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chronique

Pourquoi les sites de conspiration français publient-ils des articles de médias gouvernementaux russes?

Illustration de Sophie Leclerc.
Illustration de Sophie Leclerc. Photo: Radio-Canada / Sophie Leclerc
Jeff Yates

CHRONIQUE - Dans le monde des sites de conspiration français, tous les médias d'information sont biaisés, menteurs et acoquinés au pouvoir politique - tous, sauf, apparemment, des médias appartenant au gouvernement russe.

Je parcours assez régulièrement les sites de conspiration (c'est par nécessité professionnelle, remarquez). Ce qu'on y lit est assez... surprenant. Par exemple, le nouveau président désigné de la République française, Emmanuel Macron, a prononcé son discours de victoire devant la pyramide du Louvre, dimanche soir. Ça n'a pas pris beaucoup de temps pour que ces sites y voient la preuve qu'il travaille pour l'Illuminati, ce groupe secret qui contrôlerait le monde :

Je ne vais pas plonger dans ce monde-là aujourd'hui. Je ne vais pas débattre de l'improbabilité de la vaste majorité de ces théories du complot. Non, aujourd'hui, je tente plutôt de comprendre un phénomène curieux que j'ai remarqué en visitant plusieurs sites de « réinformation » français : leur amour des médias gouvernementaux russes.

Parce que, voyez-vous, plusieurs de ces sites, qui ragent contre les gouvernements (et les médias qui les servent, supposément), reprennent souvent mot pour mot des articles de médias russes francophones comme Russia Today France (RT) ou Sputnik.fr, des médias qui relèvent directement du Kremlin.

De nouveaux médias

Remarquez que RT et Sputnik ne sont pas du tout des sites de conspiration. Même si leurs reportages suivent pour la plupart les principes de base du journalisme, leur lecture de l'actualité se fait à travers un prisme idéologique assez évident. Selon le Columbia Journalism Review, un observatoire universitaire sur les médias, RT fait partie de la stratégie « soft power » (Nouvelle fenêtre) (puissance discrète) du Kremlin, visant essentiellement à étendre le pouvoir de la Russie en Europe, non pas par la force, mais en tentant d'aligner l'opinion publique avec ses intérêts.

Force est d'avouer que RT et Sputnik sont assez frileux à l'idée de critiquer le gouvernement russe. Pour vous amuser, essayez de trouver, sur un de ces deux sites, un article qui met l'administration du président russe, Vladimir Poutine, dans l'embarras.

 

(Bon, ok, une exception. RT ne publie rien d'embarrassant pour M. Poutine... à part cette vidéo où le président joue du piano de façon approximative et chante en anglais - approximatif, lui aussi - devant Gérard Depardieu. Et Vincent Cassel. Et Kurt Russell. Et Kevin Costner. Oh, le malaise.)

Pour le professeur émérite au département de Sciences politiques de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et expert sur la Russie et l'Union soviétique, Jacques Lévesque, ces médias servent essentiellement à montrer aux populations occidentales le point de vue russe sur l'actualité internationale.

« Le rôle de [RT et Sputnik], c’est de donner la perspective russe des choses, qui est souvent très proche de la vision gouvernementale russe elle-même, juge-t-il. L’idée est de contrer les idées dominantes qui circulent aux États-Unis et en Europe qui sont défavorables envers la Russie. Les Russes vous diraient probablement que c’est de la contre-propagande. »

M. Lévesque fait d'ailleurs remarquer que les États-Unis font exactement la même chose avec des médias gouvernementaux comme Voice of America ou Radio Liberty, qui diffusent entre autres en Europe de l'Est et en Russie.

Je dois préciser que RT et Sputnik se défendent rigoureusement de faire de la propagande et affirment être indépendants du Kremlin. Selon d'anciens employés, ce n'est pas le cas (Nouvelle fenêtre), mais bon. Là n'est pas le but de la démonstration aujourd'hui. Le but, c'est de dire que c'est exactement ce genre de média dont devraient se méfier nos conspirationnistes français.

