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chronique

Propagande russe sur Twitter : « Ils veulent causer le chaos » aux États-Unis

Drapeau russe avec logos de Twitter.
Drapeau russe avec logos de Twitter. Photo: Radio-Canada / Jeff Yates
Jeff Yates

CHRONIQUE - Depuis la présidentielle américaine de 2016, la Russie est soupçonnée d'avoir voulu faire élire Donald Trump. Mais un nouvel outil qui traque les tentatives d'influence russe sur Twitter permet de voir que l'objectif est plus compliqué - et plus inquiétant.

Lancé il y a deux semaines, le Hamilton 68 Dashboard (Nouvelle fenêtre) collige et visualise en temps réel l'activité de quelque 600 comptes Twitter liés aux tentatives d'influence russes aux États-Unis, que ce soit des comptes vérifiés de médias ou d'influenceurs russes de langue anglaise, de faux comptes automatisés ou de simples partisans. En un coup d'œil, on peut voir les mots-clics, les sujets et les articles les plus populaires dans la twittosphère russe à l'intention du grand public américain.

Ces comptes ne sont pas tous contrôlés directement par des agents russes. Certains appartiennent simplement à des internautes qui partagent énormément de contenu et de tweets émanent de sources russes. Mais tous participent à créer une sorte de caisse de résonnance qui sert à amplifier les messages que veut faire circuler le Kremlin.

L'outil permet donc de voir les sujets vers lesquels le réseau russe tente d'attirer l'attention. L'activité sur Twitter des comptes prorusses donne un portrait plus clair de la stratégie de propagande de ce pays.

Pour tenter d'en comprendre plus, j'ai contacté Jamie Fly, chercheur principal au German Marshall Fund, l'institution de politique publique américaine qui a mis sur pied le Hamilton 68 Dashboard. M. Fly codirige ce programme.

« Si l'on examine les sujets et les articles relayés par le réseau, on se rend vite à l'évidence qu'il ne s'agit pas de ce qu'on associerait à de la propagande traditionnelle, soit des messages ouvertement prorusses. Des messages du genre apparaissent de temps en temps, mais la plupart des comptes font plutôt circuler des histoires qui tentent de fomenter la division dans les débats politiques américains », affirme-t-il.

La pierre angulaire de cette stratégie est de causer le chaos et la division.

Jamie Fly, chercheur principal au German Marshall Fund

Loin de simplement soutenir le président Trump, les comptes prorusses cherchent à animer la haine et la méfiance entre toutes les parties des grands débats. M. Fly - qui se dit lui-même républicain - fait remarquer que les attaques de ces comptes visent autant le Parti républicain que le Parti démocrate.

Par exemple, dans les dernières semaines, le réseau faisait circuler des mots-clics, dont « #DitchMitch » et « #FireBannon », qui visent à marginaliser des figures-clés de l'administration Trump, soit le leader républicain au Sénat, Mitch McConnell, et le stratège politique du président, Stephen Bannon. Le réseau a aussi partagé des critiques virulentes envers les démocrates, par exemple un article qui affirme que l'ancien président américain, Barack Obama, a financé des néonazis en Ukraine.

« Le réseau ne sert pas à discréditer tel ou tel parti ou à promouvoir les intérêts russes. La tactique est beaucoup plus sophistiquée que cela. Il s'immisce dans les fractures du paysage politique américain et tente de les amplifier, analyse M. Fly. Il essaie de faire sortir de ses gonds autant la droite que la gauche. »

Désinformation et « blanchiment de nouvelles »

Sans grande surprise, les médias d'information traditionnels américains, tels que le New York Times ou le Washington Post, figurent rarement au palmarès des sites web les plus partagés par le réseau prorusse. À leur place se trouvent deux médias financés et gérés par le gouvernement russe, Russia Today (RT) et Sputnik, ainsi qu'une galaxie de sites hyperpartisans tels que The Gateway Pundit ou TruthFeed.

