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Deux villages, de Sarah Walou

L'auteure Sarah Walou
L'auteure Sarah Walou Photo: Boris Perraud

Sarah Walou est originaire de Montréal et vit à New York, où elle complète un doctorat sur les représentations de la Scandinavie au Québec et sur l'identité québécoise à l'international. Elle est la lauréate du prix du récit Radio-Canada 2017.

Son récit inédit Deux villages raconte ses réactions face à l’attentat de la mosquée de Québec en janvier 2017, et ses questionnements familiaux après le choc de la nouvelle.

Aussitôt qu’on a appris la nouvelle, j’étais fâchée, tremblante. Peut-être parce que je suis trop égocentrique, mais j’avais l’impression qu’on s’attaquait à la possibilité même que j’existe en tant que Québécoise de descendance marocaine, musulmane. De cette frustration sont nés l’envie et le besoin de relater comment ces deux héritages se rejoignaient, comment la distance entre ceux-ci se créait au travers d’actes comme l’attentat.

Sarah Walou

Deux villages

Ma mère a été élevée dans une famille religieuse.
Quand on va dans un mariage à l’église, elle sait quand se lever et dire amen.

Mon père a été élevé dans une famille religieuse.
À Montréal, Bruxelles ou Ahfir, il sait vers où prier.

Le lendemain de l’attentat, mon chum m’écrit : War is coming.

La guerre s’en venait au moins entre mes côtes somatiques, pressant un trou en leur centre. Des mois depuis que j’avais mal au creux osseux du ventre, cédant à une anxiété tranquille.

Après l’attentat, j’ai mal au cœur toute la nuit et tout le jour. Je m’imagine vomir mon sternum, capitulant finalement devant l’impossibilité de me tenir ensemble.

Le tueur semble dire, entre Sainte-Foy et Ahfir, que je ne peux pas exister.

Mes parents sont tous les deux nés dans un petit village.

Ma mère se plaît à raconter comment Sainte-Foy, dans le temps, c’était des champs. Il y avait les Nobert du coin de la rue, mais rien entre leur maison et celle de ma famille. Le bungalow reste une fierté : c’est mon grand-père qui l’a construit.

Le village de mon père, maintenant une ville riche de plusieurs milliers d’habitants, s’appelle Ahfir, « le trou ». Avant, c’était minuscule et maintenant mon père n’y habite plus. Il fait trop chaud. Ma grand-mère le déteste. Il préfère l’océan.

Quand elle était petite, ma mère a fait sa première communion dans une robe blanche. Elle me raconte comment, à ses quatorze ans, elle a refusé d’aller à l’église, puis fui vers la grande ville à dix-sept. D’habitude, elle ne raconte pas l’histoire d’un souffle, mais il m’a toujours semblé qu’entre ces deux événements, elle n’avait fait qu’une enjambée d’une liberté vers une autre.

Quand il était petit, mon père a porté une djellaba blanche pour l’Aïd el-Fitr. Mes frères en portaient de semblables à la fin du ramadan l’an dernier, courant l’un après l’autre, s’essoufflant entre les corps endormis de mes tantes. Elles étaient toutes un peu trop grosses, allongées dans la cuisine surchauffée de ma grand-mère. Je m’obstine à l’appeler Zouleikha même si tout le monde me corrige : Hena Zouleikha. Sans la particule d’affection, c'est comme si je niais qu’elle m’avait enfantée à travers mon père.

Ma mère a été élevée par une Mamie Marthe qui nous quittait il y a encore dix Noëls peu avant la messe de minuit pour aller chanter dans la chorale de l’église de Sainte-Foy. Elle chantait d’une voix aiguë qui couvrait celle de tout le monde autour des feux de camp. Ma grand-mère croyait que dieu existait et que le mouvement souverainiste créait de la chicane. Elle faisait des biscuits avec de la confiture dans le milieu et avait les mêmes yeux bleus comme le fjord que se partagent tous les membres de ma famille.

Mon père a été élevé par un homme qui s’est instruit à la force de sa volonté, qui a grandi dans un de ces villages en rang d’oignons fabriqués avec des retailles de tôles et beaucoup de nécessité. L’islam va de soi dans la région, tout le monde s’accorde à ce calendrier différent du grégorien, traduisant les dates d’un jour à l’autre. Mon grand-père s’est instruit, puis enrichi, puis est mort vieux et respecté. Il aimait parler avec ma mère parce qu’elle n’avait pas peur de lui.

Ma mère savait prier. Mon père prie.

