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Verdict d'homicide à l'enquête du coroner sur la mort d'Andrew Loku

Photo d'Andrew Loku

Andrew Loku

Photo : Radio-Canada / Courtoisie de la famille

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

À Toronto, un jury a remis 39 recommandations à la province après trois semaines d'audiences à l'enquête du coroner portant sur la mort d'Andrew Loku. Le jury a également dégagé un verdict d'homicide qui n'est toutefois pas contraignant, au sens de la loi, à l'endroit des deux policiers qui ont abattu le demandeur d'asile africain.

Un texte de Jean-Philippe Nadeau

Andrew Loku a été tué par la police le 5 juillet 2015, au moment où il brandissait un marteau dans le corridor d'un immeuble d'appartements situé dans l'ouest de la métropole. Un locataire avait composé le 911 après avoir entendu l'homme de 45 ans menacer une voisine de palier.

Deux policiers avaient été blanchis par l'Unité des enquêtes spéciales (UES), qui avait déterminé que la vie des deux agents était en danger. Leur identité était restée confidentielle jusqu'à leur témoignage devant la cour du coroner. Il s'agit des agents Andrew Doyle et Haim Queroub.

La mort d'Andrew Loku avait provoqué des manifestations monstres devant le quartier général de la police de Toronto pendant deux semaines. Le groupe Black Lives Matter (BLM) avait exigé le rapport de l'UES, mais en vain.

Manifestation du groupe Black Lives Matter devant le quartier général de la police à TorontoAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Manifestation du groupe Black Lives Matter devant le quartier général de la police à Toronto

Photo : Radio-Canada/Lyne-Françoise Pelletier

Le mouvement de protestation avait cessé lorsque la direction de BLM avait finalement reçu une copie caviardée du document. Le groupe se dit convaincu qu'Andrew Loku a été tué parce qu'il était noir.

L'aspect racial dans cette enquête avait été rejeté dès le début des audiences par le coroner, et les requêtes des parties représentant les intérêts des groupes racialisés dans cette affaire avaient été défaites à minuit moins cinq.

Les avocats du ministère public, des deux policiers, du chef de la police, Mark Saunders, et de la Commission des services de police de Toronto s'étaient opposés à toute notion de racisme dans ces audiences. Le mot avait même été proscrit des plaidoiries.

Les images prises par la caméra de surveillance le soir du drame.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les images prises par la caméra de surveillance le soir du drame.

Photo : DR

Un témoin de dernière minute, qui avait été appelé par l'avocat du groupe Across Boundaries, avait néanmoins pu aborder la question du racisme institutionnalisé dans la société. L'avocat du groupe, Howard Morton, avait dit qu'il n'y avait rien de mal à confronter des enjeux de société comme le racisme.

Le psychiatre Kwame McKenzie, de CAMH, avait notamment dit à la barre que des organisations comme les corps de police avaient la responsabilité de combattre le racisme en leur sein pour éviter justement toute allusion à des préjugés raciaux de la part des policiers qui ouvrent le feu sur des citoyens de couleur.

Le jury du coroner suggère de nombreuses recommandations qui portent sur l'entraînement des policiers en matière d'intervention d'urgence auprès des populations racialisées et aux prises avec des problèmes de santé mentale dans la métropole.

Quelques-unes des recommandations :

  • formation et sensibilisation des policiers aux problèmes que rencontrent certains groupes de la population en matière de racisme, de santé mentale, etc;
  • révision du programme interculturel de la police, question de mieux l'adapter à la réalité des groupes visés par cette enquête;
  • amendement des règles entourant l'usage de la force et de la désescalade de la violence en y incluant l'angle sur les préjugés de la société à l'endroit de ces groupes;
  • favoriser l'avancement des policiers qui ne font preuve d'aucun biais ou préjugé dans le cadre de leurs fonctions;
  • consolider l'approche du service de police de Toronto avec la communauté qui oeuvre dans le secteur de la santé mentale;
  • créer un registre de données sur les interventions de la police, en particulier lorsqu'il y a mort d'homme, auprès des personnes de couleur et/ou souffrant de problème de santé mentale.

