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L'ogre, de Christine Gonthier

L'auteure Christine Gonthier
L'auteure Christine Gonthier Photo: Karine Gonthier-Hyndman

Christine Gonthier est née à Rabat, au Maroc. Avec ses parents d'origine italienne, sicilienne, française et espagnole, et ses deux sœurs, elle a souvent changé de maison, de ville, de pays et d'école. Elle fait partie des 5 finalistes du Prix du récit Radio-Canada

Dans son récit inédit L'ogre, une simple question en anglais mal comprise déclenche, chez une jeune immigrée francophone, un petit séisme intérieur qui ébranle son identité et ses repères.

Ce récit correspond à quelques secondes de ma vie. J’avais une vingtaine d’années et j’étais un peu perdue, comme on peut l’être au début de l’âge adulte ou quand on est déraciné. Tout à coup, je me suis retrouvée seule devant l’étranger et ma propre étrangeté, comme sur une île – pas de fuite possible. J’ai eu l’impression d’être un imposteur, car il me semblait que j’aurais dû comprendre.

Christine Gonthier

L'ogre

Je ne savais que dire, ma bouche
ne savait pas
nommer,
mes yeux étaient aveugles,
et quelque chose cognait dans mon âme

Pablo Neruda, Mémorial de l’île Noire


Mai ou juin 1980. Elle habite une ville étrangère. Ce doit être un vendredi, en fin de journée. Au centre-ville, une lumière ocre écrase l’ombre des immeubles. Elle a enfin terminé sa journée de travail. À peine sortie de l’enfance, elle vient chaque jour sous ces néons, pour dactylographier des textes rédigés en anglais. Elle le fait, car c’est le prix à payer pour sa liberté nouvelle. Pour devenir maître d’une vie qui n’appartiendrait qu’à elle.

L’homme vient plusieurs fois par jour déposer des textes sur son bureau. Il entre à pas feutrés, elle voit sa silhouette du coin de l’œil. Il s’approche. Elle sent sa curiosité peser sur elle. Mais elle ne lève pas la tête. Elle tremble à la seule idée de prononcer une phrase en anglais et d’avoir l’air ridicule.

Alors, l’homme dépose les documents, hésite, et repart.

Ce vendredi-là, devant l’ascenseur, il lui demande : « What’s up? » Elle ne comprend pas très bien. Les mots de cette langue lui sont fermés.

Là, devant l’ascenseur, planté à sa gauche, l’homme ne la quitte pas des yeux. Elle, elle se concentre sur le voyant lumineux de l’ascenseur. L’homme est un ogre qui veut l’avaler. Elle doit donner à l’ogre la réponse qu’il attend. Il demande encore : « What’s up? »

Son corps se crispe. Sa pensée court dans tous les sens. Elle se souvient de l’histoire des trois petits trolls qui doivent trouver le mot magique pour traverser le pont et échapper à l’ogre.

Voyons, réfléchir. « What’s up?  » Répondre « What’s down? » Car le contraire de « up », c’est bien « down », n’est-ce pas? Et « what », elle croit bien que c’est « quoi ». Alors, « quoi en haut »? En haut? Il y a le ministre. Et puis après, le ciel. Et puis, plus haut, Dieu, peut-être. Allez savoir. Mais dans le fond, je m’en fous. Tout ce que je veux maintenant, c’est me faire petite, petite. Ne pas vous regarder, Monsieur, pour faire comme si je n’existais pas. Comme si vous m’aviez inventée.

Elle habite dans une ville du Canada peuplée de mots hermétiques. Elle est à l’extérieur des mots. Des gens. De la ville. Du monde.

Maintenant, devant l’ascenseur, elle baisse la tête et fixe ses pieds. La question tisse un silence tendu et compact entre l’homme et elle. Il fixe son visage, de profil. Rien ne peut la cacher du regard de l’ogre trapu qui attend une réponse. Sa présence s’insinue en elle et prend toute la place.

Finalement, elle prend son courage à deux mains et lève la tête.