Et pourtant. Plusieurs de ces sites de conspiration ne se contentent pas seulement de reprendre des informations des médias russes, mais de carrément copier-coller leurs articles.

Quelques exemples

Le site Réseau international (qui affirme que la même petite Syrienne (Nouvelle fenêtre) aurait été sauvée plusieurs fois lors de bombardements dans ce pays, laissant présager des mises en scène - une histoire qui a été facilement démentie (Nouvelle fenêtre)) se décrit ainsi : « Réseau International veut se distancier des médias. [...] Il se trouve que tout média ayant quelque importance est contrôlé par ceux-là même dont je dénonce les manipulations. »

D'accord, les créateurs se méfient des médias d'information. Ils ont le droit. Mais, oups, les voici qui recopient (Nouvelle fenêtre) textuellement un article de RT (Nouvelle fenêtre) sur un potentiel deuxième référendum sur l'indépendance en Écosse.

D'ailleurs, dans une section nommée « sites incontournables », Réseau international suggère à ses lecteurs de consulter Rusreinfo, un site se décrivant comme « l'agence de réinformation russe ». Ça a le mérite de ne pas être subtil.

Un autre exemple?

Le site Wikistrike, qui se décrit sur sa page Facebook comme « un site d'informations alternatives et humanistes », et qui affirme que « les médias vous mentent » à propos de plusieurs sujets, est lui aussi assez enclin à plagier du contenu russe. Des 10 premières publications à apparaître sur sa page Facebook à 17 h 20, le 3 mai dernier, trois provenaient de Sputnik et une, de RT.

Montage de captures d'écran de quatre articles ayant été publiés par la page Facebook de Wikistrike le 3 mai 2017, ainsi que les sources d'information citées.Montage de captures d'écran de quatre articles ayant été publiés par la page Facebook de Wikistrike le 3 mai 2017, ainsi que les sources d'information citées. Photo : Capture d'écran / Facebook, Montage Radio-Canada

Ou prenez le blogue CHAOS CONTROLé (ce n'est pas une faute de frappe), qui affirme dans un article, le 29 avril, que la BBC et Al-Jazira réalisent des clips de propagande du groupe armé État islamique (Nouvelle fenêtre) (en attribuant ces propos au cinéaste Michael Moore dans une entrevue qui n'existe pas), et qui se décrit sur Facebook comme faisant partie de la « presse citoyenne libre ». Ce blogue a repris, encore une fois, mot pour mot (Nouvelle fenêtre), un article de Sputnik qui affirme que le réseau Al-Jazira aurait tourné de fausses séquences vidéo (Nouvelle fenêtre) montrant l'utilisation d'armes chimiques par l'armée syrienne.

Pourquoi font-ils cela?

Une seule manière de savoir pourquoi ces sites partagent du contenu russe : leur demander! J'ai envoyé quelques courriels et reçu trois réponses.

« Nous n'avons pas plus confiance en la presse russe qu'occidentale. Nous les publions uniquement pour donner une version russe », s'est contenté de répondre la rédaction du site Alter info.

Du côté de Wikistrike, une dénommée Marina a pris le temps de m'expliquer son point de vue. « Nous reprenons des articles qui obéissent à d'autres règles que celles de nos médias traditionnels, en l'occurrence, nous mettons en ligne des sources qui proposent une autre vision de l'information. Cela, pour pousser nos lecteurs à la réflexion. Une autre info n'est pas forcément plus vraie, cependant, elle détient le pouvoir de nous offrir un questionnement », m'a-t-elle expliqué.

Au site Réseau international, on m'a dit apprécier que les médias russes offrent un point de vue « multipolaire », alors que les médias occidentaux, eux, ont une conception du monde plus « unipolaire » (il s'agit d'un concept de sciences politiques, où un monde multipolaire est caractérisé par la présence de plusieurs puissances mondiales, alors que le monde unipolaire n'en a qu'une). On devine que la puissance unique, ici, c'est les États-Unis et sa sphère d'influence.

