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De jeunes Canadiens à la défense des droits de la personne au Vietnam

Les organisateurs du mouvement citoyen « Vietnamplify »
Les organisateurs du mouvement citoyen « Vietnamplify », Ylang Ta, Frédéric Vo Van et Valérie Phan Photo: Radio-Canada / Marie-Claude Frenette

Manifestations réprimées, blogueurs emprisonnés et torturés : un bon nombre d'incidents rapportés au Vietnam suscitent l'attention d'organismes de défense des droits de l'homme. Le groupe montréalais Vietnamplify souhaite créer un mouvement, un peu à l'image de Black Lives Matter, pour sensibiliser la population.

Un texte de Marie-Claude Frenette

Valérie Phan (30 ans), Frédéric Vo Van, (29 ans) et Ylang Ta, (25 ans) expliquent avoir créé Vietnamplify pour « amplifier la vérité » sur le Vietnam et particulièrement sur l’oppression de la liberté d’expression dans ce pays. Ils soulignent que Reporters sans frontières a placé le Vietnam au 175e rang sur les 180 que compte son classement mondial de la liberté d’expression en 2016.

« Puisque les Vietnamiens résidant au Vietnam peuvent difficilement exprimer librement leur opinion sans risque de subir de graves répercussions sur leur sécurité, nous voulons encourager les différentes communautés internationales à travers le monde à profiter de la liberté d’expression dont elles jouissent afin de les soutenir », indiquent-ils sur leur prospectus.

Pour véhiculer leur message, le groupe qu’ils ont formé avec d’autres jeunes adultes mise sur le pouvoir rassembleur des réseaux sociaux, avec leurs pages Facebook, Twitter, Instagram et YouTube ainsi qu’avec leur propre mot-clé : #vietnamplify.

Les parents de Valérie, qui est pharmacienne, sont des réfugiés politiques ayant immigré au Canada en 1975, l’année de la fin de la guerre du Vietnam à la suite de la chute de Saigon (aujourd’hui Ho Chi Minh-Ville). Frédéric, employé dans le domaine des assurances et bachelier en science politique, est pour sa part né à Paris, en France. Sa mère est née au Vietnam et son père, aussi d’origine vietnamienne, est né en Belgique. Ils ne sont cependant pas des réfugiés politiques.

Les parents de Ylang, une avocate, sont quant à eux des boat people, des réfugiés de la mer, qui ont effectué un périlleux périple pour fuir le Vietnam et trouver refuge au Canada après la guerre.

Les boat people

À la suite de la fin d’un conflit de 20 ans entre le Vietnam du Sud et le Vietnam du Nord communiste qui a remporté la victoire, 2 millions de Vietnamiens ont fui leur pays entre 1975 et 1995. Des centaines de milliers d’entre eux ont quitté le Vietnam par la voie maritime à bord d’embarcations souvent peu sécuritaires. Ces Vietnamiens ont été surnommés les « boat people ».

Les origines de Valérie, Frédéric et Ylang les ont certainement sensibilisés à vouloir aider les Vietnamiens, mais ils tiennent à préciser que leur mouvement devrait, selon eux, interpeler tout le monde. Cynthia Machado, une Canadienne d’origine italo-portugaise, est d’ailleurs l’une des principales instigatrices de Vietnamplify.

Cynthia Machado, l'une des instigatrices du groupe VietnamplifyCynthia Machado, l'une des instigatrices du groupe Vietnamplify Photo : Michel Lam/Vietnamplify

Je pense que si on croit aux droits de la personne, on croit que tous les humains sont égaux. Un homme au Canada est égal à un homme au Vietnam. Parfois, on a l’impression que quand c’est loin, c’est moins grave, alors que si on voyait un Canadien se faire torturer pour avoir exprimé son opinion dans la rue, on trouverait que ça n’a pas de sens.

Valérie Phan, organisatrice du mouvement citoyen Vietnamplify

L’envers du décor de la baie d’Along

Les atteintes à la liberté d’expression sont des enjeux régulièrement soulevés lorsqu’il est question des États communistes asiatiques. Cependant, le Vietnam n’est peut-être pas le pays dont on entend le plus souvent parler, comparativement à la Corée du Nord ou à la Chine.

« Avant que je connaisse les droits de la personne, je voyais le Vietnam comme un pays touristique, je pensais à la baie d’Along, aux belles attractions, à la bonne nourriture. Mais on ne voit pas forcément la face cachée, ce qu'il y a derrière le rideau », mentionne Frédéric Vo Van. Ce dernier a notamment déjà travaillé sur le rapport annuel concernant la situation des droits de la personne au Vietnam, au bureau du sénateur canadien Thanh Hai Ngo, tout comme Ylang Ta.

