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Conglomérats industriels en Corée du Sud : une réforme maintes fois promise

Tae Yeon-Kim, un militant anti-corruption à Séoul, en mai 2017. Sur la pancarte : Park Geun-hye, l’ex-Présidente de la Corée du Sud, et Shin Dong-bin, le président de Lotte, un géant de la distribution et cinquième conglomérat du pays, tous deux inculpés dans le récent scandale de corruption qui a secoué le pays.
Tae Yeon-Kim, un militant anti-corruption à Séoul, en mai 2017. Sur la pancarte : Park Geun-hye, l’ex-Présidente de la Corée du Sud, et Shin Dong-bin, le président de Lotte, un géant de la distribution et cinquième conglomérat du pays, tous deux inculpés dans le récent scandale de corruption qui a secoué le pays. Photo: Radio-Canada / Anyck Béraud
Anyck Béraud

Cette fois-ci pourrait être la bonne, si le nouveau président sud-coréen élu en mai tient parole. Moon Jae-in a les conglomérats dans sa mire, dans le cadre de sa lutte contre la corruption et les inégalités. Sa tâche s'annonce ardue, compte tenu de l'énorme emprise qu'ils exercent sur l'économie du pays.

Samsung. Hyundai. LG. Ces empires font partie des conglomérats industriels de la Corée du Sud qui ont permis à ce pays de devenir, en une génération, la quatrième puissance économique en Asie.

Et on les retrouve pratiquement dans tous les secteurs de l’économie, grâce à leur organisation tentaculaire.

Par exemple, Samsung, le géant de l'électronique, a des dizaines de filiales notamment dans la mode, les hôtels, les assurances.

Lotte, l’empire de la distribution, est également dans l'hôtellerie, entre autres, et est le propriétaire de l’ancien terrain de golf où est déployé le controversé bouclier antimissile américain.

Les principaux conglomérats du pays représentent plus de la moitié du PIB.

Des hommes d'affaires devant l'édifice de Samsung Electronics à Séoul en Corée du SudDes hommes d'affaires devant l'édifice de Samsung Electronics à Séoul en Corée du Sud Photo : Reuters

Le nouveau président Moon Jae-in veut notamment endiguer le pouvoir des grands conglomérats. Leur position dominante dans l’économie fait dire à leurs détracteurs qu’ils tuent l’innovation dont a besoin la Corée du Sud pour continuer à avancer, qu’ils étouffent les entreprises en démarrage, les petites et les moyennes entreprises.

Entre autres, quand ils construisent d’imposants centres commerciaux au grand dam des propriétaires de petites boutiques et de magasins qui se trouvent à proximité. À Séoul, la municipalité a bloqué l’un de ces projets.

Park Won-soon, maire de Séoul, en mai 2017Park Won-Soon, maire de Séoul, en mai 2017 Photo : Radio-Canada / Lu Liu

Le maire est un ancien avocat des droits de la personne connu pour son militantisme contre les puissants conglomérats familiaux, surnommés Chaebols (Chae pour richesse, bol pour clan). Il en a particulièrement contre leur gestion opaque et leur structure complexe, étroitement contrôlées par les familles qui se transmettent le pouvoir.

Des liens troubles de longue date entre les grands patrons et le pouvoir politique

La promesse de réformer les conglomérats est revenue au goût du jour après le vaste scandale de corruption qui a mené à la destitution de l’ex-présidente, Park Geun-hye et à l’inculpation de grands patrons, dont l’héritier de Samsung, Lee Jay-yong (plus souvent appelé Jay Y. Lee).

Cette affaire a de nouveau braqué les projecteurs sur la face sombre des liens qui unissent le gouvernement et les grandes entreprises : pots de vin, trafic d’influence, abus de pouvoir.

Quand j’étais militant au PSPD [People’s Solidarity for Participatory Democracy], nous avons créé un mouvement pour que les petits actionnaires puissent participer activement à la gestion de ces entreprises. Ça a pris du temps. Maintenant, il faut accomplir la démocratisation de l’économie.