« Cela dit, nous avons conscience que les journaux russes ou chinois travaillent étroitement avec leurs gouvernements. Nous faisons donc un tri des sujets que nous reprenons. Par exemple, certains sites russes ont gardé un style de propagande d'un autre temps, ce qui n'est pas le cas de RT et Sputnik qui ont été créés précisément pour débarrasser la presse russe de sa sale réputation », m'a-t-on écrit..

Bref, selon les gestionnaires de ces sites, les médias russes ne sont pas plus fiables que les médias occidentaux, mais ils décident de publier leurs articles à titre de contrepoids au discours médiatique ambiant.

Les sources russes ne sont pas forcément plus fiables, mais elles ont l'avantage de ne pas être contrôlées par la propagande européiste.

Marina, du site Wikistrike

Pour ma part, je pense qu'il s'agit aussi d'un exemple de « magasinage » médiatique, une grosse mode en ce moment sur le web. On parcourt le web à la recherche d'articles qui conviennent à notre point de vue, peu importe leur source, et on ignore les articles qui nous contredisent. Je vois souvent des pages Facebook extrémistes pester contre les médias qui tentent de « cacher la vérité » à propos d'un sujet ou d'un autre, puis partager des articles de ces mêmes médias quand ça fait leur affaire.

C'est du sens critique sélectif, quoi.

Le but des sites de conspiration est en grande partie de brasser la cage et de démontrer que les médias occidentaux mentent en présentant du contenu qui contredit ce qu'ils racontent. Ce n'est pas que ces sites conspirationnistes soient particulièrement d'accord avec le point de vue russe; c'est plutôt que ces médias russes s'évertuent à contredire le discours médiatique ambiant. C'est ça qui attire les complotistes, selon moi.

De plus, les médias occidentaux accusent RT et Sputnik de faire de la propagande du Kremlin, ce qui permet à ces médias russes de se poser en joueurs « antisystème » et de « jouer la carte "seul contre tous" », selon une analyse publiée en avril dans le journal Le Monde diplomatique. D'après Andreï Kortunov, directeur du Conseil russe pour les affaires internationales, cité dans cet article, « l'enjeu [pour RT] n'est pas tant de promouvoir les positions de la Russie que de mettre en doute l'univocité des positions occidentales, de relativiser l'interprétation occidentale des événements ».

Photo d'un homme aux allures « punk » qui fume une cigarette.Photo d'un homme aux allures « punk » qui fume une cigarette. Photo : iStock

Dans cette image : un homme que vos parents vous auraient défendu de fréquenter. Aussi, un média qu'ils vous auraient défendu de partager sur Facebook.

En d'autres mots, RT et Sputnik on acquis une répiutation de « bad boys » et « bad girls » rebelles en contredisant les médias occidentaux et en semant le doute. Puis, comme des parents-poules, les médias occidentaux mettent les lecteurs en garde contre ces sources de « propagande » russe. Ceux qui ont des ados savent très bien ce qui arrive quand on les met en garde contre quelque chose de potentiellement dangereux. Il est donc très prévisible que les médias russes attirent les complotistes.

Et pas juste les complotistes. On dirait que c'est devenu « cool » (est-ce encore le mot que les jeunes utilisent, de nos jours?) de contredire le discours médiatique. On se la joue un peu rebelle, nous aussi, en rouspétant contre les journalistes, et on se targue aussi de faire partie de la minorité « réveillée » qui ne se laisse pas berner par eux, un peu comme Neo qui avale la pilule rouge pour s'extirper de la Matrice.

C'est probablement pourquoi la vidéo qui suit, qui met en scène une « journaliste indépendante qui démonte en deux minutes la rhétorique des médias traditionnels sur la Syrie », a été vue plus de 4 millions de fois.

Quoi? La page Facebook qui l'a créée, In The Now, appartient à RT? Ничего себе!

 
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