Des années de traumatisme

L'enquête du coroner a permis de comprendre le passé difficile d'Andrew Loku, lorsqu'il vivait encore dans son pays natal, le Soudan du Sud.

Le père de cinq enfants a été enlevé durant la guerre civile par un groupe de rebelles en 1998 avant d'être torturé et séquestré durant deux mois. Il a par la suite réussi à fuir vers l'Ouganda voisin, où il a vécu dans un camp de réfugiés sans sa famille durant six ans avant de demander le statut de réfugié au Canada en 2004.

Andrew Loku a toutefois été diagnostiqué avec un syndrome de stress post-traumatique, à cause de ses symptômes de dépression, d'isolement et de perte d'identité. Il était en outre hanté par ses souvenirs de torture et de la guerre.

En 2009, l'Association canadienne pour la santé mentale lui a trouvé un petit logement dans un édifice qui lui appartenait et qui sert surtout à héberger des personnes mentalement malades.

Andrew Loku lors de la remise des diplômesAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Andrew Loku lors de la remise des diplômes

Photo : Jacqueline Patterson

Le Sud-Soudanais a décroché par la suite un diplôme en construction au Collège George-Brown de Toronto. Il a alors retrouvé l'espoir de pouvoir faire venir sa famille au pays après des années durant lesquelles il avait cessé tout contact.

L'enquête du coroner a montré que la santé mentale de Loku s'était stabilisée dans les derniers mois de sa vie et qu'il ne prenait aucun médicament pour se soigner. Il avait néanmoins révélé avant sa mort à son travailleur social qu'il était un alcoolique en rémission.

L'autopsie avait démontré qu'il avait 247 mg d'alcool par 100 ml de sang dans le corps lorsqu'il avait été abattu.

Réactions très positives

Les différents groupes représentant la communauté noire et les agences d'aide aux citoyens de couleur en détresse représentés dans cette enquête se disent très satisfaits du verdict et des recommandations.

Le représentant du Comité d'action et de défense des Noirs, Kingsley Gilliam, parle d'un « verdict inspirant », mais il rappelle qu'Andrew Loku a été « exécuté » et qu'il faut en tirer les conclusions qui s'imposent.

L'avocat du Comité d'action et de défense des Noirs, Selwyn PietersAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'avocat du Comité d'action et de défense des Noirs, Selwyn Pieters

Photo : Radio-Canada

L'avocat du Comité, Selwyn Pieters, a en outre servi un avertissement à la province en la menaçant de la poursuivre devant les tribunaux si elle ne mettait pas en application les recommandations du jury du coroner d'ici un an. Me Pieters a par ailleurs dénoncé l'attitude des policiers qui consiste selon lui à « stéréotyper les Noirs comme étant des hommes agressifs et violents ».

L'avocat de la famille Loku, Jonathan Shime, a pour sa part déclaré que « le jury avait compris que les Noirs étaient ciblés de façon disproportionnée à Toronto et que le service de police devait améliorer ses relations avec la communauté noire ».

L'avocat de la famille Loku, Jonathan ShimeAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'avocat de la famille Loku, Jonathan Shime

Photo : Radio-Canada

Me Shime a ajouté que la police a failli à sa tâche la nuit du drame, parce qu'elle n'a pas su utiliser les techniques de désescalade de la violence. « Elle n'a pas su gérer une situation qui s'est conclue par la mort précipitée d'un homme qui ne méritait pas de mourir de la sorte. »

L'Association canadienne pour la santé mentale tire enfin la sonnette d'alarme et dit craindre le pire si la police ne change pas d'attitude et ne répare pas ses relations avec les Noirs à la lumière des conclusions de cette enquête du coroner.

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