moindre de pesticides », explique Marc Bélisle.

Les insecticides tuent les insectes, source de nourriture pour beaucoup d’oiseaux champêtres.

On a remarqué, chez les hirondelles bicolores surtout, que les oiseaux sont en perte de masse, particulièrement les femelles, depuis une dizaine d'années. Et ici on parle de perte de masse de 10 %.

Marc Bélisle, professeur au Département de biologie de l'Université de Sherbrooke

« Par contre, cette perte de masse là, on l'observe à la grandeur du sud du Québec, ce qui nous laisse penser que ce n'est pas tant les conditions que les oiseaux retrouvent sur les aires de nidification, mais possiblement sur les aires d'hivernage […], des endroits où l'utilisation des pesticides est peut-être un peu moins contrôlée et où on retrouve encore de fortes utilisations de carbamate et d'organophosphates, des pesticides qui sont assez dommageables », poursuit Marc Bélisle.

Une hirondelle des grangesUne hirondelle des granges Photo : iStock

Les oiseaux champêtres sont pour la plupart des oiseaux migrateurs :

  • 33 % hivernent aux États-Unis;
  • 23 % se rendent en Amérique centrale, au Mexique et dans les Caraïbes;
  • 15 % vont en Amérique du Sud;
  • 7 % des oiseaux se dirigent vers l’Europe ou l’Asie, ou séjournent de longues périodes en mer;
  • 22 % seulement des espèces d’oiseaux du Canada y résident à l’année.

Les producteurs peuvent faire plus

Les biologistes Catherine Dion et Stéphane Lamoureux du Regroupement QuébecOiseaux tentent de convaincre les producteurs agricoles de modifier leurs pratiques.

« On va faucher de l'extérieur vers l'intérieur, et les oiseaux qui vont nicher au sol vont se retrouver confinés au centre. Donc, en allant de l'intérieur vers l'extérieur, on permet aux oiseaux de se sauver vers un autre champ », explique Catherine Dion.

Les biologistes Catherine Dion et Stéphane Lamoureux du Regroupement QuébecOiseauxLes biologistes Catherine Dion et Stéphane Lamoureux du Regroupement QuébecOiseaux Photo : Radio-Canada

Ils proposent aussi de hausser la coupe de la fauche pour éviter que la machinerie ne détruise les nids, d’installer des piquets ou encore d’ériger des structures en bois pour remplacer les bâtiments de bois détruits.

Mais les producteurs ne sont pas tous enclins à modifier leurs pratiques agricoles. Plusieurs méconnaissent la situation, ce qui freine la mise en place de correctifs.

Environnement