•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Brésil : le retour de Lula entravé par la justice?

L'ex-président Lula, brandissant un drapeau du Brésil à son arrivée au tribunal.
L'ex-président Lula, brandissant un drapeau du Brésil à son arrivée au tribunal. Photo: Reuters / Nacho Doce
Radio-Canada

« Vous n'avez aucune preuve! » De sa voix rauque, l'ancien président brésilien, accusé de corruption, a passé plus de cinq heures à répondre aux questions de son Grand Inquisiteur. Au Brésil, on parle du « procès du siècle ».

Une analyse de François Brousseau

Ce mercredi 10 mai, à Curitiba, grande ville du Sud brésilien reconnue pour sa propreté et sa gestion locale, a eu lieu un face-à-face très attendu entre Luis Inacio Lula da Silva, champion des masses populaires, et le procureur Sergio Moro, aimé de la classe moyenne.

Moro, c’est le grand chef de l’enquête anticorruption « Lava Jato » (« Lavage express »), un juge d’instruction qui, depuis trois ans, sème la panique dans la classe politique brésilienne. La rencontre se déroulait à huis clos, mais la vidéo intégrale de l'entretien a circulé sur Internet dans les heures qui ont suivi.

Un immense réseau de pots-de-vin

À Curitiba où on l’avait convoqué, Lula a nié « ab-so-lu-ment » qu’il était propriétaire d’un appartement de bord de mer. Un superbe appartement qui, selon l’accusation, lui aurait été donné par une entreprise de construction en échange de gros contrats gouvernementaux bien juteux.

Cette accusation contre l’ancien président brésilien recoupe le schéma habituel de l’immense « scandale Petrobras », du nom de la grande entreprise publique brésilienne d’hydrocarbures. Petrobras avait érigé en système, dans les années 2000, un réseau de pots-de-vin mettant en scène fournisseurs, sous-traitants - notamment dans le secteur de la construction - et une classe politique qui s’en mettait plein les poches, tous partis confondus.

Pour la première fois, on a vu mercredi, face à face, les deux héros (ou antihéros) de toute cette histoire : l’ancien président, resté le champion des pauvres, celui dont le passage au pouvoir, de 2003 à 2011, avait amené une hausse sans précédent du statut et du pouvoir d’achat des plus démunis.

Et devant lui, dans le rôle du Grand Inquisiteur : Sergio Moro, chef de l’enquête « Lava Jato », héros des classes aisées, terreur de la classe politique corrompue.

Son enquête a frappé, tous azimuts, les politiciens de haut niveau, et donné une idée de l’étendue de la corruption politique dans le pays. Les grosses têtes qui font l'objet d'une enquête se comptent par centaines; ce sont des membres de presque toutes les formations.

Environ 30 % des ministres actuels dans le gouvernement du président Michel Temer – le « Brutus » qui, il y a exactement un an (12 mai 2016), remplaçait Dilma Rousseff, d’abord de façon provisoire, à la suite d’une procédure de destitution que d’autres ont appelée « putsch constitutionnel ».

Lutte des classes dans la rue?

Mercredi à Curitiba, on avait déployé la police antiémeute, car on craignait un retour de la lutte des classes dans la rue.

Les pro et les anti-Lula s’étaient rassemblés en différents points de la ville. Devant le palais de justice, ses partisans étaient venus par dizaines de milliers – parfois de l’autre bout du pays – pour dénoncer ce qu’ils appellent « une justice politique ».

Ailleurs dans la ville, on manifestait plutôt pour appuyer la démarche du juge Moro, en brandissant une immense poupée gonflable représentant Lula en uniforme de prisonnier.

Une immense poupée gonflable représentant Lula en uniforme de prisonnier.Une immense poupée gonflable représentant Lula en uniforme de prisonnier Photo : Reuters / Rodolfo Buhrer

Même si l’enquête « Lava Jato » a frappé à gauche comme à droite – ces derniers mois, le gouvernement Temer, ultraconservateur et partisan de l’austérité, a vu beaucoup de ses membres se faire épingler par la justice –, la classe moyenne, qui penche à droite, estime qu’il s’agit d’abord et avant tout du procès des « années PT », ou Parti des travailleurs, au pouvoir de 2003 à 2016.

S’il est vrai que le Planalto (palais de la présidence à Brasilia), durant toutes ces années, a été occupé par le Parti des travailleurs (Lula da Silva, puis Dilma Rousseff), il faut également souligner que le pouvoir est très décentralisé au Brésil, que les formations au Parlement se comptent par dizaines et que les « enveloppes brunes » ne vont pas qu’au seul parti présidentiel. Loin de là!

Les partisans de Lula dénoncent donc ce qu’ils appellent « une justice politique », alors que le Parti des travailleurs, certes touché par la corruption, l’a probablement été moins que d’autres.

Il y a indéniablement une dimension politique à l’action du juge Moro et de ses assistants zélés. Ils ont fait des déclarations aux médias, organisé des coulages bien calculés.

L’an dernier, par exemple, en pleine crise de procédure de destitution contre la présidente, c’est Moro lui-même qui avait révélé à la presse le contenu d’une conversation téléphonique secrète entre Lula et Dilma Rousseff, ce qui était manifestement contraire à la déontologie.

Le juge Moro est souvent soupçonné de préparer un passage à la politique active, même s’il le nie. Il a dirigé ses flèches à gauche et à droite, mais avec une petite préférence, tout de même, pour le régime déchu de la gauche.

En attendant, Lula a plutôt bien passé le test de cette première comparution. Au final, on n’a pas eu l’impression – en tout cas, pas dans cette affaire précise du fameux « triplex de Guaruja » – qu’il peut être inquiété. Mais on doit toutefois souligner que l’ancien président est mis en cause dans quatre autres histoires, et que ce n’est donc pas fini pour lui.

Un enjeu politique clair pour 2018

L’enjeu est politique et il est de taille : Lula pourra-t-il, oui ou non, être acquitté dans toutes les procédures contre lui pour se représenter à l’élection présidentielle d’octobre 2018?

La droite, qui a organisé le « putsch constitutionnel » de 2016 (contre une présidente qui n’avait jamais mis un sou d'« argent sale » dans sa poche), envisage avec effroi ce possible retour. D’où les théories qui circulent sur un complot entre « Lava Jato » et la droite pour bloquer le retour du PT au pouvoir.

Lula, avec ces poursuites contre lui, aime bien projeter l’image d’un Christ persécuté, qui rehausse sa popularité parmi les pauvres alors qu’inversement, le personnage est plus haï que jamais par les riches.

Pour les classes populaires frappées en ce moment de plein fouet par la récession qui touche le Brésil et les politiques d’austérité du gouvernement Temer, Lula apparaît comme un espoir et un recours.

Alors si ce « Christ » brésilien n’est pas jeté aux fers, les sondages semblent indiquer qu’il pourrait bien gagner en 2018. En tout cas, il serait en tête au premier tour avec 30 % des suffrages… plus qu’Emmanuel Macron le 23 avril!

International