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Violence sexuelle sur les campus : une politique controversée en Ontario

L'Université de Toronto
L'Université de Toronto Photo: iStock

Les étudiants ontariens se préparent à leur première rentrée depuis qu'une loi provinciale oblige tous les collèges et les universités à adopter un protocole pour lutter contre la violence sexuelle sur les campus. Mais déjà, de nombreuses voix s'élèvent pour dénoncer un manque de transparence et de ressources pour les victimes.

Un texte de Christian Noël

À l'Université de Toronto, un étudiant penché sur son ordinateur portable fait office de DJ. La musique rap, hip-hop et rock retentit partout sur le campus. Des groupes de jeunes prennent un bain de soleil et profitent des derniers moments de vacances. Certains s'affairent déjà à préparer la semaine d’initiation pour les nouveaux étudiants qui arriveront dans quelques semaines.

Des activités hautement sexualisées ont pu causer des dérapages par le passé, reconnaît le vice-président de l’Association étudiante de l'Université de Toronto (UTSU), Chim Alao. « Quand l’alcool coule à flots, les inhibitions disparaissent. C’est une zone dangereuse, et il faut avoir des règles du jeu qui sont très claires. »

Un changement d’attitude est toutefois remarqué sur plusieurs campus partout dans la province, depuis l’adoption d’une loi provinciale qui force les collèges et les universités à avoir une politique contre la violence sexuelle.

Chim Alao, vice-président de l'Association étudiante de l'Université de Toronto, en entrevueChim Alao, vice-président de l'Association étudiante de l'Université de Toronto Photo : Radio-Canada

La semaine d’orientation peut être bruyante, amusante et frénétique. Mais ça doit aussi se dérouler dans le respect, en faisant la promotion d’une culture du consentement.

Chim Alao, vice-président de l’UTSU

Nouvelles règles controversées

Les nouvelles règles, en place depuis janvier, génèrent un débat important sur le droit des victimes de signaler ou non leur agression à la police, sur la façon dont les enquêtes internes sont menées et sur l’aide véritable offerte sur les campus.

Chaque collège et université a sa propre politique, mais les grandes lignes sont semblables : une place accordée à la prévention, un système d’enquête interne, une procédure pour rapporter les crimes à la police et un engagement à soutenir les victimes.

Ces politiques balisent les obligations légales, morales et éthiques des institutions. Mais bon nombre de personnes demeurent sceptiques.

Mandy Gray, qui a été victime d'une agression sexuelle à l'université qu'elle fréquentait.Mandy Gray, qui a été victime d'une agression sexuelle. Photo : Mandi Gray

L'une d'entre elles, Mandy Gray, secoue la tête vigoureusement, déçue de ce qu’elle appelle les « politiques vagues » et le « manque de soutien » des collèges et universités.

Avoir une politique, c’est un bon début. Mais ça n’a rien de magique. Ça ne change pas les attitudes sur le campus. Ça n’augmente pas les ressources disponibles pour les victimes.

- Mandy Gray, qui a été victime d'une agression sexuelle

Selon elle, l’adoption d’une politique sur la violence sexuelle peut donner un faux sentiment de sécurité. Mandy parle d’expérience. Elle a été victime d’une agression sexuelle il y a deux ans. Pourtant, l’université où elle étudiait était déjà dotée d’une politique.

« Un bout de papier, dit-elle, ça ne protège personne. Et ça ne garantit pas que l’administration prendra les victimes au sérieux ni que les mesures de protection seront adéquates. »

Manque de ressources sur le terrain

Durant la semaine d’initiation des nouveaux étudiants, le nombre de plaintes pour comportement sexuel répréhensible monte habituellement en flèche. À deux semaines de l’événement, l’association étudiante craint que l’Université de Toronto ne soit pas entièrement prête à affronter la situation.

La stratégie contre la violence sexuelle est menée par seulement deux employés, dans un petit local, sans ligne téléphonique. Ils doivent utiliser leurs téléphones personnels.

