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La crise identitaire des enfants de la loi 101

Un groupe d'étudiants issus de l'immigration dans une classe

Des étudiants du Collège Vanier confient ne pas connaître la culture québécoise et avoir un malaise avec cette partie de leur identité.

Photo : Documentaire Les Québécois de la loi 101

Radio-Canada

La loi 101 a sans aucun doute réussi son pari de franciser les enfants issus de l'immigration au Québec. Mais ces jeunes ne se sentent pas Québécois pour autant. Deuxième d'une série de trois articles sur les 40 ans de la Charte de la langue française.

Un texte de Danielle Beaudoin

« Je ne me suis jamais sentie Québécoise, mais j’ai habité ici toute ma vie, et mes parents aussi », confie une étudiante du Collège Vanier dans le documentaire Les Québécois de la loi 101.

Ce grand reportage du chroniqueur culturel et journaliste-intervieweur Stéphane Leclair et de la réalisatrice et productrice Judith Plamondon est rempli de témoignages tout aussi déconcertants.

Pour les 40 ans de la loi 101, les auteurs ont voulu voir comment se portaient aujourd’hui les jeunes issus de l’immigration. Oui, ils parlent français, mais s’identifient-ils à la culture québécoise? La réponse est non, à la grande surprise de Stéphane Leclair et de Judith Plamondon.

Le documentaire Les Québécois de la loi 101, de JAB Productions, est diffusé le 24 août à 20 h aux Grands Reportages, sur ICI RDI.

Judith PlamondonAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Judith Plamondon, réalisatrice du documentaire «Les Québécois de la loi 101». Elle en est aussi la coproductrice avec Caroline Bergoin (JAB Productions).

Photo : Radio-Canada / Martin Thibault

On avait l’impression, 40 ans plus tard, […] que ces enfants de la loi 101 étaient bien intégrés dans la société. Mais on a vu qu’il y avait des problèmes d’appartenance.

Judith Plamondon

Les auteurs ont notamment rencontré des étudiants issus de l’immigration dans deux écoles montréalaises : le collège anglophone Vanier et l’école secondaire multiethnique La Voie, dans Côte-des-Neiges. Ils ont découvert que ces enfants d’immigrants, nés ici ou arrivés quand ils étaient jeunes, vivaient une crise identitaire.

Pour eux, se dire Québécois, c’est quelque chose de difficile, « parce qu’on leur refuse l’appartenance parfois, parce qu’ils ne connaissent pas bien la culture québécoise », constate Judith Plamondon.

« T’es Québécoise? Mais tu viens d’où? »

« C’est toujours les mêmes questions : "Vous venez d’où? Vos parents viennent d’où? Votre accent, ce n’est pas québécois?" », raconte une étudiante du Collège Vanier, dans le documentaire.

Des jeunes affirment qu’on leur a si souvent refusé l’appartenance à la société québécoise qu’ils ont décidé de ne plus la revendiquer.

Une jeune femme souriante, avec en arrière-plan le tableau noir de la classeAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Finissante de 5e secondaire de l’école La Voie de Côte-des-Neiges, Malene Bridelle Emeni Tchangou confie avoir de la difficulté à se dire Québécoise, même si elle a grandi ici et parle un français impeccable.

Photo : Documentaire Les Québécois de la loi 101

Une étudiante de l’École La Voie explique que, comme elle a la peau noire, elle se fait toujours demander d’où elle vient, même lorsqu’elle se présente comme Québécoise. « Quand on me pose la question, j’ai maintenant le réflexe […] de dire que je suis Camerounaise », explique la jeune fille.

La présidente du Conseil des Montréalaises et chroniqueuse au Devoir, Cathy Wong, est décrite dans le documentaire comme un exemple d’intégration réussie. Elle s’est pourtant longtemps sentie coincée entre deux identités. « C’était l’un ou l’autre; soit t’étais chinois, soit t’étais Québécois. […] Je me suis dit […] c’est tellement plus simple de se dire Chinois, puisque de toute façon, c’est comme ça que les gens nous voyaient. »

Cathy Wong raconte qu’elle a réaffirmé son identité québécoise lors d’un voyage en Chine. Là-bas, les gens lui demandaient d’où venait son accent. Elle a alors pris conscience qu’elle ne venait pas de là-bas, mais d’ici. « Je suis d’ici, je suis Québécoise, je suis Montréalaise. »

Le « vous » et le « nous »

Les enfants de la loi 101 sont nombreux à souhaiter que la définition de ce qu’est un Québécois soit plus inclusive, notent les auteurs du documentaire.

Cathy WongAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Née au Québec de parents sino-vietnamiens, la chroniqueuse au Devoir Cathy Wong raconte avoir mis de nombreuses années à se sentir ici chez elle.