Le groupe Vietnamplify a tenu sa première conférence et sa première marche pour la défense des droits de l'homme au Vietnam le 20 août 2017.Le groupe Vietnamplify a tenu sa première conférence et sa première marche pour la défense des droits de l'homme au Vietnam le 20 août 2017. Photo : Radio-Canada / Marie-Claude Frenette

Cet envers du décor auquel il fait référence, ce sont ces nombreux incidents de violation des droits de la personne rapportés par des organismes internationaux, des blogueurs, des activistes ou des opposants au gouvernement.

Récemment, une vague de gestes répressifs a apporté de l’eau à leur moulin et a provoqué de nombreuses discussions, comme celles que veulent « amplifier » les fondateurs du mouvement Vietnamplify. Le cas de la blogueuse Nguyen Ngoc Nhu Quynh, surnommée « Mère Champignon », qui a été condamnée à une peine de 10 ans de prison en juin dernier, a été rapporté par plusieurs médias occidentaux.

La femme de 37 ans parlait souvent de son rôle de mère sur son blogue, mais critiquait aussi régulièrement le gouvernement sur l’expropriation forcée de plusieurs Vietnamiens de leurs terres, sur la liberté d’expression et sur la brutalité policière. Elle a été accusée de propagande antiétatique.

Des organismes de défense des droits de la personne ont également fait état des arrestations de masse qui auraient eu lieu lors de manifestations entourant le désastre écologique causé par des déchets toxiques, versés par l’aciérie taiwanaise Formosa. En avril 2016, plusieurs centaines de tonnes de poissons morts se sont échoués le long des 200 km de côtes de quatre provinces du Vietnam, affectant ainsi les moyens de subsistance de 270 000 personnes, dont de nombreux pêcheurs.

Des villageois enterrent des poissons mortsDes villageois enterrent des poissons morts sur la plage de Quang Binh, au Vietnam, le 28 avril 2016. Photo : La Presse canadienne / AP/Vo Thi Dung/VNA

Selon Aministie internationale, des participants aux manifestations, qui reprochaient au gouvernement de ne pas jeter le blâme sur Formosa, ont aussi été torturés ou maltraités en recevant des coups et des décharges électriques. Des incidents semblables ont été répertoriés lors de rassemblements dénonçant d'autres enjeux. Ces Vietnamiens, emprisonnés après voir critiqué le gouvernement, sont souvent surnommés « les prisonniers de conscience » par les activistes.

À la fin de l’année 2016, 88 prisonniers d’opinion étaient détenus dans des conditions éprouvantes, après des procès inéquitables. 

Rapport d’Aministie internationale 2016-2017
Frédéric Vo Van et Ylang TaFrédéric Vo Van et Ylang Ta Photo : Radio-Canada / Marie-Claude Frenette

Une cause qui a ses « super-héros »

Afin d’attirer l’attention de la population sur la situation des droits de la personne au Vietnam, le groupe Vietamplify partage les histoires comme celle de la blogueuse « Mère Champignon » ou encore celle du réfugié politique vietnamien aujourd’hui établi à Toronto, Dang Chi Hung. Les organisateurs ont d’ailleurs invité ce dernier à témoigner lors de leur première conférence.

Ces figures deviennent les porte-étendards de la lutte contre la violation des droits de la personne au Vietnam.

Ces personnes sacrifient non pas seulement du temps comme nous pour cette cause, mais leur vie. Ce sont des gens qui se font torturer en prison, qui n’ont plus le droit de voir leur famille. Ce sont eux, les supers-héros des temps modernes.

Valérie Phan, organisatrice du mouvement Vietnamplify

En entrevue téléphonique avec Radio-Canada, Dang Chi Hung, considéré par les militants pour les droits de la personne comme un « prisonnier de conscience », raconte avoir été emprisonné à plusieurs reprises par son gouvernement pour avoir participé à des manifestations, selon lui pacifiques, et écrit des livres et un blogue critiques à l’égard du Parti communiste vietnamien.

Le réfugié politique vietnamien Dang Chi Hung habite maintenant à Toronto, après avoir dû laisser sa famille derrière lui.Le réfugié politique vietnamien Dang Chi Hung habite maintenant à Toronto, après avoir dû laisser sa famille derrière lui. Photo : Gracieuseté : Dang Chi Hung

Nous ne pouvons pas parler. Nous ne pouvons pas écrire pour promouvoir la liberté d’expression. De plus, si vous écrivez quelque chose contre le gouvernement, les autorités peuvent vous emprisonner.