Chim Alao, vice-président de l’UTSU

« Nous avons reçu de nombreuses plaintes d’étudiants, poursuit Chim Alao. Faire une dénonciation, c’est compliqué. Le processus est différent si l’agresseur présumé est un étudiant ou un professeur. » Un labyrinthe, selon lui, qui n’incite pas les victimes à se confier.

De plus, ajoute-t-il, les premiers intervenants, comme certains gardiens de sécurité sur le campus, manquent de formation pour gérer ce genre de situation.

 

Précisions: Le nombre d'agressions sexuelles rapportées n'est pas nécessairement une indication du nombre d'agressions sexuelles commises. On estime que seulement 10 % des victimes dénoncent leur agresseur. Un chiffre élevé peut signifier que plus de gens se sentaient en confiance de porter plainte. De plus, certaines universités ont du personnel affecté à l'accueil de plaintes, et d'autres non. Si le processus est compliqué, ça peut avoir une incidence à la baisse sur le nombre de plaintes.

Rapporter à la police ou non?

Au centre-ville de Toronto, sur le campus en béton de l’Université Ryerson, les bruits de pas des jeunes visiteurs résonnent dans les corridors presque vides. La période estivale s’accroche et la rentrée semble encore bien loin. Mais le bureau de Farah Khan bourdonne d’activités. Elle est la directrice du Bureau de soutien et d’éducation sur la violence sexuelle (BSEVS).

« On fait des ateliers et des séances d’information pour le personnel, dit-elle, afin d’améliorer la prévention en vue de la rentrée. Mais au-delà de la prévention, on veut aussi offrir un soutien hors pair aux victimes. »

Faut-il rapporter tous les cas d’agressions sexuelles à la police? Ça dépend des circonstances, indique Farah Khan.

Si le geste reproché implique quelqu’un en position d’autorité, comme un professeur et une étudiante, ou un supérieur et son employé, nos lignes directrices sont claires : la police doit être avertie.

Farah Khan, directrice du BSEVS de l'Université Ryerson

Quand ça implique deux étudiants, ajoute-t-elle, on doit avoir une discussion avec la victime sur la marche à suivre.

Le dilemme est réel et ce ne sont pas toutes les victimes qui réagissent de la même façon, indique Mandy Gray. « Voir l’agresseur aller en prison, ce n’est pas nécessairement l’objectif, dit-elle. Parfois, faire des accommodements en interne est la meilleure marche à suivre. C’est la victime qui devrait décider si elle dépose ou non des accusations. »

D’autres ne sont pas de cet avis. C’est le cas de certains avocats, notamment, qui croient que tout acte criminel devrait être dénoncé à la police et se rendre devant les tribunaux.

Les enquêtes internes menées par les collèges et les universités se font sans représentation légale et n’offrent pas, selon eux, une protection adéquate des droits pour l’accusé. Pour les victimes non plus, puisque la loi sur la protection des victimes de viol, qui limite les contre-interrogatoires abusifs, ne s’applique pas.

Farah Khan, directrice du Bureau de soutien et d’éducation sur la violence sexuelle à l'Université RyersonFarah Khan, directrice du Bureau de soutien et d’éducation sur la violence sexuelle à l'Université Ryerson Photo : Radio-Canada

Punition et surveillance

Les politiques adoptées dans les collèges et les universités en Ontario comportent différents niveaux de conséquences pour ceux pris en défaut : réprimande, suspension, expulsion. Elles comprennent aussi des accommodements pour les victimes : ordre de non-communication pour éviter de rencontrer l’assaillant sur le campus, modification de l’horaire des tests et des examens, services de raccompagnement après les heures de classe.

Mais qui est responsable de s’assurer que les institutions postsecondaires respectent leurs propres règles? Personne, et c’est bien là le problème, selon Mandy Gray. Elle croit que l’Ontario devrait s’inspirer de certains États américains, qui menacent de retirer le financement aux institutions délinquantes.

Les collèges et les universités sont gérés comme des entreprises. Ils se préoccupent de leur réputation et de leurs revenus. Des conséquences financières les inciteraient à prendre la violence sexuelle encore plus au sérieux.

Mandy Gray

Le gouvernement ontarien n’a pas l’intention d’emprunter cette avenue pour le moment.

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