Park Won-soon, maire de Séoul

Le président sud-coréen Moon Jae-inÂgé de 64 ans, l'ancien avocat spécialisé en droits de la personne Moon Jae-In a remporté l'élection présidentielle sud-coréenne. Photo : Reuters / Kim Kyung Hoon

Moon Jae-in a promis, durant son discours d’investiture, de rompre ces liens qui ont commencé à se tisser dans les années 1960. Les dirigeants du pays ont misé sur une poignée d’entreprises pour sortir la Corée du Sud de son extrême pauvreté grâce à l’industrialisation et à l’exportation. En échange, ces entreprises familiales ont eu droit à une fiscalité et à des lois avantageuses, en plus de protections contre la concurrence.

Malgré les scandales, les Chaebols semblent conserver leur attrait, voire leur prestige, chez une partie de la population.

Des finissants en dessin industriel à Séoul, en mai 2017.Des finissants en dessin industriel, Séoul, mai 2017. Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Plusieurs étudiants croisés sur le campus de l’Université Hongik de Séoul disent que c’est parce que ces empires offrent les salaires les plus élevés et les meilleurs avantages sociaux au pays.

Lee Bin et Park Beom-jin, qui étudient en comptabilité, trouvent que cela fait plus sérieux de travailler au sein d'un grand conglomérat que dans les petites et moyennes entreprises. Ils se fichent complètement que tel ou tel grand patron soit en prison.

Kim Ji-yeon, une finissante en dessin industriel, affirme avec un petit haussement d’épaules que de toute façon, il y a de la corruption partout dans la société sud-coréenne.

Kwon Byung-hoon était descendu dans la rue, lui, comme les millions de personnes qui ont réclamé, bougie à la main, la tête de l’ex-présidente lorsque le scandale de corruption s’est avéré la goutte de trop pour bien des citoyens qui se sentent en difficulté sociale et économique.

Mais l’étudiant en gestion reconnaît qu’il ne ferait pas la fine bouche s’il décrochait un emploi chez Samsung, Hyundai ou les autres. Le chômage est élevé chez les jeunes sud-coréens.

Kwon Byung-hoon, étudiant en gestion, de Séoul.Kwon Byung-Hoon, étudiant en gestion, Séoul. Mai 2017 Photo : Radio-Canada / Lu Liu

Être en colère et être réaliste, c’est deux choses différentes. Nous devons vivre, et pour cela, j’ai besoin d’argent pour vivre en société. Et si je veux vivre, je dois travailler dans un grand conglomérat.

Kwon Byung-hoon, étudant sud-coréen.

Mais n’accède pas nécessairement qui veut à ces postes privilégiés; il se dit qu’il faut notamment avoir de bons contacts. Seulement un million de personnes, sur les 19 millions de Sud-coréens qui sont sur le marché du travail, sont embauchés par des grands conglomérats, selon le nouveau gouvernement. Ce qui vaut à ces empires d’être fustigés par Moon Jae-in, qui a fait de la création d’emplois l’une de ses priorités.

Le nouveau président a nommé à la direction de la Commission de la concurrence un économiste réputé pour être un critique des Chaebols... qui a toutefois averti qu’il ne s’agissait pas de démanteler les conglomérats, mais d’établir de nouvelles règles.

Une réforme qui s'annonce difficile pour le progressiste Moon Jae-in, dans un parlement dominé par des modérés et des conservateurs

Park San-in, analyste à Séoul, croit que les grandes entreprises vont plaider leur cause, en disant que si elles subissent des bouleversements, cela pourrait avoir un effet domino néfaste pour l’économie du pays.

Park San-in, économiste, en entrevue à l’Université nationale de Séoul en mai 2017.Park San-In, économiste en entrevue à l’Université nationale de Séoul, mai 2017. Photo : Radio-Canada / Lu Liu

Il prévoit que Moon Jae-in va se retrouver pris dans un étau, car la pression viendra aussi de la part de ceux qui ont massivement manifesté pour qu’il y ait plus d’égalité sociale et économique en Corée du Sud.

Ceux-là même qui ont obtenu la tête de celle qui l’a précédé à la présidence. Et qui n’hésiteraient pas à redescendre dans les rues.

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