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Chronique

Non, des chercheurs ne veulent pas « droguer » les gens pour qu'ils acceptent les réfugiés

Capture d'écran d'un article du site Breizatao, qui affirme que «des chercheurs mettent au point une drogue pour forcer la population à accepter les migrants».

Capture d'écran d'un article du site Breizatao, qui affirme que «des chercheurs mettent au point une drogue pour forcer la population à accepter les migrants».

Photo : Capture d'écran

Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

CHRONIQUE - Une nouvelle étude examinant l'effet d'une hormone – l'ocytocine – sur l'empathie envers les réfugiés a fait bondir certains commentateurs sur le web. Contrairement à ce qu'ils affirment, la recherche ne vise pas à mettre au point une drogue qui pourrait être administrée aux gens pour qu'ils acceptent les réfugiés. C'est une interprétation que les chercheurs accueillent d'ailleurs avec « consternation ».

La science, c'est compliqué. C'est pourquoi des études scientifiques sont souvent mal interprétées, voire carrément déformées. C'est le cas d'une nouvelle étude publiée en juillet (Nouvelle fenêtre) dans le journal scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences.

Dans l'étude, on a cherché à examiner l'altruisme d'une centaine de sujets allemands envers des personnes moins fortunées qui étaient d'origine allemande et étrangère. On voulait savoir comment l'ocytocine, une hormone produite naturellement par l'organisme, affecterait la générosité des sujets. En administrant par voie nasale de l'ocytocine, on a tenté de voir si l'altruisme de gens qui se disaient xénophobes serait affecté.

Résultat : l'ocytocine augmenterait, chez certains sujets, la générosité envers les étrangers.

Et certains, bien sûr, se sont emballés.

« Allemagne : Des chercheurs mettent au point une drogue pour forcer la population à accepter les migrants », écrivait le site Breizatao (Nouvelle fenêtre) (près de 6000 partages sur Facebook).

« Les Québécois sont malades, il faut les soigner! » ironisait quant à lui un chroniqueur du Journal de Montréal (Nouvelle fenêtre). « On pourrait faire la file, et des fonctionnaires en blouse blanche pourraient nous vacciner contre le germe du racisme et de la xénophobie qui coule dans nos veines, et qu’on se transmet de génération en génération... » (Près de 4000 partages sur Facebook).

Une méconnaissance de la science

Les auteurs de l'étude rejettent avec véhémence ces accusations. « Nous suivons avec consternation la propagation de ce type d'article », a affirmé par courriel Nina Marsh, l'auteure principale.

Ces interprétations découlent d'une méconnaissance de la science, de ses objectifs et de ses méthodes. Je soupçonne d'ailleurs ces commentateurs de ne pas avoir lu l'étude en question, qui est disponible gratuitement sur le web (Nouvelle fenêtre).

« La neuroscience n'a commencé que très récemment à déterminer les composantes biologiques de la coopération et de l'altruisme en identifiant le rôle de l'ocytocine », écrivent les chercheurs dans le préambule. Ils ont donc cherché à améliorer les connaissances en ce sens en menant leur étude.

L'ocytocine est relâchée de façon naturelle par l'organisme lors de situations sociales, comme lorsqu'on chante dans un chœur, soulignent les chercheurs. Pour mener l'expérience, on aurait bien pu faire augmenter le taux d'ocytocine des participants en les invitant à participer à de telles activités.

« Nous rejetons explicitement l'idée de vouloir manipuler le comportement des gens envers les réfugiés. »

— Une citation de  Le Dr Dirk Scheele, un des auteurs de l'étude

Mais, en science, on aime bien contrôler toutes les variables. Et pour examiner l'effet de cette hormone, les chercheurs ont décidé d'administrer des doses bien précises d'ocytocine par voie nasale. C'est plus scientifique que d'y aller avec une méthode plus « naturelle », comme la participation à une activité sociale, où le relâchement de l'hormone serait moins bien contrôlé.

Ce n'est pas pour mettre au point une « drogue » qu'on a donné des doses artificielles d'ocytocine, mais plutôt pour bien appliquer la démarche scientifique. Il n'y a rien de très controversé là-dedans.

« Nous ne voulons absolument pas "droguer" des gens pour modifier leur attitude envers les réfugiés, a répondu par courriel le Dr Dirk Scheele, un des chercheurs. D'un point de vue scientifique, nous nous intéressons simplement aux processus neurobiologiques qui affectent les décisions altruistes et égoïstes. »

C'est d'ailleurs ce qu'a déclaré, au quotidien  (Nouvelle fenêtre)Le Devoir (Nouvelle fenêtre), un des chercheurs, René Hurlemann – article auquel répondait le chroniqueur du Journal de Montréal.

Cette « drogue » ne marcherait pas... selon cette même étude

Pourrait-on « vacciner » des gens contre la xénophobie en administrant de l'ocytocine, comme l'affirme le chroniqueur québécois?

En gros, non – et ce, selon cette même étude.

Les doses d'ocytocine n'ont eu aucun effet sur la générosité des personnes se décrivant comme xénophobes. Ce n'est donc pas une solution magique, comme le laissent entendre certains commentateurs.

L'hormone a eu un effet seulement lorsqu'on a dévoilé aux sujets xénophobes le niveau de générosité moyen des autres participants. Dans ce cas, la générosité des sujets xénophobes envers les étrangers a augmenté de 74 %.

Cela fait croire aux chercheurs que la pression sociale, en plus d'une dose d'ocytocine, permet de contrecarrer certains effets de la xénophobie. Pour ce faire, ils suggèrent de « promouvoir les interactions sociales positives entre les citoyens de pays hôtes non seulement en communiquant des normes prosociales, mais en affirmant et en mettant l'accent sur les bienfaits de la diversité ethnique, de la pluralité religieuse et des différences culturelles ».

En gros, ils suggèrent d'enrayer la xénophobie non pas en administrant des doses d'hormone, mais en encourageant les gens à faire la fête ensemble, ce qui relâche naturellement de l'ocytocine dans le corps.

J'ajouterais qu'il n'est pas « honteux » de la part du Devoir d'avoir publié un article à propos de cette étude scientifique, comme l'affirme le chroniqueur du Journal de Montréal. J'appréhende le jour où il deviendra honteux de relayer des résultats d'études scientifiques qui ne font pas notre affaire.

Chroniques de Jeff Yates  

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