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Poutine et appropriation culturelle, un débat enflammé

Une poutine dans un plat rouge
Une poutine Photo: Radio-Canada / Cédric Lizotte
Radio-Canada

Les Canadiens affirment que la poutine leur appartient, et c'est problématique, selon Nicolas Fabien-Ouellet, étudiant à la maîtrise à l'Université du Vermont. Et selon lui, c'est ça, l'appropriation culturelle culinaire.

Une chronique de Cédric Lizotte

L’appropriation culturelle : c’est un concept qui est sur toutes les lèvres, ces temps-ci. La dernière discussion sur le sujet à faire les manchettes : le Canada se serait approprié « culturellement » la poutine, aux dépens du Québec. Mais qu’est-ce que c’est, au juste, l’appropriation culturelle?

C’est ce qu’il explique dans un article, intitulé Poutine Dynamics (Nouvelle fenêtre) qu’il a d’ailleurs présenté, la semaine dernière, au Congrès des sciences humaines et sociales à l'Université Ryerson de Toronto.

Son intervention a soulevé les passions. En fait, chaque fois qu’on parle d’appropriation culturelle, les sections des commentaires des différents sites s’enflamment.

J’ai donc posé la question suivante à M. Fabien-Ouellet : « Qu’est-ce que c’est, l’appropriation culturelle? »

Voici sa réponse.

« C’est lorsqu’un groupe majeur ou dominant s’approprie un élément culturel de groupes minoritaires, minorisés ou marginalisés, de façon à ce que ça crée un préjudice – une conséquence négative pour le groupe en question. »

Il y a évidemment plusieurs niveaux de marginalisation ainsi que plusieurs degrés de préjudice. Ces variables ne peuvent être définies que par les groupes en question, selon M. Fabien-Ouellet. « Il faut toujours contextualiser. »

Mais pour qu’il y ait appropriation, ne faut-il pas qu’il y ait un élément de présentation, de communication qui traduise l’intention du « groupe majeur ou dominant »? Autrement dit, si M. Smith de Sudbury vend de la poutine dans son casse-croûte l’appelle « un plat typiquement québécois », est-ce qu’il y a préjudice?

« Dans le cas de la poutine, j’encourage tout le monde à consommer, cuisiner, adapter la poutine en dehors des frontières du Québec. Ce n’est pas de l’appropriation. Non, le préjudice est causé quand on appelle la poutine un mets canadien au lieu d’un mets québécois. »

Il doit donc y avoir un élément de communication de l’appartenance, ni plus ni moins.

« La culture majeure prend un élément de la culture mineure, explique Nicolas Fabien-Ouellet, et, ce faisant, la culture québécoise est absorbée dans la culture canadienne. »

Un panneau en face d'un restaurant à Siem Reap, au Cambodge. Sur le panneau: « Must try our tasty poutine for Canadans »Agrandir l’imageUn panneau en face d'un restaurant à Siem Reap, au Cambodge. La poutine, c'est pour les « Canadans »! Photo : Radio-Canada / Cédric Lizotte

Appropriation culturelle : plusieurs sujets chauds

Culinairement parlant, ce n’est pas la première fois que des accusations d’appropriation culturelle soulèvent la controverse.

À Portland, en Oregon, un groupe d’activistes s’est donné comme mission d’empêcher deux femmes, blanches américaines de la côte ouest, d’ouvrir un kiosque et de servir des burritos. Selon les activistes, les tortillas utilisées pour faire ces burritos représentent une appropriation culturelle culinaire inacceptable. Elles ont dû fermer leur kiosque seulement deux semaines après l’ouverture.

J’ai demandé l’opinion de M. Fabien-Ouellet sur ce sujet bien précis.

