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L’état du monde selon la grande PJ Harvey

La Britannique PJ Harvey, saxophone dans la main droite, lève le bras gauche pendant qu'elle chante, en concert à Barakaldo, en Espagne, le 28 octobre 2016.
La chanteuse PJ Harvey, lors d'un concert en Espagne, en octobre 2016. Photo: AFP / Ander Gillenea
Philippe Rezzonico

Les conflits, armés et politiques, l'exode et la misère sont monnaie courante de nos jours : ce constat planétaire n'échappe pas à des artistes comme PJ Harvey. C'est même devenu la source d'inspiration du disque The Hope Six Demolition Project, présenté lors d'un concert éclectique, vendredi soir, au Métropolis de Montréal.

Il va de soi qu’avec de telles bases, on ne rigole pas. On l’a senti d’emblée quand les tambours et la grosse caisse ont précédé les cuivres et Polly Jean sur les planches. Il y avait quelque chose de grave et de solennel dans l’attitude de la chanteuse.

Sur des airs de marche militaire, les neuf musiciens de la Britannique ont mis la table pour Chain of Keys, une chanson qui raconte l’histoire d’une vieille femme du Kosovo qui conserve les clés des résidences de ses voisins, qui ne reviendront jamais.

Le monde en ruines

On est aussitôt transporté dans ce qui pourrait être l’Afghanistan ou n’importe quel autre pays aux prises avec une guerre. Harvey nous dépeint les murs des bureaux du ministère de la Défense (The Ministry of Defence) qui sont en ruines. L’image est renforcée par le martèlement des percussions qui donne l’impression que les bombardements sont toujours en cours, tandis que le solo de saxophone baryton se veut grinçant comme une plainte sans fin.

À la tête de ses musiciens, PJ Harvey, vêtue de noir, brandit son saxophone vers le ciel comme s'il s'agissait d'une arme ou d'un drapeau blanc. Votre interprétation vaut la mienne.

PJ Harvey, saxophone à la main, chante lors d'un concert au Glastonbury Festival, au Royaume-Uni, en juin 2016.PJ Harvey en concert au Royaume-Uni, en juin 2016. Photo : Getty Images / Ian Gavan

Même en temps de guerre, il faut garder espoir. C’est le thème qui sous-tend The Community of Hope, chanson pour laquelle PJ délaisse son instrument pour une interprétation à six voix. La puissance évocatrice du texte est magnifiée par l’apport vocal. Effet similaire plus tard dans le spectacle, quoique cette fois à la puissance 10, avec The Wheel, mordante à souhait.

D’ordinaire, un trio de cuivres (saxophone, trompette, trombone) sert essentiellement à ajouter de la couleur aux chansons au sein d’un groupe pop ou rock. Ici, le trio de saxophonistes a une tâche plus complexe. Très souvent, il dicte les tempos au même titre que la section rythmique. Parfois, il s’éclate sur une ligne mélodique différente de celle proposée par les guitares ou les claviers. Tantôt, il génère une cacophonie maîtrisée, notamment quand il se mêle aux maracas durant The Glorious Land. Lorsqu'on écoute The Ministry of Social Affairs, qui repose sur des racines de blues et de gospel, les saxophones – surtout celui de Terry Edwards – éclatent comme s’ils faisaient partie du Art Ensemble of Chicago. Du grand art!

Accaparer la scène

En qualité de meneuse de jeu, PJ Harvey sait céder le terrain à ses musiciens quand il le faut, mais elle nous hypnotise quand elle se dirige à l'avant de la scène. Il fallait la voir durant Let England Shake, une autre chanson de dénonciation de l'état de notre monde actuel tirée de son album de 2011 du même titre : voix claire, gestuelle appuyée, démarche chorégraphiée, regard fixé sur les spectateurs massés devant elle. Quand le théâtre contemporain côtoie la musique, c’est le résultat.

Harvey se fait introspective avec When Under Ether, qui repose principalement sur une structure de chanson basée sur la guitare et la voix, puis habitée comme nulle autre pour Dollar, Dollar, la déchirante histoire d’un enfant qui mendie dans la rue.

Peut-être que quelques spectateurs présents dans le Métropolis bondé auraient aimé entendre plus de chansons d’une autre époque. Après tout, PJ Harvey n’est pas passée à Montréal depuis ses prestations en première partie de U2 au Centre Molson, en mai 2001. Seize ans : une éternité en musique. L’Anglaise a toutefois largement privilégié son répertoire des dernières années. Dix des 11 chansons de The Hope Six Demolition Project (2016) ont été interprétées, ainsi que quatre titres de Let England Shake (2011) et deux de White Chalk (2007). Quatre-vingts pour cent du programme de vendredi reposait sur son œuvre de la dernière décennie.

Polly Jean Harvey ne pouvait tout de même pas faire l'impasse sur l’époque où elle était une jeune artiste qui ruait dans les brancards du temps du grunge. Pour « 50ft Queenie », les guitares – surtout celle de John Parish – ont pris le dessus, et le groupe a offert une version abrasive et explosive de ce brûlot tiré de Rid of Me (1993).

Une mise en bouche idéale pour précéder Down by the Water, titre phare du disque To Bring You My Love (1995). Le violon (magnifique), la voix sans faille de Harvey et une instrumentation presque minimaliste ont conféré à la chanson tout son mystère d’antan. C’est lors des applaudissements nourris que l’artiste a d’ailleurs souri pour la toute première fois de la soirée.

« Merci beaucoup. Je veux vous présenter mes musiciens », a-t-elle lancé, en français.

Comme pour confirmer qu’elle n’est surtout pas une artiste distante, l’interprétation de To Bring You My Love était fort à propos; un grand moment.

Seul pépin au programme, un problème d’amplification sonore avant les rappels qui a contraint Harvey et ses musiciens à interpréter River Anacostia pratiquement a cappella.

On espère que l’alimentation va tenir le coup. On va essayer de vous en interpréter d’autres.

PJ Harvey

Le matériel technique a tenu le coup. Cela tombait bien, parce que Polly Jean avait décidé d’interpréter sa version de « Highway 61 Revisited » (Bob Dylan) enregistrée pour Rid of Me. C'était une version atomique, et je me dis que si Dylan joue cette pièce cet été au Centre Bell (30 juin), elle risque d’être moins réussie.

Il ne restait à la dame qu’à conclure avec The Last Living Rose, ce qui lui a permis de ramasser la rose rouge lancée sur scène par un admirateur quelques minutes plus tôt. Verdict? Un concert de 90 minutes de grand cru, offert par une artiste immense qui peut nous faire réfléchir sur le monde sans que le plaisir musical soit amenuisé une seconde.

On espère néanmoins que PJ Harvey ne nous fera pas attendre aussi longtemps avant de revenir sur nos terres. Sinon, quand on la reverra, nous serons déjà âgés.

PJ Harvey est de retour au Métropolis samedi soir (15 avril), pour un deuxième concert.

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