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Alistair Croll : « L’innovation nous amène-t-elle à la société que nous souhaitons? »

Photo : TechnoMontréal / Sébastien Roy

Catherine Mathys
Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Lors de la Grande conférence TechnoMontréal qui soulignait les 10 ans de l'organisation hier, l'entrepreneur et auteur Alistair Croll a abordé la manière d'entrevoir l'innovation et la raison pour laquelle il est si difficile de prévoir les prochaines transformations technologiques. Radio-Canada en a profité, en entrevue, pour revenir sur certains thèmes abordés dans sa présentation.

Vous utilisez le terme de « discontinuité » quand vous parlez d’innovation. De quoi s’agit-il?

On parle souvent de ruptures de technologies, de technologies transformatives. On en trouve une nouvelle chaque 5 ou 10 ans. On est passé du web à l’infonuagique, du logiciel en tant que service à la mobilité. Maintenant, on se focalise sur l’intelligence artificielle. Tout cela est très bien, mais il ne suffit pas de faire appel à l’infonuagique ou à des robots conversationnels pour renouveler une entreprise. Bien sûr, la technologie bouleverse des manières de faire, mais cela ne change pas les biais culturels.

C’est d’ailleurs plus facile de comprendre le monde après une rupture technologique. Par exemple, quand l’homme a développé le langage, qu’il ne communiquait plus seulement avec des symboles, cela a changé le cerveau, la manière de penser, notre perception de nous dans l’univers. Ce genre de grands changements arrive de plus en plus vite.

Qu’est-ce qui caractérise notre époque, selon vous?

Nous sommes dans l’ère des grandes entreprises. Je lisais récemment que les entreprises peuvent demander des choses à leurs employés que les gouvernements ne pourraient pas demander, comme de nous joindre en tout temps. Ce n’est plus la société qui dirige, mais les entreprises. Ce sont elles qui ont le pouvoir.

L’inventeur de l’organigramme, au 19e siècle, Daniel McCallum, y est pour quelque chose. L’organigramme est une manière de programmer un groupe de personnes pour qu’elles agissent de manière cohérente, prévisible. C’était le commencement de la spécialisation dans les entreprises; c’était un gros changement. On commençait déjà à enlever un peu d’humanité dans la structure, les gens sont devenus des logiciels avec des tâches et des processus.

Je vois les grosses entreprises comme une discontinuité. Elles sont devenues des entités qui durent beaucoup plus longtemps que le problème auquel elles sont censées répondre.

C’est un peu inquiétant, non?

On se trouve dans un monde où les entreprises sont les systèmes les plus puissants, bien plus que les gouvernements, que les politiciens. Regardez Google, Facebook, Amazon, etc. C’est très inquiétant, mais la plupart des gens n’y pensent pas. Ils n’observent pas les changements qui s’opèrent. Ils ne se rendent pas compte que ça n’a pas toujours été comme ça.

L’importance des entreprises dans notre société a changé les gens. Les grandes innovations se font quand il y a des changements de ce type-là. Ce n’est pas tant une technologie en particulier qu’il faut observer, mais bien la transformation de la culture sociale qu’elle implique. Voyez la manière dont cela change la perception de la société.

Quel avenir cet état des choses nous réserve-t-il?

Je pense que l’on approche d’un monde où l’on va se fier aux algorithmes. Après les entreprises, ce seront les algorithmes qui vont décider pour nous. Ce qui est inquiétant, c’est que ce sera très facile de se déresponsabiliser. Ce seront les ordinateurs, les algorithmes, les modèles de données qui décideront.

Dans le cas récent de United Airlines où un passager a été expulsé d’un vol, c’est un ordinateur qui, probablement, a pris la décision selon les passagers qui avaient des billets, des correspondances de vols, qui voyageaient en couple, qui n’avaient pas de bagages en soute pour une sortie plus rapide, etc. Ce sont des conditions qui donnent une conclusion valable, mais les gens ne comprennent pas tous les facteurs derrière l’algorithme. Des employés devraient pouvoir changer la décision de l’algorithme. Il faut considérer les résultats de l’algorithme comme une suggestion, il faut y superposer sa connaissance humaine. Toutefois, ce n’est pas toujours le cas et on glisse de plus en plus vers un monde où on laisse les décisions aux algorithmes.

Nous devrions toujours nous demander, en même temps que nous créons de l’innovation : « Nous amène-t-elle à la société que nous souhaitons? » Je trouve que nous ne voyons pas assez cette discussion dans la société.

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