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« Mon cher Bob, je ne vais pas payer pour travailler »

Bob Dylan, lors d'un festival de musique à Kent, en 2012.

Bob Dylan, lors d'un festival de musique à Kent, en 2012.

Photo : Reuters / Ki Price

Philippe Rezzonico

CHRONIQUE – Pardonne la familiarité, mais comme j'ai entendu tes premières chansons dans les années 1960, cela crée des liens, même s'ils sont impersonnels.

Je prends quelques minutes de ton temps relativement à un courriel émis par le service de presse du Festival international de jazz de Montréal (FIJM), dimanche dernier.

Le FIJM a fait savoir aux journalistes accrédités qui avaient fait une demande de billet de faveur pour ton concert, le 30 juin au Centre Bell, qu’ils allaient devoir s’en passer, ta gérance refusant l’accès aux médias. Donc, pour faire la critique du spectacle, nous devons acheter nous-mêmes les billets.

Nous en sommes rendus là, mon cher Bob?

Qui assume le coût des billets pour les médias? L’artiste ou le promoteur? Les cas de figure peuvent varier, tu le sais mieux que moi. La seule certitude, c’est que la décision d’accueillir ou pas des représentants des médias demeure celle de l’artiste.

Tu me diras que tu n’es pas le seul à faire ça de nos jours. De jeunes vedettes comme Adele ou Kanye West l’ont fait ces dernières années. Toutefois, tu as été le premier artiste que je connais qui a refusé l’accès aux photographes, en 2002, lors de ton concert au Centre Molson. Aurais-tu influencé – comme tu l’as fait si souvent – les artistes de la jeune génération?

Les temps changent, il est vrai. Tu le sais mieux que quiconque. Tu as écrit la chanson référence à ce sujet. N’empêche, cela commence à ressembler à une tendance lourde, ces interdictions aux médias (journalistes, photographes, caméramans). Quand les artistes imitent l’administration Trump, je me dis que l’on a un problème collectif.


Quoi qu’il en soit, je ne serai pas là. Non, je ne suis pas un journaliste qui désire un billet de faveur sans rien offrir en retour. Quand je demande un billet, je fais une critique. Toujours. Ce n’est pas parce que je suis sans le sou non plus. J’ai dépensé avec un réel plaisir des milliers de dollars (billets d’avion, essence, hôtels, billets, nourriture) pour aller t’applaudir aux États-Unis (New York, New Jersey, Louisiane, Vermont) au cours des ans. Bref, si je le voulais, je pourrais me payer un billet puisqu'il en reste.

Toutefois, je n’y serai pas par principe. Parce qu’au fond, ce que tu nous demandes, c’est de payer pour faire notre travail.

J’ai toujours défendu le droit des artistes de gagner leur vie. J’ai souvent rappelé que nombre d’artistes du lointain passé ont été floués par des promoteurs rapaces. J’ai dit et écrit de nombreuses fois que les artistes d’aujourd’hui ne pouvaient plus gagner honorablement leur vie en raison du piratage et de l’écoute en continu. Bref, je suis implicitement de votre bord, pour l’art, pour la musique et pour tout le plaisir qu’elle procure.

Et là, un des artistes que je respecte le plus, le signataire de quelques-unes des plus importantes chansons engagées de l’histoire de la musique nous dit, à moi et à mes pairs, de payer pour faire notre travail? Les bras m’en tombent.

Mais c’est ton spectacle et ta décision. La mienne sera d’aller voir Buddy Guy, tiens! Ne t’en fais pas, je suis encore prêt à payer pour te voir sur scène pour le plaisir, mais jamais au grand jamais pour faire mon travail.

Bon concert ce soir!

Bien à toi, mon cher Bob,

Philippe Rezzonico

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