Photo : Documentaire Les Québécois de la loi 101

« La loi 101 a fait de moi une Québécoise qui se sent interpellée quand on parle au "nous". Mais lorsqu’on me parle, j’ai l’impression encore qu’on me parle au "vous", comme si j’étais une étrangère et comme si j’incarnais encore une forme de menace, quand pourtant je parle français, je connais l’histoire du Québec, mon entourage est québécois », explique Cathy Wong.

Québécois = Blanc et francophone?

Être Québécois, c’est comme une marque de commerce, ont découvert les auteurs du documentaire au fil de leurs rencontres.

Stéphane LeclairAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Stéphane Leclair, journaliste-intervieweur pour le documentaire «Les Québécois de la loi 101». Il est aussi chroniqueur culturel.

Photo : Radio-Canada / Martin Thibault

Québécois, ça veut dire surtout Blanc francophone dans la majorité des esprits. Si on veut être honnête avec nous-mêmes, c’est vrai que quand on dit Québécois, la première chose qui nous vient en tête, c’est cette image-là.

Stéphane Leclair

Il est difficile pour bien des gens de s’identifier à cette image plutôt fermée du Québécois, ajoute Stéphane Leclair.

Cathy Wong clame aussi haut et fort qu’elle est Québécoise, comme une façon de démontrer que le Québec d’aujourd’hui peut avoir plusieurs visages.

Ce n’est pas juste d’être Blanc, francophone, né d’une famille caucasienne qui fait en sorte que tu es Québécois. Quelqu’un comme moi peut aussi être Québécois.

Cathy Wong – extrait du documentaire

La chercheuse Mela Sarkar, de l’Université McGill, parle dans le documentaire du concept de « québéquicité », qui se mesure selon deux critères : la couleur de la peau et l’accent en français. Selon cette grille, pour se dire Québécois, il faut être Blanc ou assez Blanc, et parler français avec un accent québécois.

Il y a des gens qui ne se posent jamais la question : "Vous venez d’où?". Ou : "C’est quoi votre nationalité?" [...] Et il y a des gens qui se font très souvent poser cette question-là. Et on a comme décidé que c’est parce qu’ils ne sont pas assez Blancs, pas assez francophones québécois. C’est ça, la "québéquicité". Ça se mesure par ces deux choses-là. Le vu et l’entendu.

La chercheuse Mela Sarkar

La sociolinguiste s’intéresse à la communauté hip-hop montréalaise. Elle s’est rendu compte que ces enfants de la loi 101 rejettent une telle conception étroite de l’appartenance québécoise. Ils s’affirment Québécois, peu importe la couleur et l’accent.

Parler le franglais sans complexe

« C’est Mela Sarkar qui le dit; on oblige toutes sortes de personnes à aller à l’école en français et à baigner dans la culture québécoise, mais ça vient avec une transformation de la culture québécoise et de la société québécoise », note Stéphane Leclair.

Il faut peut-être accepter un mélange des cultures et des langues. Ces jeunes-là, pour trouver qui ils sont et pour s’affirmer, […] mélangent les langues sans complexe. Ça ne fait pas d’eux des personnes moins québécoises pour autant.

Stéphane Leclair

Un exemple de ce mélange des langues, ce sont les WordUp Battles, des joutes verbales où s’affrontent des « amoureux des mots », explique Stéphane Leclair. Il fait remarquer que ces jeunes doivent bien maîtriser le français pour se mesurer à d'autres dans ce type de combat. « Ils se disent Québécois, mais un Québécois plus éclaté que cette fameuse définition de la "québéquicité" », ajoute le chroniqueur culturel.

Ogden Ridjanovic, membre du groupe de rap québécois Alaclair Ensemble, est aussi présenté dans le documentaire comme un exemple d’intégration réussie. Le rappeur, né au Québec de parents bosniaques, manie avec dextérité anglais, français et franglais.

L'artiste est en train de chanter.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Membre du groupe de rap Alaclair Ensemble, Ogden Ridjanovic (alias Robert Nelson) voit la société québécoise comme un «melting-pot», un territoire où les cultures et les langues se mélangent et s’hybrident.

Photo : Documentaire Les Québécois de la loi 101

On ne peut pas faire semblant que c’est juste le français qui est utilisé au Québec. C’est ce qu’il faut prendre en considération quand on veut expliquer le Québec d’aujourd’hui.

Ogden Ridjanovic – extrait du documentaire

Où serez-vous dans 10 ans?

Lorsque les auteurs du documentaire ont demandé aux enfants de la loi 101 s’ils se voyaient au Québec dans 10 ans, bon nombre d’entre eux ont répondu négativement.

Stéphane Leclair rappelle que l’attrait de l’anglais reste fort, à cause de la culture américaine, ou encore des promesses de travailler dans une grande entreprise à Toronto ou ailleurs. « Il y a aussi ce grand défi de faire en sorte que ce soit sexy quand même de rester au Québec et de parler français, et qu’on voit qu’il y a des avenues et une ouverture pour tout le monde. »

Comment favoriser une meilleure intégration des enfants de la loi 101? Pistes de réflexion la semaine prochaine dans la suite de notre série.

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