Mon père a fait le deuil de sa sécurité au lendemain du onze septembre. Il a rasé sa barbe, cessé de porter le petit chapeau rond que j’imaginais comme ayant poussé de son crâne même. Au lendemain du onze septembre, il a déménagé en Belgique. Il n’avait plus notre garde et il ne voulait pas se faire harceler dans le métro.

J’appelle mon cousin Ahmed le soir de l’attentat. J’écris à ma cousine Lila. Je ne sais pas quoi leur dire. J’ai l’air d’avoir grandi dans un roman du terroir. Eux, non. Ils sont pratiquants. Ils parlent encore arabe. Ils sont en danger.

Ahmed fait le même deuil que mon père : Je vais être correct, c’est pas si pire.

Ils habitent le Petit Maghreb. J’allais à peine les voir quand j’habitais encore en ville. Je ne peux rien faire. J’ai déménagé, comme mon père.

Dans le métro, je regarde les étrangers. J’ai la lèvre d’en bas qui tremble, comme mon frère quand il était enfant et qu’il pleurait encore. Je regarde les étrangers qui pourraient être mon père. Je cherche une reconnaissance. J’ai l’air de rien.

J’ai l’air de pleurer mon chum. J’ai pas l’air arabe. J’ai pas l’air de pleurer la sécurité de ma famille. J’ai pas l’air de pleurer l’impossibilité d’être deux moitiés. J’ai jamais autant su que j’ai pas l’air arabe qu’en cherchant des étrangers qui pourraient être mon père.

Je les vois, je les reconnais. Je veux avoir mal avec eux. Je ne sais pas avec qui avoir mal. Je ne sais pas avec qui avoir mal au cœur.

Dans le métro de Montréal, je croise des hommes qui ont l’air de vouloir pleurer comme des enfants. Ils regardent au loin, apercevant Sainte-Foy. Ils regardent au loin et ils voient le deuil qu’ils ont à faire.

Ahmed répète qu’il va être correct. Il me demande si je vais bien. Je sais que je vais bien. J’ai juste envie de pleurer. Mal au cœur. Envie de pisser.

Toute la nuit et toute la journée du lendemain, je vais aux toilettes aux demi-heures. L’urine sort de mon corps en flots. Je bois à peine, mais je continue de pisser. Je me purge d’une de mes moitiés. Elle s’enfuit.

Le lendemain de l’attentat, avec mon frère, on va à la vigile.

Ma mère nous creuse des trous dans des pots de beurre de pinottes, y met les bougies de secours. On les emporte dans le sac de mon frère, puis on hésite une fois sur place à les allumer.

On a l’impression que des gens sont là pour dire : Je ne suis pas raciste. I am not a damn bigoted Quebecker. Je suis avec vous, mais je sais pas à qui le dire.

Et mon frère et moi, on ne sait pas comment dire avec ceux qui sont en deuil qu’on a peur pour notre famille. Qu’on ne sait pas comment être une moitié qui tue l’autre.

On allume les bougies. On entend difficilement les discours. On ne voit rien que des manteaux d’hiver partout autour du métro Parc.

Un monsieur dit : A salam ou aleikoum. La foule est silencieuse, elle écoute le monsieur qui vient d’affirmer qu’il était arabe en nous disant allô.

Je regarde mon frère et il me regarde. On sait tous les deux que c’est extrêmement impoli de ne pas répondre. Je lui chuchote : La foule aurait pu répondre quand même! A salam ou aleikoum ou salam.

Mais la foule ne sait pas. On se sait des moitiés parce qu’on peut répondre au monsieur. Entre nous, on lui répond dans nos têtes.

Quand on quitte la vigile, mon frère dit : Leurs discours s’inscrivaient dans d’autres discours, je n’entendais que ce qu’ils disaient ailleurs. Je hoche la tête.

Mon frère dit encore : Si le tueur avait voulu nous viser, il n’aurait pas pu mieux faire. La ville de maman! En face de l’église de Mamie! La religion de notre père!

En marchant vers le métro Jean-Talon, on voit un camion de police passer, ses sirènes qui crient dans nos oreilles. Puis un autre, et cinq autres. On se dit que si, au Québec, on devait commencer à se tuer les uns les autres, ce serait ce soir. On a l’impression de ne pouvoir rien faire.

J’ai l’impression de ne pouvoir rien faire quand mes oncles de Sainte-Foy me disent que mes tantes d’Ahfir sont opprimées. Quand les amies de ma mère de Montréal me disent que mes tantes qui habitent la même ville qu’elles sont opprimées. Quand on me regarde avec fierté en se disant que j’ai grandi du bon côté de l’Atlantique et de ma famille. Quand on me regarde dans mes yeux bruns du côté de mon père.

J’ai hérité de mon père son rire et de ma mère son accent.

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