« Nothing.  »

Elle dit cela à tout hasard, pour donner sa pâture à l’ogre. Avec son accent qui donne « nossing ». Avec « nothing », elle a peu de chances de répondre à côté, de se tromper. Ce mot-là, elle le connaît. « Rien. » « Pas de chose. »

Mais peut-être que l’homme voulait plutôt dire « quoi monte? », ou « qu’est-ce qui monte? » Alors, elle a quand même bien fait de répondre « nothing ». Par dérision, elle aurait pu répondre « l’ascenseur ». Mais elle ne sait pas comment on dit « ascenseur » dans cette langue du Canada. Elle a oublié. Les mots étrangers glissent entre ses lèvres comme de petits poissons. Dans cette langue, elle a cinq ans. Elle perd son intelligence. Elle balbutie. Elle trébuche. Elle va à tâtons au-devant des sons. Sans structure. Sans balise. Chaque phrase s’effondre, invertébrée. On ne se lance pas dans la vie d’une langue à corps perdu. Elle le sait depuis longtemps, elle qui a changé 20 fois d’école. Il faut d’abord forcer l’écrin des mots, goûter leur sens pour la première fois, les répéter jusqu’à ce que la bouche les épouse, puis les enfiler dans l’ordre sur le fil de la syntaxe.

Ou peut-être que l’homme veut dire « qu’est-ce qui monte en toi? », alors répondre « nothing » ne serait pas mentir. Bien qu’un peu. Car en vérité, ce qui monte en elle, elle ne pourrait le dire. La peur, Monsieur. Et la honte. Et l’impression d’être déplacée. Un corps insolite devant vous, devant l’ascenseur, dans la ville. Monsieur.

Même si elle savait comment ouvrir la coquille de ces mots, non, elle ne dirait pas cela à l’homme qui fixe maintenant ses cheveux. De toute façon, sa question n’appelle probablement aucune réponse existentielle. Sa grand-mère disait souvent « quand tu ne sais pas, va au plus simple ». Il arrivait si souvent qu’elle ne sache pas. L’est, l’ouest, le sud, le nord, la droite, la gauche, les codes, les coutumes, son adresse. De quoi demain serait fait.

Il répète : « nothing, huh?! » Silence. Elle fixe ses ongles d’orteils. La nacre à peine rose du vernis jette de doux éclats sous la lumière crue des néons.

Elle fixe la porte close de l’ascenseur qui n’arrive pas, comme le funambule au-dessus d’une gorge fixerait l’autre falaise. Le temps s’étire et durcit. Elle avance sur une corde raide. Est-ce que les funambules regardent leurs pieds pour ne pas chuter?

Le regard de l’homme pèse lourd sur ses épaules. Elle sait que l’ogre a les cheveux bouclés. Un nez aquilin. Une bouche pulpeuse. Des yeux étroits. Elle ne sait pas qu’un soir d’été, il l’emmènera au bord d’une rivière. Entre ses bras elle tanguera, souple et fluide, comme les mots du français sur sa langue. Elle ne sait pas qu’il lui offrira des aubes éclaboussées de silence et le chant des ouaouarons. Elle ne sait pas qu’elle habitera un moment ce regard, le temps d’apprendre à écorcer des sons pour en cueillir le sens. Dans les pupilles qui la fixent en ce moment, elle commencera peut-être à habiter la terre étrangère.

Elle porte des sandales à talons et dépasse l’homme de quelques centimètres. Pourtant, il la domine, parce qu’il a dans la bouche une poignée de mots sibyllins. Parce qu’il connaît le sens des mots qui la font trembler. Ce sont les mots de la majorité de toute la ville d’Ottawa, de tout le pays du Canada.

Elle a envie d’enlever ses souliers. De secouer la gaine qui retient sa langue. De faire danser ses pieds longs et étroits jusqu’au chemin qui la mènera vers elle-même.

« Where are you from? »

Elle soupire de soulagement. « Where are you from? » Elle comprend cela, mais comment y répondre? Même dans sa langue maternelle, elle ne sait pas.

Elle pourrait lui dire : « C’est compliqué, Monsieur. Si je vous demandais d’où vous venez, vous répondriez : "d’Ottawa". Vous avez probablement toujours habité à la même adresse, ou presque. Vous vous souvenez sûrement du nom de chacun de vos enseignants. Vous dînez encore, de temps en temps, avec des amis de l’école primaire. Certains camarades du secondaire vous ont suivi à l’université, et peut-être même qu’il y en a un ou deux qui travaillent tout près d’ici. Vous avez des repères. Le monde, vous allez le conquérir avec la force de vos racines. Les deux pieds sur terre. »

Moi, je ne sais pas quoi répondre. J’hésite entre « de nulle part » et « de partout ». Je ne viens pas de l’endroit où je suis née, car j’y suis juste née. Dans mon sang coule quatre nationalités, et j’ai changé de pays huit fois depuis ma naissance.

« Where am I from? »

Et soudain monte sa seule racine.

« French… I am from French. »

Elle vient de mettre un pied sur la terre ferme.

L’ascenseur arrive au même moment, dans un « ding » sonore.

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