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Nick Cave ou la rage de vivre après l’irréparable

Nick Cave est assis sur un tabouret noir sur la scène éclairée par une lumière bleutée et chante avec son micro dans la main droite.
Nick Cave en spectacle à Montréal Photo: evenko / Susan Moss
Philippe Rezzonico

Que fait-on quand on a perdu ce qui nous est le plus précieux? Que fait-on quand on a perdu son enfant? Seuls ceux qui en ont perdu un comme Nick Cave connaissent la réponse.

Les artistes, en général, disposent d’une forme d’exutoire pour leur tragédie que d’autres personnes n’ont pas : leur art. Les auteurs-compositeurs et interprètes expriment leurs sentiments au sein de leur œuvre. C’est ce qu’a fait l’Australien après le décès accidentel de son fils en 2015, durant l’écriture de ce qu’allait devenir le disque Skeleton Tree.

Et comme nous savions que presque toutes les chansons de l’album de 2016 avaient une niche dans la tournée qui faisait escale au Métropolis lundi soir, le temps moche qui prévalait semblait tout indiqué pour une forme de veillée funèbre. C’est passablement ce que nous ressentions un peu après 20 h quand une musique d’orgue grave, nappée de basses lourdes, a retenti dans la salle de spectacle comme si nous étions dans une église entre deux oraisons de circonstance.

Rien, durant le premier quart d’heure, n’a dissipé ce sentiment. Devant ses musiciens, Cave, toujours aussi longiligne et flexible, a enchaîné un trio de nouvelles chansons (Anthrocene, Jesus Alone, Magneto) presque aussi opaque que son complet et sa chevelure. Au parterre et au balcon, tout le monde buvait ses paroles.

L’émotion est montée d’un cran avec Higgs Boson Blues. Comment ne pas réagir quand on entend: « Who cares about what the future brings? ». En effet, quand on a tout perdu, ou presque… À quoi bon la suite? La suite, c’est l’habituelle communion entre Cave et ses admirateurs, qui n’a jamais semblé aussi émouvante qu’hier.

La proximité absolue

« Entendez-vous mon cœur battre? » chante Cave à répétition dans Higgs Boson Blues. À la première tirade, il tient la main des spectateurs massés à l’avant-scène. À la seconde, Cave répète son geste, mais son autre main est sur son cœur. Et la troisième fois, ce sont les mains de trois ou quatre spectateurs qui sont sur sa poitrine, au point qu’il risque de tomber parmi eux. Important, le toucher, chez Cave. Capital, même. Il ne peut s’en passer, mais cette fois, ça relevait peut-être plus de la thérapie que de l’habitude.

Nous avons eu droit au recueillement, puis, à la communion, donc, il était maintenant temps d’exulter. En groupant From Her To Eternity, Tupelo et Jubilee Street, Nick Cave a semblé extirper de ses tripes et de son âme toute cette douleur qui est sienne. Sautillant partout, il était à la fois menaçant, sauvage et sexy, comme s’il était la réincarnation combinée d’Elvis, de Michael Hutchence et de Trent Reznor.

From Her To Eternity, tirée de son premier disque en 1984, fut un moment de folie. La voix de Cave ressemblait à un cri primal qui se perdait dans le chaos des claviers. Le chanteur et ses Bad Seeds – particulièrement son violoniste fou, Warren Ellis - ont maintenu la pédale au plancher avec Tupelo, dont les images d’ouragan de fin du monde sur l’écran décuplaient l’effet de la chanson.

Le chanteur Nick Cave est accompagné de six autres musiciens.Le chanteur Nick Cave accompagné de ses musiciens Photo : evenko / Susan Moss

Et si Jubilee Street semblait bien innocente au départ, sa montée en puissance s’est conclue dans quelque chose « de bruit et de fureur », pour citer William Faulkner. Là où on aurait uniquement assimilé une telle séquence à un défoulement collectif il y a quelques années, j’y voyais cette fois une essentielle rage de vivre.

Leonard, Bagel et Plateau

Plutôt bavard, Cave a parlé de sa promenade dans Montréal, de son arrêt « on the Plateau » pour manger un bagel, ainsi que de Leonard Cohen et de son influence. Tout cela était le préambule à un autre trio de chansons d’amour. Du moins, de chansons d’amour façon Nick Cave.

Into My Arms, dont le refrain a été repris au vol par les spectateurs, Girl In Amber, aussi splendide que sombre, et I Need You, avec les faisceaux de lumière dirigés vers le plafond, ont hypnotisé la salle comble du Métropolis.

Accalmie? Sûrement, en raison de la présence de Red Right Hand tout de suite après. Quarante-cinq minutes plus tôt, j’avais écrit « apocalyptique » sur mon calepin pour qualifier le triplé-choc. L’apocalypse, c’était bel et bien Red Right Hand. Des vagues sonores stridentes, des explosions musicales, des lumières aveuglantes. Ça prenait bien une forme de vengeance divine dans cette « église » d’un soir.

Puis, histoire de clore le tout dans un état d’esprit proche du début, Distant Sky, avec le magnifique violon d’Ellis, et Skeleton Tree, dans la salle baignée d’une couleur verdâtre, ont permis aux fidèles de Cave de conclure l’homélie musicale.

Plus ou moins, en fait, puisque que les musiciens sont revenus pour un généreux rappel de quatre titres, dont Ring of Saturn, complétant ainsi la sélection de Skeleton Tree. Stagger Lee était enrobée de sa fureur habituelle, avec les guitares et le violon qui faisaient office de tronçonneuses, tandis que Push the Sky Away était la chanson idéale pour clore ce concert de deux heures et quart.

C’est quand même curieux cette corrélation entre la vie, la mort et l’art. Je suis entré dans le Métropolis en me demandant comment Cave composait avec son épouvantable tragédie et j’y ai trouvé un artiste de 59 ans doté d’une énergie phénoménale.

J’ignore si cette tournée lui fait un bien réel où s’avère être un cataplasme passager, mais je suis ressorti du Métropolis plus vivant que jamais. Et j’ai l’impression que je n’étais pas le seul.

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