« Une chose est certaine : je ne peux pas parler pour d’autres groupes qui se sentent marginalisés et qui ont des demandes à faire à un autre groupe plus dominant qui les marginalise. Cependant, quand on aborde le sujet des États-Unis, on peut parler du groupe qu’on appelle les Cajuns. On parle toujours de cuisine '' cajun ''. Aujourd’hui, on leur reconnaît leur culture en identifiant leurs mets comme étant des mets cajuns. Est-ce qu’il faut être cajun pour faire des mets cajuns? Je ne veux pas me prononcer là-dessus. C’est aux Cajuns de le dire. »

Le sushi, groupe de mets typiquement japonais, qui, aujourd’hui, est décliné à toutes les sauces, est utilisé par M. Fabien-Ouellet dans son article pour illustrer son argument. « Souvenons-nous également comment, malgré son statut incontestable et prestigieux au sommet de la haute gastronomie, le sushi japonais était par le passé un objet de dérision, de ridicule et de dédain », y est-il écrit. Aujourd’hui, des chefs de toutes les nationalités et de tous les groupes raciaux fabriquent du sushi et en font ce que bon leur semble.

J’ai demandé au chef et propriétaire du restaurant de sushi traditionnel Yasu, de Toronto, son opinion sur le sujet.

Le chef peut être chinois, coréen, américain, canadien, ça ne me dérange pas. J’aimerais cependant que le chef respecte l’art de la fabrication du sushi. Ce n’est pas toujours le cas.

Yasuhisa Ouchi, chef et propriétaire du restaurant Yasu

La poutine, au cœur du débat depuis longtemps

Ce n’est pas la première fois que la poutine et son appartenance première se retrouvent dans les discussions. En novembre 2012, Guillaume Lozeau, du défunt site web Poutinewar, était certain que le monde entier allait savoir que « la poutine restera toujours connue comme un plat bien québécois ».

Le célèbre chef montréalais Chuck Hughes, cependant, n’est pas si confiant. En 2011, en entrevue avec Toronto Life (Nouvelle fenêtre), celui-ci a déclaré son inquiétude (semi sérieusement) : « Ce qui m’inquiète, c’est que dernièrement, la poutine est connue en tant que plat canadien. Ce n’est pas un plat canadien! C’est Québécois! »

Une poutine au fromage bleuAgrandir l’imageLa poutine servie au restaurant Petite Milie de Kuala Lumpur Photo : Radio-Canada / Cédric Lizotte

J’ai eu, moi-même, une expérience amusante par le passé en lien avec la poutine et son appartenance. Lors d’un voyage en Malaisie, j’ai appris qu’un restaurateur de Kuala Lumpur avait une poutine sur son menu (Nouvelle fenêtre). Celui-ci avait appris la recette de ce plat « canadien » grâce à… Marc McEwan, restaurateur torontois.

« J’ai consacré la moitié de mon article à faire l’éloge du mets à l’extérieur du Québec à son adaptation, souligne M. Fabien-Ouellet. Si le restaurateur en question identifie la poutine comme un plat typiquement canadien, c’est problématique, et ça illustre parfaitement ce que je dis. Mais s’il sert de la poutine sans mentionner d’où ça vient, je n’y vois pas d’appropriation. »

Le Québec et sa culture, au cœur du Canada

En 2010, dans le cadre des célébrations de la fête du Canada, le Globe and Mail publiait un « sondage non scientifique » qui demandait aux lecteurs, « quels sont les symboles culturels du Canada? (Nouvelle fenêtre) »

La plante nationale? L’érable à sucre. (On trouve cet arbre majoritairement au Québec. Il pousse aussi au Nouveau-Brunswick et dans un petit pourcentage du territoire de l’Ontario).

Le vêtement national? La tuque, un couvre-chef et un mot inventés au Québec. (Le même mot est utilisé en anglais.)

L’équipe sportive canadienne? Les Canadiens de Montréal ont reçu le deuxième total de votes, derrière Équipe Canada 72.

Et finalement, selon le sondage, le plat national… la poutine.

M. Fabien-Ouellet, suivant l’élan de passion qu’a suscité son article, a donné plusieurs entrevues à des médias partout au Canada. « Quand j’ai parlé à des médias hors-Québec, on m’a souligné presque chaque fois que le Québec fait partie du Canada. C’est très vrai. Est-ce que ça signifie que la culture québécoise n’existe pas? Devrait-on simplement parler d’une culture canadienne? D’après moi, s’il y a une appréciation, il devrait aussi y avoir une reconnaissance. Faire le contraire serait irresponsable », conclut-il.

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