Dang Chi Hung

Il est heureux d’avoir été accueilli par le Canada en 2014 et de pouvoir aujourd’hui dénoncer librement ce qu’il considère comme des injustices envers son peuple.

Cette liberté lui a cependant coûté cher, dit-il. Avant de partir du Vietnam, il affirme avoir été renié par sa famille, par son ex-femme, tous des membres du Parti communiste, et avoir dû laisser sa fille encore bébé derrière lui. Comme photo de profil de compte courriel, il affiche d’ailleurs le cliché le plus récent de sa fille qu’un ami aurait réussi à prendre pour lui.

Censure partielle

Le professeur au département de géographie et co-directeur de l'observatoire de l'Asie de l'Est, Éric Mottet, de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), a fait plusieurs voyages au Vietnam, entre autres pour ses recherches sur les risques d’inondations effectuées dans le cadre de sa maîtrise en géographie, terminée en 2015. Il est bien au fait de la surveillance exercée par le gouvernement vietnamien.

J'avais de temps en temps des réunions avec les gens du gouvernement, qui me demandaient tout en buvant une tasse de thé où j'en étais dans mes recherches. En réalité, ils voulaient savoir où j'avais été, avec qui j'avais discuté.

Éric Mottet, professeur à l'UQAM et co-directeur de l'observatoire de l'Asie de l'Est

Cependant, bien qu’il soutient qu’il est « incontestable » que les droits de la personne constituent « un vrai problème » au Vietnam, il tient à préciser qu’il y a tout de même des améliorations en la matière. « Il y a quand même des réformes en ce qui concerne les droits de l’homme. Même si elles piétinent et ne sont pas toujours mises en application, ça va quand même de mieux en mieux », fait-il valoir.

Le professeur Mottet souligne que les accords économiques bilatéraux et multilatéraux, comme le Partenariat transpacifique (PTP) signé par le Vietnam, obligent le pays à se conformer à certaines normes internationales et à s'engager à améliorer certains aspects en termes de droits de la personne.

Un contexte géopolitique local et complexe doit être analysé pour bien comprendre le cheminement du Vietnam en ce qui a trait à la liberté d’expression, selon lui.

Il y a 11 pays d’Asie du Sud-Est qui ont des gouvernements autoritaires. Si le gouvernement vietnamien se raidit et ne respecte pas beaucoup les droits de l’homme, c’est parce qu’aucun pays aux alentours n’ouvre la voie.

Éric Mottet, professeur au département de géographie et co-directeur de l'observatoire de l'Asie de l'Est de l'UQAM

M. Mottet rappelle que contrairement au gouvernement chinois, le Parti communiste vietnamien n’interdit pas Facebook.

Aucune de nos demandes de commentaires sur la situation des droits de la personne au Vietnam entreprises auprès du Parti communiste vietnamien n’a pour le moment reçu de réponse.

Questionné sur les violations des droits de l’homme rapportées au Vietnam et sur la façon dont le Canada agit par rapport dans celles-ci dans ses relations diplomatiques avec le pays, le gouvernement canadien soutient prendre des mesures pour aider le gouvernement vietnamien à respecter ses obligations internationales en la matière.

« L’ambassade du Canada au Vietnam a récemment appuyé les droits de la personne au moyen de projets axés sur la question des minorités ethniques, les droits des personnes LGBTI, la prévention de la violence familiale et la lutte contre la traite de personnes, notamment dans les régions éloignées », a indiqué la porte-parole d’Affaires mondiales Canada Natasha Nystrom.

Les manifestants crient sur la rue Sainte-Catherine à Montréal lors de la première marche organisée par Vietnamplify, le 20 août 2017.Les manifestants crient sur la rue Sainte-Catherine à Montréal lors de la première marche organisée par Vietnamplify, le 20 août 2017. Photo : Michel Lam/Vietnamplify

Des munitions pour se défendre

De son côté, le groupe Vietnamplify souhaite que ses efforts de sensibilisation sur la question des droits de la personne mettront de la pression sur le gouvernement vietnamien afin qu’il respecte les normes du Conseil des droits de l’homme des Nations unies.

Ylang Ta est consciente qu’un mouvement au Canada ne règlera toutefois pas à lui seul les problèmes soulevés par son groupe. « C’est facile de mobiliser tous les Canadiens, mais en fin de compte c’est la population vietnamienne qui doit se lever et ce que nous voulons, c’est en quelque sorte leur donner des munitions pour le faire. »

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