Selon M. Fly, le réseau prorusse sert, en quelque sorte, à faire ce qu'il appelle du « blanchiment de nouvelles ». Un peu comme avec le blanchiment d'argent, le blanchiment de nouvelles sert à camoufler la provenance d'une information pour qu'elle ait un plus grand impact sur l'espace médiatique américain.

La stratégie consiste à prendre un article de RT ou de Sputnik - souvent exagéré ou carrément faux, selon M. Fly - et à utiliser le réseau pour faire mousser sa popularité. Des sites hyperpartisans viennent ensuite reprendre l'histoire, devenue virale sur Twitter. Puis, des réseaux plus établis tels que Fox News sautent sur la nouvelle, puisqu'elle semble maintenant provenir de sites américains.

« La plupart des sites d'information, comme Fox News ou Breitbart, ne reprendraient pas une nouvelle qui a comme seule source RT ou Sputnik. Ce processus sert à "blanchir" la désinformation russe et à lui prêter une légitimité pour un auditoire américain », avance M. Fly.

Que sont Russia Today et Sputniket quels sont leurs objectifs? Vous pouvez en apprendre plus sur ces deux médias très proches du gouvernement russe en consultant notre dossier « Pourquoi les sites de conspiration français publient-ils des articles de médias gouvernementaux russes? »

Vous pouvez aussi écouter la chronique de Catherine Mathys à propos de Russia Today à l'émission Médium large.

J'ai vu ce procédé en action quand j'ai monté mon dossier sur les sites de conspiration français et leur curieuse tendance à reprendre du contenu qui provient de sources russes. Des personnes qui se considèrent comme antiétablissement peuvent trouver séduisant le contenu russe, très critique des politiques occidentales. Ces gens se trouvent alors à participer, souvent à leur insu, à une campagne d'influence russe.

Une stratégie en évolution

Les campagnes d'influence russe ont beaucoup fait parler pendant le processus électoral américain. Mais, contrairement à ce qu'on pourrait penser, la machine russe continue toujours de fonctionner, même si l'élection est terminée.

« En ce moment, le réseau cherche à semer la discorde en général, mais c'est un outil qui pourrait facilement être déployé de façon agressive et plus ciblée s'il y avait un objectif précis », explique M. Fly. Il estime que la Russie continuera de perfectionner ses tactiques sur Twitter en vue des élections de mi-mandat de 2018 et du scrutin présidentiel de 2020.

Mais pourquoi le réseau russe est-il aussi présent sur Twitter, alors que d'autres médias sociaux, tels que Facebook ou Instagram, sont beaucoup plus populaires?

« Twitter joue un rôle d'influenceur. C'est un site très populaire chez les journalistes et les élites politiques. Si un message circule beaucoup sur Twitter, il y a de bonnes chances qu'il figure ensuite dans le débat public », croit M. Fly.

L'avenir des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux ont, en quelque sorte, remplacé les réseaux de distribution traditionnels d'information tels que les journaux et les chaînes de télévision et de radio. Il n'est donc pas surprenant que les gouvernements tentent d'usurper ce pouvoir pour servir leurs propres intérêts.

Les Russes ne sont pas les seuls à le faire. Le site Politico révélait d'ailleurs, la semaine dernière, l'existence d'un vaste réseau de cellules pro-Trump sur Twitter (Nouvelle fenêtre) qui coordonnerait des campagnes dans le but de promouvoir des messages sympathiques envers le président.

Ce qui m'inquiète là-dedans, c'est que des gens tout à fait ordinaires participent activement à des campagnes de propagande. Nous avons souvent tendance à mettre notre sens critique de côté en voyant quelque chose sur Twitter ou sur Facebook qui correspond à nos opinions. Nous pouvons alors, malgré nous, participer à la désinformation qui provient, de manière directe ou indirecte, d'un outil de propagande.

La propagande ne peut pas fonctionner si les gens n'y croient pas. J'espère sincèrement que nous apprendrons à faire un peu plus attention à ce que nous partageons.

Chroniques de Jeff Yates  

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